«LE 1er MAI EST UN JOUR DE LIBERTÉ»
La crise rôde, les restructurations se succèdent, l’emploi est menacé… Professeur d’économie à l’Université de Genève, Beat Burgenmeier analyse la relation forte que les Suisses entretiennent avec le travail, perçu comme une valeur nationale.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 02.05.2012

Il a 68 ans et il est à la retraite depuis trois ans, même s’il a conservé son bureau à l’Université de Genève. Mais il est plus passionné et plus dynamique que jamais! Professeur d’économie et auteur de plusieurs ouvrages, Beat Burgenmeier observe cette économie du futur qu’il voit émerger et qui sera, à ses yeux, plus verte et plus sociale.

Le cortège du 1er Mai n’attire plus beaucoup de gens, en Suisse comme ailleurs. Le travail n’est-il plus une force de mobilisation?

La lutte de la classe ouvrière est datée historiquement, mais c’est grâce à elle, en partie, que nous avons obtenu des avancées sociales considérables, comme l’AVS ou un deuxième pilier. Ce faisant, nous sommes tous devenus un peu capitalistes! (Rire.) L’opposition entre ouvriers et capitalistes s’est aussi estompée, parce que l’économie est devenue de plus en plus une économie de service, mais le 1er Mai représente toujours une journée de revendication et il traduit une envie d’émancipation. On peut grignoter des degrés de liberté sur les contraintes du travail, notamment aujourd’hui dans le domaine du mobbing, du harcèlement, du stress. L’inquiétude liée aux conséquences négatives de la mondialisation, comme la délocalisation et le chômage, contribue également à la mobilisation.

Mais il n’y a plus de revendication collective forte.

La revendication est plus vaste et plus diffuse, c’est l’envie d’une société plus libre et plus harmonieuse. Il y a eu, depuis trente ou quarante ans, un grand mouvement de libéralisation de la société, des mœurs, des modes de vie. La place de la femme s’est beaucoup modifiée, non seulement sur le marché du travail, mais dans la société en général, et nous sommes devenus une société beaucoup moins rigide. Cela va impliquer, forcément, une reformulation des conditions de travail et, finalement, un autre rapport au travail. Quand vous regardez ces idées de partage de travail, ces idées de crèche, c’est bien un projet de société qui est à l’œuvre. L’économie va devoir s’ajuster à de nouveaux besoins de la société.

 

«Je ne crois pas au pouvoir de l’argent, mais au pouvoir des idées»
Beat Burgenmeier

 

La crise n’a-t-elle pas marqué un coup d’arrêt à cela?

Un coup de frein, certainement, mais pas un coup d’arrêt. La crise des subprimes, en 2008, a été la plus grave après celle des années 30. Cet élan émancipateur, libérateur, que nous retrouvons dans la fête du 1er Mai n’est plus prioritaire pour l’instant, mais il est toujours là. Il y a peu, on travaillait en Suisse le samedi matin, avant de descendre petit à petit à quarante heures en moyenne. A long terme, cette tendance va se poursuivre, puisqu’elle résulte des gains de productivité.

Le travail n’est-il pas la valeur refuge en cette période de crise?

Oui, mais c’est une valeur qui s’est un peu dégradée. Sous les coups de boutoir de la finance, mais aussi de la mondialisation, il y a eu des restructurations d’entreprises brutales, qui ont affaibli des valeurs qui étaient très chères aux Suisses: la loyauté, la fidélité à son employeur, le sens de la responsabilité de l’employeur… Il y a eu aussi cet écart grandissant entre les très hauts salaires des dirigeants d’entreprises et ceux des employés. On a l’impression d’assister à un hold-up dont les honnêtes gens qui travaillent sont les victimes.

L’amour partagé du travail, estce le fondement de la cohésion sociale en Suisse?

Le sociologue Max Weber parlait de l’éthique du travail comme d’une éthique protestante, à cet égard les Suisses sont très protestants. Le travail bien fait, rigoureux, honnête est une valeur encore très respectée. Mais je pense qu’au fond ce n’est pas si suisse que cela, vous trouvez cela aussi en Allemagne, dans les pays nordiques, aux Etats-Unis aussi.

Le travail est notre seul atout?

C’est un mythe qui fait partie de notre identité et c’est aussi l’expression d’un autre mythe: la Suisse est pauvre en ressources naturelles et notre seule ressource, c’est notre capacité de travailler, c’est notre cerveau, c’est notre imagination! La Suisse se voit toujours comme étant petite et vulnérable, mais elle a l’impression qu’elle peut s’en sortir en travaillant durement. Donc, il faut se former et apprendre un métier! En réalité, la Suisse n’est pas sans ressources. Elle n’a pas de pétrole, évidemment, mais elle a su exploiter des ressources naturelles qui ont donné naissance, par exemple, à l’industrie du tourisme, de l’énergie, de la chimie, de l’horlogerie… Même Nestlé, quelque part, a exploité sa ressource naturelle qui était le lait!

Les jeunes Suisses ne s’investissent-ils pas moins dans leur travail et davantage dans leur vie personnelle?

Je ne crois pas. La génération actuelle a intériorisé en partie ces idées d’émancipation et elle veut travailler autrement. Mes parents ont connu la Première Guerre mondiale, la grande dépression puis, à partir des années 50, une amélioration due à la croissance. Il était évident que cette génération était contente de pouvoir s’offrir un confort matériel, après tant d’années de privations. Ma génération est née dans le cocon et mes enfants vont être attirés par un travail qui donne du sens à leur vie, et pas uniquement par une belle voiture. Avec l’iPhone, l’internet, les réseaux sociaux, les jeunes développent même, à mon avis, un intérêt plus fort pour tout ce qui constitue la vie en commun, y compris pour les enjeux du travail.

Mais ils savent que tout est devenu aléatoire et que, même s’ils sont très investis dans leur travail, ils peuvent perdre leur emploi d’un jour à l’autre.

Dans les années 80, il y avait des théories de management qui mettaient en valeur l’importance des ressources humaines. On disait que le collaborateur était la ressource la plus précieuse d’une entreprise, on expliquait qu’il fallait aplatir les hiérarchies, respecter les employés, favoriser leur créativité… Depuis quelque temps, les jeunes vivent un retour à l’autoritarisme dans l’entreprise, qui implique un retour, selon les cas, du paternalisme, de la suffisance ou du mépris. Le discours, trop souvent, c’est désormais: «C’est comme ça et, si ça ne vous plaît pas, allez voir ailleurs.»

Les jeunes le sentent tout particulièrement?

Ils se disent qu’ils doivent faire le poing dans la poche du lundi au vendredi et puis qu’ils pourront s’éclater pendant le weekend, mais cette situation n’est pas saine. La société a un devoir d’intégration des jeunes qu’elle assume mal.

Le travail n’est plus qu’un gagne-pain?

C’est un sentiment qui se développe parce qu’on n’arrive pas à influencer les règles du marché du travail et que l’on se sent alors complètement impuissant. C’est pourquoi, comme un serpent de mer, un slogan revient toujours à l’occasion du 1er Mai: il faut une démocratisation de l’économie. La démocratisation de l’économie, c’est l’horizon à venir!

Avez-vous déjà manifesté le 1er Mai?

Non, ce n’est pas dans mes habitudes. Je partage les idéaux du 1er Mai, mais je ne crois pas à des manifestations de rues, où l’on finit toujours par être instrumentalisé. Je tiens beaucoup à mon indépendance d’esprit. Quand on a le privilège d’être professeur d’université, on ne croit pas au pouvoir de l’argent, bien que nos salaires soient confortables, mais au pouvoir des idées, qui peut être beaucoup plus fort.

Quelles idées mettre en œuvre?

Si vous regardez la crise actuelle, vous vous rendez compte qu’elle a aussi des raisons intellectuelles. Les défenseurs de l’hyperlibéralisme nous disent qu’il faut suivre leurs principes pour faire marcher l’économie et, surtout, ne pas se poser de question. C’est la pensée unique qui les rassure, parce qu’elle conforte leur pouvoir. Je crois au contraire qu’il faut retrouver une dialectique des idées, réinventer le débat d’idées et se poser sans cesse cette question qui permet d’avancer: est-ce qu’on ne peut pas organiser l’économie et la société de manière plus juste et moins conflictuelle?