Il y a peu, ils charmaient leurs proches avec leur bouille potelée. Ils sont devenus punks, rastas ou gothiques. Portraits de jeunes Romands qui révèlent combien le temps a passé vite.
Par
Marc David - Mis en ligne le 04.06.2010
Deux tiers des Suisses pensent que les jeunes sont
moins heureux qu’à leur époque. Même si 91% des Romands estiment que
les ados ont aujourd’hui davantage de liberté.
Les Suisses
n’aimeraient pas être adolescents en 2010. C’est l’un des grands
enseignements du sondage réalisé par L’illustré: 67% des personnes
interrogées estiment que les jeunes sont moins heureux aujourd’hui
qu’elles à leur époque. Un sentiment davantage partagé par les femmes
(72%, contre 62% chez les hommes). Trois quarts des sondés (75%)
considèrent également qu’il est plus difficile d’être ado qu’il y a
quinze ans. Là encore, les femmes sont 80% à penser que les temps sont
plus durs pour les jeunes (contre 70% chez les hommes). Près de deux
tiers des Suisses (64%) s’avouent ainsi inquiets pour l’avenir des
ados, en particulier dans le domaine professionnel et 73% imaginent que
ceux-ci rencontreront davantage de difficultés dans leur travail. Cette
inquiétude est plus aiguë dans les grandes villes (74% des sondés) qu’à
la campagne (66%). Une grande majorité des Helvètes (77%), et plus de
neuf Romands sur dix (91%), estiment en revanche que les adolescents
bénéficient de davantage de liberté.
Au chapitre de l’éducation,
là encore les Suisses se révèlent assez unanimes: 77% déclarent que les
jeunes sont moins bien éduqués qu’avant. Dans les villages, on trouve
néanmoins les ados un peu moins mal élevés (70% de oui). Question
délinquance juvénile, et malgré la médiatisation de plusieurs affaires
impliquant des mineurs, les Suisses restent partagés. Un peu plus de la
moitié des personnes interrogées (55%) sont favorables à un
durcissement des peines infligées aux mineurs. Ce sont sans surprise
les personnes âgées (plus de 55 ans) qui se montrent les plus sévères
(62%). Les Alémaniques demandent également davantage de répression
(58%) que les francophones (47%). En revanche, les Suisses alémaniques
ne sont que 42% à soutenir l’idée de sanctionner les parents d’enfants
délinquants, alors que les Romands y sont favorables à 51%. Cette fois,
les personnes de plus 55 ans se révèlent plus clémentes envers ces
parents (43% pour) que les jeunes de 15 à 34 ans (57%). Enfin, hommes
et femmes se rejoignent (54% tous deux) pour dire que les jeunes de
2010 accordent davantage d’importance à la sexualité qu’auparavant.
Sondage réalisé du 19 au 22 avril 2010 par l’institut ISOPUBLIC sur un échantillon de 1000 personnes en Suisse.
Huit jeunes Romands dans le vent
«Le côté exhib me plaît assez»
TIFFANY, 19 ans, réceptionniste photographe, Enney (FR)
Petite
fille, avec son pull rouge vif, elle était de son propre aveu «une
vraie petite peste». Elle a passé du rouge au noir, elle a gardé cet
air mutin qui veut dire: j’ai l’air d’une punk ou de ce que vous
voudrez, mais je suis surtout Tiffany, et ce que vous pensez me laisse
pas mal indifférente. «Je me demande même quel style je peux avoir.
J’ai pris le maquillage des gothiques, l’état d’esprit et la coupe de
cheveux des punks, la côté cool des skateurs. Je n’ai pas non plus
envie de déranger les gens avec mon style.»
Elle aime la goa,
cette transe tendance techno où de larges projos se baladent en tout
sens. Elle aime des groupes aussi divers et pittoresques que Siouxsie
& The Banshees et Frank Zappa, les Sex Pistols ou les Pink Floyd.
«Je n’écoute pas ce qu’écoutent les jeunes», ritelle. Elle ne lit pas
de magazine de mode à son travail, dans le sépulcral Musée Giger, à
Gruyères. Et elle n’a surtout pas envie de s’imaginer dans quinze ans.
«On peut mourir demain…» Si elle voyage, ce sera en direction de
l’Inde, du Népal. «Je me sens aussi bien dans une ville comme Zurich. A
Lausanne, on se fait bousculer tout le temps.» Se montrer lui a donné
confiance. Son piercing date d’un show de body painting, dans une
petite roulotte, il y a deux ans. «Le côté exhib me plaît assez, pour
autant que ce ne soit pas pervers. Je serais tatouée de la tête aux
pieds si cela ne tenait qu’à moi.» Elle le dit avec une crânerie sans
toc, pareille à celle qu’elle devait avoir à 5 ans, avec son pull rouge.
«Le mouvement rasta, c'est la clé»
DAVID, 20 ans, paysagiste-horticulteur, Bulle
Quand
il parle, l’une ou l’autre de ses dreadlocks s’échappe et vient écouter
la conversation. Il faut dire que les mots qui s’écoulent sont riches
et joyeux. David aime parler, sourire, se raconter. Sa vie, c’est la
nature, les séances de djembés avec les amis, les départs à snowboard,
les weekends en forêt. Il dit que c’est à l’école secondaire qu’il a
commencé à «prendre conscience de la vie, des choses». Un seul
mouvement pouvait incarner l'harmonie qu’il recherchait: la tendance
rasta. «Si tout le monde l’était, il y aurait moins de guerres, moins
de perfidies, moins de profits. Pour moi, c’est la clé.»
Sur ses
T-shirts s’étalent les visages de Bob Marley ou du négus Hailé
Sélassié. «Pour moi, le vrai mouvement est de s’ouvrir à tous. La
nature c’est Dieu, les oiseaux c’est Dieu, l’eau c’est Dieu. Un moteur
qui ne s’arrête jamais, comme le corps humain.»
Il vit cette
philosophie avec dynamisme. Aime la marche, la raquette, l’effort
physique. Veut rester en accord avec ce qu’il croit. Fait du service
civil, a expliqué à son patron horticulteur qu’il ne voulait pas
toucher à certains produits toxiques. «Pour moi, il faudrait désherber
à la main, prendre le temps.»
Il essaie de manger ses cinq fruits
et légumes par jour, ne prend pas de médicaments et se soigne avec les
plantes. «Des gens vont me dire que je suis irrationnel. Mais est-il
rationnel de prendre sa voiture chaque matin, de rouler 50 bornes pour
aller bosser puis de rentrer chez soi et de regarder la télé?»
«Je n'aime pas être dans un cadre»
GAÉTAN, 20 ans, étudiant, Morlon (FR)
Il
est le troisième de quatre frères, fait au feu, franc comme le bonjour.
Il dit qu’il n’a pas besoin de beaucoup de monde autour de lui pour
vivre, qu’il se trouve très bien dans le village où il habite, sans
trafic. Né en Australie, il en a gardé un air débonnaire et l’amour du
surf. «La glisse, le surf, le snowboard, le contact avec la nature:
j’aime la sensation sur la vague, sans intermédiaire. J’aime le
pratiquer au bord de l’Atlantique, où mes grands-parents ont une petite
maison.»
Vêtu de Quicksilver ou de Billabong, il est lui-même.
«Je m’habille à l’aise, comme ça me plaît. Je n’aime pas être trop
serré, dans un cadre.» Il espère que l’uni en géographie lui servira à
«proposer des solutions pour la planète». Il regarde la photo de lui
enfant avec l’impression que «les choses vont vite depuis que j’ai 16
ans.
Avant, tout changeait de jour en jour. En même temps, tout était plus lent.» Puis il se marre sous son bonnet. Cool, man.
«Mon truc, c'est les robes»
NAOMI, 14 ans, écolière, Pully (VD)
Mère
suisse, père indonésien, peau mate toute l’année, elle a trouvé la
séance photo «intimidante, sans plus». Prête à poser, goûtant à ce
moment sous les flashs. Son look, elle le construit en lisant des
magazines ou sur le Net. «J’essaie de me démarquer. Beaucoup me disent
que mon piercing est joli. En général, je ne fais pas attention aux
remarques pas gentilles.» Elle sait où elle va: le monde du design, le
droit peut-être, même si «j’ai été découragée quand j’ai vu tout ce que
je devrais étudier». Elle se verrait bien vivre à Londres, pour Oxford
Street et ses boutiques. «Mon truc, c’est les robes. Tout ce qui est
zébré, léopard. Je deviendrais vite dépensière.» Fan de metal, elle
trouve Lady Gaga «super cool. Une icône de la provocation. Il faut
avoir du cran pour porter des habits aussi originaux.»
«Tout est ouvert devant moi»
ANAÏS, 14 ans, écolière, Belmont (VD)
Elle
a posé avec les habits qu’elle porte d’habitude à l’école, nature. Un
T-shirt bariolé qui pourrait être celui de son frère. «Dans les
magasins, je vais autant chez les garçons que chez les filles.» Elle se
cherche son style, celui d’une élève de huitième pas compliquée, qui
voit déjà pointer le moment de se choisir un métier. «Tout cela me fait
un peu peur, tout est ouvert. Finalement, on ne sait plus quoi faire.»
Elle a son idée. Dans la rue, elle regarde les vitrines des magasins de
confection. Elle se verrait bien les décorer. Elle en parle parfois
avec ses 500 amis sur Facebook, entre deux cours de chant. A son
répertoire: Kiss, les Red Hot. Lady Gaga fait partie de son monde.
«Elle s’habille comme elle veut, se fiche du jugement. Parfois, c’est
un peu trop.» Grandir, c’est commencer à sortir. Elle vient d'aller à
Zurich avec son père et des amies, écouter Billy Talent, Papa Roach.
Elle lit des policiers et éteint la lumière à 22 heures, à cheval entre
deux mondes.
«J'aime bien le bling-bling»
AURÉLIEN, 20 ans, maçon, Lucens (VD)
Pantalon
taille basse, teintes voyantes, il annonce la couleur. «Mon modèle,
c'est l'artiste Kanye West. Il n’est pas dans la révolte, comme Eminem.
Lui, il est plutôt love.» Vrai qu’il y a de la douceur chez Aurélien,
d’origine camerounaise, vivant dans un appartement sous un toit de
Lucens.
Aujourd’hui, il a tellement pris à cœur son travail sur
son chantier qu’il a sauté la pause de midi. Le train, il le prend
chaque matin à 5 h 53. «On s’habitue. J’aime construire. Le bâtiment
sur lequel nous sommes sera magnifique. Nous avons dû nettoyer pierre
par pierre.» Il n’aimerait pas faire ce métier dans vingt ans. Pas
envie de passer sa vie chez le médecin. «J’aime l’architecture. Quand
je vois des maisons, je regarde les formes, les arrondis.» La mode
l'interpelle, sa ceinture s'allume, son piercing rayonne. «J’aime le
bling-bling, quand ça brille.» Il avait 10 ans quand il est arrivé en
Suisse. «Je ne sais pas où je vais me diriger. J’ai confiance.»
«Ma tête de mort, c'est pour le romantisme»
ADRIEN, 12 ans, écolier, Corcelles-Payerne (VD)
Ses
longues mèches sombres se terminent par une virgule blonde. Le regard
profond trahit une sensibilité, une douceur. Les mots viennent
difficilement, ils affleurent puis repartent. Aurélien arbore tous les
attributs de la mouvance dite «emo». Les gentils gothiques. Références:
des groupes comme Tokio Hotel, Metro Station.
Je me sens bien
avec la frange, des Converse, des slims et des T-shirts trop petits
avec des étoiles dessus. Le genre un peu gamin.» L’enfance n’est pas
loin. Elève de sixième, Aurélien affronte hardiment les éventuels
petits mots rudes à son encontre. Ils ne sont qu’une poignée comme lui
à Payerne et il est le plus jeune. Ses envies de métier sont
éclectiques: mannequin, boulanger-pâtissier, médecinlégiste. «J’aime
bien tout ce qui est cadavre. Mais si je porte une tête de mort, ce
n’est que pour le côté romantique.» Il est tout aussi ravi de cuisiner
de très bonnes tresses russes.
«Je veux trop faire médecine»
MIJ, 16 ans, écolière, Lausanne
Pour
venir au rendez-vous, elle a laissé sa ribambelle de neveux et nièces à
la maison. Soulagée, vivante. «Dans ma grande famille, si tu n’as pas
ton petit cocon, tu pètes les plombs», rit-elle. Pas de plainte, rien
que de l’énergie. Se faire prendre en photo lui a tellement plu.
«Depuis, je suis moins timide. Les gens me regardaient, je souriais.»
D’origine congolaise, elle a beau être en VSO, elle veut ouvrir des
portes. Elle a du goût pour la mode, les talons, le rock, le R'n'B,
«tout, même Mozart». Elle aimerait ressembler à «Amber Rose, son style
féminin et garçon en même temps». Elle a hâte de commencer à
travailler. «Je pourrai m’acheter mes fringues. Marre de dépendre des
adultes.» Son rêve: devenir chirurgienne. «Sur mon portable, j’ai des
photos de panneaux «chirurgie». Je veux trop faire médecine, un truc de
fou.»
Ce qu'en pensent les ados
«Les parents ne sont plus assez attentifs»
Interrogés sur les résultats du sondage, des gymnasiens se
déclarent heureux, mais restent inquiets face à un avenir que les
adultes leur promettent plutôt sombre.
Le premier résultat du
sondage provoque un éclat de rire: 77% des Suisses pensent que les
jeunes sont moins bien éduqués qu’avant. Après un bref silence, Thomas
se lance, un peu gêné: «Il y a peutêtre un petit peu de vrai. Je pense
qu’on entend beaucoup de gros mots et d’insultes.» Ses camarades
rigolent: 16 élèves du gymnase de Nyon, âgés de 16 à 19 ans. Il y a
cinq filles pour onze garçons, une classe de maths-sciences, la 2M02.
La discussion est lancée. A l’heure du cours de français.
«Il y a
aujourd’hui beaucoup de parents séparés, continue Saskia. C’est plus
facile d’avoir une bonne éducation quand on a un entourage stable.» Un
avis corroboré par Pascal: «Les gens vivaient mieux avec les deux
parents à la maison. Après un divorce, les gens doivent travailler
plus. Ils ont moins de temps pour nous.» Pour Chloé, également: «Les
parents ne sont plus assez attentifs aux jeunes, à ce qu’ils vivent.»
Etonnamment, ces jeunes privilégient la famille traditionnelle. Numa
confirme: «Avant, la mère ne travaillait pas, elle pouvait mieux
s’occuper des enfants.»
Ce modèle est-il plus rassurant?
Ce
monde-là est-il devenu si inquiétant? Ils le pensent. «On nous répète
que le réchauffement climatique, ce sera pour nous, que la crise
économique, ce sera pour nous, relève Chloé. Je trouve que l’on nous
met beaucoup sur les épaules.» «Nos parents ont vécu après la guerre,
dans une période où tout allait vers le mieux, précise Myriam. Ils ne
se souciaient pas de l’avenir. Nous, on nous parle que des problèmes à
venir.» Une situation qui pèse. «On nous met beaucoup la pression, à
l’école, dès le plus jeune âge, souligne Eva. Il faut toujours être le
meilleur. Je le ressens comme ça.» «Pour nos parents, c’était facile de
se faire engager par une entreprise. Ça ne l’est plus», confirme à son
tour Paul. La discussion rebondit avec la question de savoir si les
ados sont moins heureux aujourd’hui; 67% des Suisses en sont persuadés.
«Moi, je suis heureuse, s’emporte Chloé.
Mais les médias ne parlent que d’histoires de bagarres. On ne fait
pas d’article quand nous passons une soirée sympa entre amis à la
plage. Alors, c’est normal que les adultes pensent que nous sommes
malheureux.» Léo nuance: «Nos parents, ils avaient moins de
possibilités que nous. Ils se contentaient de moins. Nous, nous pouvons
faire beaucoup de choses. On en veut toujours plus.» Puis Pascal
explique sa conception du bonheur: «Certains s’offrent une voiture
neuve à 18 ans. D’autres ne le peuvent pas, parce que leurs parents
n’ont pas assez d’argent. Ils doivent attendre jusqu’à 24 ans. Alors
ceux-là, c’est normal qu’ils soient malheureux.» Le jeune homme exprime
ensuite ce désir d’avoir comme les autres, d’être comme les autres: «Si
toute la classe a un pull rouge, toi tu ne peux pas porter un pull
bleu. Tu serais trop... bizarre.»
«Je trouve qu’on nous met beaucoup de pression sur les épaules»
Chloé
Un débat suit sur l’épineuse question de savoir s’il faut punir les
parents d’enfants délinquants, une idée approuvée par plus de la moitié
des Suisses. «Ce serait une bonne chose, débute Vivien. Ce sont les
parents qui les ont éduqués. C’est en grande partie eux qui déterminent
qui est leur enfant.» Une opinion que ne partage pas Céline: «La
famille n’est qu’une partie de l’entourage. Le groupe avec lequel on
est fait beaucoup.» Ni Chloé: «Il faut aider les parents, les
sensibiliser, et non pas les punir. Quand un enfant va mal, c’est
souvent que sa famille aussi va mal.»
Enfin, les gymnasiens
s’étonnent qu’une majorité de personnes pensent que les jeunes
accordent aujourd’hui davantage d’importance à la sexualité. Paul pense
même que c’est tout le contraire: «Les gens prêtaient plus d’attention
à la sexualité dans les années 70, lors de la période hippie.
Maintenant, ça s’est calmé.» «On n’en parle juste un peu plus, c’est
moins tabou», note Saskia. La discussion se termine comme elle avait
commencé, avec Thomas qui lance, très philosophe: «Vous savez, ce ne
sont pas les ados qui font la société, mais la société qui fait les
ados.»
Le regard de l'expert
«Ils sont déçus et perdus»
Pédiatre et thérapeute familial de renom, Nahum Frenck jette un regard aussi avisé qu’incisif sur le sondage de «L’illustré».
Deux tiers des Suisses pensent que les adolescents sont moins heureux qu’à leur époque. Qu’en pensez-vous?
Ce résultat ne me surprend pas. Mais la question n’a pour moi pas de
sens. On ne peut pas demander à des parents si leurs enfants sont plus
heureux, ou moins, qu’eux. Les critères du bonheur changent tellement
d’une génération à l’autre.
Avec les difficultés économiques, les questions écologiques, on a quand même l’impression que les ados sont moins insouciants…
Je dirai plutôt que les adolescents sont déçus, oui déçus du monde
que nous avons construit pour eux. Ils constatent que le chemin est
moins balisé. Ils sont angoissés, inquiets, perdus. Les jeunes
retardent le plus possible leur entrée dans le monde adulte en restant
par exemple plus longtemps chez leurs parents. L’âge auquel les gens
ont leur premier enfant ne cesse ainsi de reculer.
Les ados estiment qu’on leur met beaucoup de pression. Qu’en pensez-vous?
Il ne s’agit pas là que des jeunes. Vous, moi, tout le monde est mis
sous pression. Les employés de France Télécom qui se suicident au
travail sont mis sous pression. C’est notre société.
Paradoxalement, les gens estiment que les ados sont très libres. Le sont-ils vraiment?
C’est une pseudo-liberté. Ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas à la
maison le samedi soir qu’ils sont libres, cela d’autant plus qu’ils
sont tyrannisés par le cordon ombilical que représente le téléphone
portable.
Comment interpréter que 75% des gens pensent qu’il est plus difficile d’être parent aujourd’hui?
Ce que je remarque, c’est qu’aujourd’hui les enfants sont considérés
comme des entraves, des obstacles à l’accomplissement d’une carrière
professionnelle ou tout simplement à une certaine jouissance de la vie.
Et cela pèse sur les jeunes. Nous, les adultes, nous leur construisons
une société complètement folle où l’on voue un culte surdimensionné à
l’hédonisme, où l’on valorise le gadget. Il n’y a plus aucune autre
valeur que: «J’ai ça et toi tu ne l’as pas.» J’ai rencontré des jeunes
qui se surendettent pour aller passer un week-end à Londres.
Enfin, 77% des gens considèrent que les jeunes sont moins bien éduqués. Avez-vous le même sentiment?
Socrate, quatre cents ans avant Jésus-Christ, écrivait des textes
sur la dépravation de la jeunesse de son époque. Il considérait déjà
qu’on ne pouvait plus éduquer les enfants… Moi, je suis très confiant.
Les jeunes d’aujourd’hui se montreront créatifs, par exemple sur toutes
les questions d’écologie. Ils feront quelque chose de ce qu’on leur
laisse.