CONFESSION AU SOMMET
Biographie officielle, 70e anniversaire, le début de l’été est marqué du sceau d’Adolf Ogi. L’occasion pour l’ancien conseiller fédéral de revenir sur ses racines montagnardes, ses doutes, ses victoires ou encore la souffrance d’avoir perdu son fils. Rencontre dans son fief de Kandersteg.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 26.06.2012

Il y a d’abord cette voix qui vous accueille d’un tonitruant: «Bienvenue à Kandersteg!» Il y a ensuite cette poignée de main franche et enfin ces yeux bleus qui vous fixent intensément. Décontracté, en polo blanc et veste de montagne rouge, Adolf Ogi a pris soin de réserver une table sur l’une des jolies terrasses du coin. Pour évoquer sa vie, en marge de la présentation de sa biographie officielle (le 26 juin) et de son 70e anniversaire (il est né le 8 juillet 1942), l’ancien conseiller fédéral a tenu à ce que l’entretien se déroule dans la station bernoise. «C’est le village où je suis né. C’est le village où j’ai mes racines. C’est le village où je viens me ressourcer et reprendre des forces. C’est le village qui m’a donné l’envie de m’engager», se justifie-t-il d’une anaphore. C’est en effet ici, au fin fond de la vallée de la Kander, dans ce décor de carte postale à l’ombre de la Blümlisalp, que l’on peut s’approcher au plus près du véritable Ogi.

FAMILLE MODESTE

Il faut commencer par cette enfance, rude mais heureuse. Une enfance de la montagne. Comme souvent dans les Alpes, son père devait cumuler les emplois pour faire vivre, modestement, sa famille: forestier, moniteur de ski et guide. «Nous ne possédions pas de voiture. Nous ne partions jamais en vacances», soulignet- il. Les étés, le petit Adolf les passe à accompagner son père sur les sommets. «Une fois, pour redescendre, nous devions passer par un mur de glace. Je n’avais pas de crampons. Durant trois heures, patiemment, mon père a creusé des marches à l’aide de son piolet pour que je puisse descendre en sécurité. Sa détermination ce jour-là m’impressionne encore aujourd’hui.»

Le père d’Adolf Ogi officiait également comme président de commune, l’équivalent du maire. Mais le jeune homme, lui, est à mille lieues d’envisager un avenir politique. Il n’a qu’un rêve: devenir champion de ski. Mais parce que ses parents veulent qu’il apprenne un vrai métier, le Bernois, à 16 ans, part à La Neuveville suivre l’école de commerce. «J’étais l’un des seuls à sortir de l’école primaire, se souvient-il. J’ai dû beaucoup travailler pour décrocher de bonnes notes au diplôme.» Il ne veut pas décevoir son père. «A l’époque, une ascension à la Blümlisalp lui rapportait, comme guide, 70 francs. J’avais calculé qu’il devait y monter 70 fois pour payer les 4900 francs que je lui coûtais sur une année en écolage et en pension.»

Après une première expérience dans le tourisme, le destin ramènera ce passionné de sport dans le giron du ski de compétition. Nous sommes en 1964. Les Jeux olympiques d’Innsbruck sont un fiasco pour la Suisse: zéro médaille! Le pays est sous le choc. «La fédération de ski m’a alors engagé pour prendre en charge la relève. J’avais 22 ans. C’était une chance inouïe.» Huit ans plus tard, en 1972, Adolf Ogi mène les athlètes à la croix blanche au triomphe des Jeux de Sapporo, avec en point d’orgue le doublé Russi-Collombin en descente. Et, en souvenir, cette mémorable nuit où il a dû aller sortir le descendeur valaisan de prison, arrêté par la police japonaise lors d’une soirée quelque peu agitée.

Considéré comme «l’artisan des succès de Sapporo», devenu directeur de la Fédération suisse de ski, Adolf Ogi gagne en notoriété. Mais ce n’est qu’en 1978 qu’il adhère, sur le tard, à l’UDC. «Je voulais offrir mes capacités à la communauté. Mais je pensais plutôt à ma commune ou à mon canton.» Pour le lancer, le parti le place sur la liste pour le Conseil national, en 21e position sur 27. A la surprise générale, Adolf Ogi est élu. «J’étais un ovni. Je n’avais aucune expérience politique, n’ayant jamais été ni conseiller d’Etat ni même conseiller communal. Moi, le «skieur», j’étais très observé.» Contre toute attente, tout va aller très vite pour lui. 1984, le Bernois préside l’UDC suisse. 1987, il est élu au Conseil fédéral. Les doutes l’entourant ne sont pas dissipés pour autant. Un article de la sérieuse NZZ lui dénie les «capacités intellectuelles» nécessaires. Ce fut la critique qui l’a le plus blessé, parce qu’il a longtemps cru que c’était vrai. «Même si maintenant j’aime à dire que l’école primaire de Kandersteg a été mon université, le fait de ne pas avoir fait de grandes études m’a complexé», reconnaît-il.

«STYLE OGI»

Ce manque d’assurance sur le plan intellectuel, Adolf Ogi va le combler en développant un «optimisme sans frontières», mélange de sensibilité et de volonté. «Dans une bataille, il faut se lancer avec ses armes, analyse-t-il. Et je sais les armes que je n’ai pas.» Dölfi érige la poignée de main en dogme. Sa phrase fétiche Freude herrscht («que la joie règne», l’équivalent alémanique du «formidable») répétée à l’excès lui attirera certes quelques railleries, mais ce «style Ogi» lui vaudra de belles réussites. Il y a des histoires devenues célèbres, comme celle de la violente colère du président chinois Jiang Zemin, en mars 1999, qui, en raison de la présence de militants tibétains sur la place Fédérale, menace d’interrompre sa visite officielle. Devant ses collègues tétanisés par la fureur de l’un des hommes les plus puissants de la planète, Adolf Ogi va réussir à le calmer en le retenant physiquement par le bras, lui ordonnant, en anglais: «Vous ne partirez pas!» Certains épisodes sont moins connus, comme le rôle d’homme de liaison joué par le Suisse entre le couple franco-allemand et l’Autriche, mise officiellement au ban de l’Union européenne lors de l’entrée du leader extrémiste Jörg Haider au gouvernement.

Après treize ans marqués par ses combats pour les transversales alpines et pour un engagement de l’armée suisse en ex-Yougoslavie, l’homme quittera le Conseil fédéral en décembre 2000 à la fin d’une année présidentielle transformée en une véritable tournée d’adieux. Sa popularité atteint alors des sommets (92% d’opinions favorables). Douze ans après, celle-ci reste intacte. «Je ne me l’explique pas. Peut-être les gens se sont-ils rendu compte qu’Ogi n’a pas seulement voulu administrer le pays, mais le faire avancer tout en donnant le moral à ses concitoyens.» Pourtant, politiquement, l’UDC terminera son mandat isolé, affaibli par les incessantes attaques menées par son propre parti qui ne lui ressemble plus, déchiré en outre par des dissensions qui aboutiront à la scission de 2008. «J’aurais voulu l’empêcher, dit-il avec tristesse. Mais mon fils était malade. J’avais d’autres priorités.» Un cancer foudroyant qui emportera Mathias Ogi, âgé de 35 ans, un soir de février 2009. Une plaie toujours à vif. «Je l’ai perdu, confie Adolf Ogi, soudain sombre. Depuis, j’ai un problème de liaison avec le bon Dieu. Je lui pose tous les jours des questions. Je veux comprendre pourquoi mon fils devait mourir, pourquoi des enfants doivent partir avant leurs parents. Je cherche des réponses. Je ne les ai pas eues.» Pour tenter de donner un peu de sens à cette disparition, le Bernois et sa fille Caroline ont créé, en mémoire de Mathias, une association qui gère différents programmes d’aide à la jeunesse. C’est encore à ces jeunes que l’ancien politicien a pensé quand il a accepté de collaborer pour sa biographie officielle (pour l’heure uniquement en allemand). «J’aimerais que mon histoire leur donne de la force, du courage.» C’est une histoire démontrant qu’un enfant d’un petit village de montagne, sorti de l’école primaire, peut devenir un jour conseiller fédéral. C’est l’histoire d’Adolf Ogi de Kandersteg.