Fidèle à son personnage, Adolf Ogi pénètre dans le Stübli de l’hôtel, tout sourire, chaussures de ski encore aux pieds. Une poignée de main ici, une tape dans le dos là, il connaît tout le monde. Chaleureux, l’ancien conseiller fédéral invite, pour l’interview, à prendre place dans un petit salon. Il se réjouit que l’entretien se déroule ici, au Walliserhof de Zermatt. Il faut dire que la directrice de l’établissement n’est autre que Caroline Ogi, sa fille. Il n’est pas peu fier. «Elle va bientôt se marier», précise-t-il. Une fois installé, un thé chaud commandé, il fixe de ses grands yeux bleus. Intenses. Et lance: «Voilà, je suis à votre disposition!»
Ski, Zermatt, soleil. Vous suivez encore la politique?
Quand on a été huit ans au Parlement, treize ans au Conseil fédéral, dont deux fois président de la Confédération, et sept ans à l’ONU, on n’abandonne jamais la politique. On la suit de très près, mais en restant en retrait. Mais ça me fait plaisir, de temps en temps, de recevoir un journaliste comme vous, en particulier ici à Zermatt. C’est toujours dans les montagnes que je suis venu puiser ma force, ma sérénité. Quand on voit ces 4000 qui nous entourent, on se sent petit face à cette nature si grande. On réfléchit alors sur ce que nous avons à faire. On se rend aussi compte que nous, les Suisses, nous sommes gâtés. Et comme disait la mère de Napoléon après les premières victoires de son fils: «Pourvu que ça dure!»
Justement, les succès de l’UDC n’ont pas duré. Comment expliquez-vous la défaite de votre parti aux élections fédérales?
Si j’ai fait aujourd’hui des virages à skis, mon parti en a fait en politique. Il a attaqué le président de la Banque nationale, puis l’a soutenu. Il s’est déclaré en faveur de l’accord fiscal avec les Etats-Unis. Il a ensuite été contre, puis enfin pour. Le peuple ne comprend plus. Regardez aussi la non-réélection d’Adrian Amstutz à Berne: elle donne un signal très fort. M. Amstutz avait une attitude très positive au Conseil des Etats, fait beaucoup d’efforts. Mais il a perdu uniquement parce qu’il a cette étiquette de préfet de Blocher, de «dur» qui fait de la politique à la tronçonneuse.
Ce style «dur» a permis à l’UDC de remporter de nombreux succès par le passé. Pourquoi cela ne marche-t-il plus?
Les temps ont changé. Les citoyens sont conscients que nous allons vivre des périodes difficiles. Ils veulent sentir des politiciens qui s’engagent pour le bien du pays et non pas seulement pour celui de leur parti. Le peuple veut des projets intelligents, et non plus des combats. Il attend des partis des solutions, ainsi que la maturité d’écouter les autres, d’accepter un compromis quand il est bon. Les blocages de droite, comme de gauche, les Suisses n’en veulent plus. Voyez, les «têtes dures» du parti, elles ont échoué ce dimanche à faire leur entrée au Conseil des Etats: Toni Bunner à Saint-Gall, Ulrich Giezendanner en Argovie et, surtout, Christoph Blocher, avec un très, très mauvais score, à Zurich. Ces élections marquent un tournant. L’UDC n’est plus aussi soutenue. Cette défaite appelle à un examen en profondeur.
Que doit faire l’UDC?
Faire de la politique plus avec le coeur et moins avec l’argent. Nous devons nous relancer, trouver de nouvelles têtes, des jeunes, réaliser un programme politique d’avenir dans l’intérêt du pays et, enfin, changer le style. Le parti a toujours provoqué, souvent attaqué, parfois blessé même les autres. On a claironné que nous seuls possédions la vérité. La quittance est là: nous n’avons pas pu réaliser d’apparentements, ce qui nous a coûté quatre à cinq sièges au National. Ces attaques incessantes ne passent plus. J’insiste sur le «plus».
Est-ce la fin de Christoph Blocher?
Il faut être prudent quand vous dites cela. Les animaux blessés sont les plus dangereux. Et il est toujours blessé par son éviction du Conseil fédéral. Sur le moment, «il n’a pas vu passer le tram», comme aurait dit Jean-Pascal Delamuraz. Aujourd’hui, Christoph Blocher pourrait se dire: «J’ai fait mon travail, j’ai fait grandir l’UDC, je donne les clés à quelqu’un d’autre.» Mais il ne le peut pas. Il a de la peine à arrêter. Mais il doit faire attention à ne pas considérer ce parti comme le sien. A ne pas se croire indispensable. L’UDC est devenue un peu royaliste. J’ai vu Christoph Blocher interrogé par la télévision alémanique. Derrière lui, sa femme, Silvia, donnait aussi des interviews. Ça, ce n’est pas la Suisse. Nous sommes une république, pas une royauté.
De retour au National, Christoph Blocher peut-il encore avoir de l’influence?
Il lui sera extrêmement difficile de se mettre en évidence au Conseil national. Il est affaibli… Mais il ne faut pas parler de Christoph Blocher qu’en termes négatifs. C’est un homme qui a de grandes qualités, un politicien hors du commun. En sport, on parlerait d’un talent tombé du ciel. C’est une bête politique, qui sent mieux que personne les thèmes qui seront brûlants demain. De le voir échouer ainsi aux Etats, ne pas finir premier de la liste au National, après avoir été éjecté du Conseil fédéral, ça me fait mal pour lui.
Cette figure de l’Übervater Blocher n’a-t-elle pas empêché toute relève?
Vous avez absolument raison. Quand j’étais à la tête de la Fédération suisse de ski, je me suis toujours efforcé de soigner la relève. Il est sain que les champions soient bousculés par les juniors. C’est aussi ce que j’ai fait en 1984, quand je suis devenu président de l’UDC Suisse. J’ai lancé des jeunes, des femmes. Mais voilà, je me suis retiré il y a onze ans… Depuis, ce sont les «durs» de Zurich qui dominent ce parti. Regardez leur députation à Berne: il y a encore des Bortoluzzi, Fehr, Mörgeli, Binder, dont certains d’entre eux sont au National depuis vingt ans.
Vous parlez de ces «durs». Comment vous, l’homme ouvert au monde, mandaté par l’ONU, avez-vous vécu toutes leurs campagnes virulentes contre les étrangers?
L’UDC a fait beaucoup d’erreurs. Je vous l’ai dit. Mais cela ne sert à rien d’y revenir. Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais. Personnellement, j’ai trouvé toutes ces affiches inacceptables. Mais c’est du passé.
L’éviction d’Eveline Widmer-Schlumpf n’at- elle pas été la plus grosse erreur de l’UDC?
Erreur, erreur, erreur! Je ne peux pas dire autre chose. C’est une faute historique. J’ai voulu éviter cela, en tentant de jouer les médiateurs. Mais Christoph Blocher était tellement blessé… Et Madame aussi.
Pourquoi n’avez-vous pas intégré le PBD, comme l’a fait Samuel Schmid?
J’ai présidé l’UDC Suisse durant plus de trois ans. J’ai été son candidat officiel au Conseil fédéral. Ce parti m’a beaucoup donné. On ne le quitte pas parce que celui-ci va dans la mauvaise direction. En 1999, il y avait déjà eu des volontés de sécession de la part de certains UDC bernois. Je m’y étais opposé. Aujourd’hui, je me sens renforcé dans ma position par ces élections fédérales.
Le temps vous a-t-il donné raison?
Oui, il m’a donné raison.
Ne regrettez-vous quand même pas votre choix devant le succès du PBD?
Tout le monde applaudit le succès «extraordinaire» du PBD! Les journalistes ne parlent plus que de son président, Hans Grunder, comme s’il était à la tête d’une formation qui récolte 45% des suffrages! Il faut rappeler que ce parti fait 5,2% et que son seul projet est de maintenir Eveline Widmer-Schlumpf, la nouvelle égérie de la presse suisse, au Conseil fédéral. Sa réélection serait une garantie pour le PBD pour quelques années. Mais comment va-t-il trouver la place dans le futur dans un centre déjà très occupé? Avec qui va-t-il s’aligner? Le conseiller aux Etats bernois Werner Luginbühl répète qu’il est favorable au consensus. C’est très bien. Je respecte ça. Mais ça ne fait pas pour autant un programme politique. A long terme, ce sera très difficile pour le PBD. Et ça, c’est la réalité.
«L’UDC doit faire de la politique plus avec le coeur et moins avec l’argent»
Adolf Ogi
Mais la réalité, n’est-ce pas aussi la popularité d’Eveline Widmer-Schlumpf?
C’est une femme intelligente, qui connaît ses dossiers et travaille jour et nuit. A titre personnel, j’ai du respect pour elle. Mais la seule question qu’il faut poser est: un parti qui fait moins de 6% a-t-il le droit à un siège au gouvernement?
Dans cette course au Conseil fédéral, les UDC romands se sentent méprisés par le parti…
Ils ont raison. C’est une réalité. Il faudrait au moins un candidat romand sur le ticket UDC pour l’élection au Conseil fédéral. Pour moi, le Parlement devrait choisir le Fribourgeois Jean-François Rime ou le Vaudois Guy Parmelin. Il devrait aussi à terme élire un Tessinois ou une Tessinoise. Dans ce pays de quatre cultures, quatre langues, 26 cantons et 3000 communes, nous vivons en paix depuis 1848. Pourquoi ce record mondial est-il possible? Parce que nous avons toujours fait attention aux minorités. Nous sommes en train de l’oublier. Le Tessin doit être représenté au gouvernement. La Romandie également, au minimum avec deux sièges.
Un pronostic pour l’élection du 14 décembre?
Personne ne peut dire ce qui arrivera. Tout est ouvert. Le principal enjeu, à mes yeux, est de savoir si nous obtiendrons un deuxième siège. Beaucoup affirment que nous sommes hors jeu parce que nous peinons à trouver des candidats… C’est une tactique. Ceux qui lèvent la tête trop tôt se la font couper. Les négociations ont commencé. Nous serons prêts le 14 décembre. On parle de «défaite» de l’UDC. Mais nous restons le premier parti du National. Et de loin avec 26,6% des voix. Le groupe est très discipliné. Il est le mieux organisé. Je vous le dis: il faudra encore compter avec l’UDC.