Après plus de quatre années passées derrière les barreaux, François, condamné à la prison à vie pour un triple homicide qu’il jure n’avoir jamais commis, sera-t-il bientôt un homme libre, acquitté et blanchi? Depuis l’annonce, le 23 novembre dernier, de la tenue de son procès en révision, qui s’ouvrira le 1er mars prochain à Lausanne, la question est désormais sur toutes les lèvres. Ce Vaudois de 45 ans a été condamné en juin 2008 pour un meurtre et deux assassinats dans une villa des hauteurs de Vevey: celui de sa mère, Ruth Légeret, 81 ans, veuve d’un richissime architecte de la région, et de son amie Marina Studer, 80 ans, mais aussi celui de sa sœur Marie-José, 56 ans, médecin, dont on n’a jamais retrouvé le corps. Une bien étrange affaire, sur laquelle plane depuis le début le doute et le spectre de l’erreur judiciaire. «Je me battrai jusqu’au bout pour démontrer l’innocence de mon client, prévient Me Robert Assaël, l’avocat de François. Je suis intimement convaincu qu’il n’a pas commis les meurtres dont on l’accuse et je m’attacherai à le démontrer devant le tribunal.»
De bien étranges «visions»
Pour y parvenir, le ténor du barreau genevois possède de solides cartes dans son jeu grâce aux nombreuses contradictions et incohérences du dossier. Mais il pourra aussi brandir les 30 pages de la décision motivée de la Chambre des révisions du canton de Vaud, qui suggère elle-même, entre les lignes, l’acquittement de François à la suite d’un véritable coup de théâtre: le témoignage d’une boulangère de Vevey, Jacqueline Albanesi, apparu il y a deux ans lors de l’émission Zone d’ombre sur la TSR. Elle affirme en effet avoir servi à son comptoir Ruth Légeret et sa fille Marie-José le samedi 24 décembre 2005 peu avant 17 heures, alors que, selon les conclusions des enquêteurs, elles auraient déjà dû être mortes, les homicides ayant été pour eux perpétrés ce jour-là «entre 10 heures et 14 heures». Les déclarations de Jacqueline Albanesi sont extrêmement précises et détaillées. «Elles portaient des cornets Manor», confirmera-t-elle à la police en juillet 2009, et c’est Marie-José elle-même qui s’est présentée. «Si elle ne m’avait pas dit qu’elle me reconnaissait, je ne l’aurais pas reconnue, dit-elle. Elle était très pâle avec les cheveux très noirs, je ne l’avais pas connue comme ça quand elle me soignait.» Les deux femmes lui ont acheté des chocolats et des pâtisseries. «Je me souviens d’avoir fait des emballages-cadeaux», dit-elle encore, et «quand elles sont parties, je leur ai touché la main». La boulangère est sûre et certaine de la date et de l’heure de cette rencontre: elle remplaçait une collègue ce samedi-là et s’apprêtait à fermer le magasin à 17 heures, veille de Noël. Du coup, pour la Chambre des révisions, l’argumentation qui a conduit à la condamnation de François s’écroule comme un château de cartes. Pour elle, tout est clair, dès lors que le témoignage de la boulangère est crédible, le triple meurtre n’a pas pu se produire le 24 décembre au matin. Et ce même jour, après 17 heures? François passe la veillée de Noël en compagnie de son amie et ne dispose donc plus du temps nécessaire pour perpétrer un triple crime, François n’a donc pas pu commettre le crime qui lui est reproché le 24 décembre, date pourtant retenue par le tribunal en se fondant sur plusieurs autres éléments, «ce qui ne peut pas être tenu pour anodin dans la formation d’une intime conviction», souligne la Chambre des révisions.
Une intime conviction qui, à l’époque, s’est forgée pour le moins curieusement. En effet, au début de janvier 2006, quelques jours après le meurtre de Ruth Légeret et de son amie Marina Studer, Robert*, le fils aîné de la victime, est convoqué comme témoin par deux inspecteurs de la gendarmerie vaudoise. Persuadé de détenir la clé de l’énigme, il se met à parler: son épouse, raconte-t-il, fait souvent des rêves, dont certains se sont révélés exacts. Et dans son sommeil sa femme a clairement identifié l’auteur des crimes: François! Elle l’a vu débarquer à la villa des Ruerettes pour tenter d’obtenir une signature sur un papier et se disputer ensuite avec sa mère. Puis, comme dans une séquence d’un film noir, elle assiste au triple meurtre et voit ensuite le corps de Marie-José emporté vers une destination inconnue dans le coffre d’une voiture… De son côté, Robert a lui aussi des visions: il est sûr que le cadavre de sa sœur doit reposer quelque part au col de Jaun, dans le canton de Fribourg.
«Tu oublies que je suis né de ta chair»
Mais derrière ces rêves et ces visions étranges se cache une réalité plus prosaïque: des enjeux financiers colossaux. L’empire Légeret, c’est une fortune estimée à plus de 40 millions de francs pour laquelle on se déchire, avec une dizaine d’immeubles à Vevey, à Clarens, à Corseaux et à La Tourde-Peilz. Et c’est aussi le choc de deux mondes. Celui des petits notables locaux contre l’enfant du tiers-monde, François, adopté à 9 ans, qui sera vite détesté de tous, sauf de sa mère qui l’adore et l’appelle «mon trésor». En 1990, à la mort du père, Charles Légeret, Robert tente de faire mettre sa mère sous tutelle en la faisant passer pour sénile et se retrouve du coup totalement isolé. Ruth se fâche. Robert lui écrit des lettres au vitriol, que nous nous sommes procurées. «J’aimerais quand même te dire que je ne comprends toujours pas aujourd’hui qu’avec deux enfants nés de ta chair tu te sois sentie obligée d’adopter des enfants», écrit-il. «Tu oublies finalement que je suis né de ta chair et que c’est ton sang qui coule dans mes veines. Cela, François, malgré tous ses droits, ne pourra jamais le revendiquer (…) Le jour où nous devrons quitter cette terre, nous aurons tous, que ce soit toi ou moi, à rendre des comptes.»
«J’ai servi Marie-José et sa mère dans ma boulangerie le 24 décembre 2005, entre 16 h 30 et 17 heures»
Jacqueline Albanesi, boulangère à Vevey
Malgré ce contexte pour le moins embrouillé, le juge d’instruction Jean-Pierre Chatton est sûr de tenir le coupable. Il convoque François et l’inculpe le 2 février 2006 sur la base d’«un faisceau d’indices», selon sa propre terminologie. Pas d’aveux, pas de preuves formelles, pas d’indices probants, mais pour lui François «ment habilement». Il mènera donc une enquête à charge, quitte à négliger d’autres pistes. Ainsi, par exemple, il ne soumet pas aux relevés ADN tous les membres de l’entourage familial des deux octogénaires. L’emploi du temps de Robert ne sera vérifié que tardivement et sommairement neuf mois après les faits. Il affirme avoir passé une partie du 24 décembre chez un ami. Celui-ci confirme l’avoir reçu chez lui, mais… la veille, le 23! «Ce témoin a clairement contredit l’alibi de Robert pour ce jour-là. De manière incompréhensible, les enquêteurs n’ont donné aucune suite à ces déclarations contradictoires», note Me Alain Dubuis, l’ancien avocat de François, dans son recours au Tribunal fédéral.
Le coupable parfait?
En fait, François paraît surtout un coupable qui tombe à pic. Il affiche le profil du parfait suspect: noir de peau, timide, introverti, peu bavard, parfois sombre, et qui vit en retrait de la société, entouré d’animaux dans une villa isolée aux Monts-de-Corsier. Mobile? L’argent, bien sûr. Selon l’accusation, il aurait été financièrement aux abois et aurait eu un pressant besoin de liquidités – on parle d’une somme d’environ 100 000 francs. Mais d’autres éléments démontrent qu’il avait suffisamment de moyens pour pallier un éventuel problème de ce genre. Il possédait par exemple une collection de pièces d’or d’une valeur équivalente, et il était propriétaire dans le canton de Fribourg de deux maisons grevées de peu d’hypothèques sur lesquelles il aurait pu largement emprunter.
Mais il est vrai aussi que François a su, sous certains aspects, se rendre assez trouble aux yeux d’une partie de l’opinion: absence d’émotion, propos décousus, revirements soudains et déclarations souvent confuses lors d’une trentaine d’interrogatoires. Mais dans quelles conditions furent-ils réellement menés? Ainsi, par exemple, le 5 février 2006, François est interrogé à 8 h 15 du matin durant plus de trois heures, puis à nouveau à 19 h 30, puis le même soir de 23 h 15 à 2 heures du matin, puis le lendemain de 3 h 50 à 6 h 40, puis encore à 7 h 10 du matin, avant de reconnaître être allé à la villa le jour du drame et d’avoir vu sa sœur en compagnie de deux cadavres. François se plaint ensuite d’incessantes «pressions psychologiques»: on l’aurait notamment menacé d’abattre ses animaux pour le faire avouer. Il tempête contre le juge qui veut des réponses par oui ou par non et ne protocole jamais l’entier de ses réponses ou, selon François, en dénature le sens.
Malgré le procès en révision à venir, le procureur Eric Cottier, qui aurait voulu «demander trois fois la réclusion à vie» pour François lors du procès en première instance, n’en démord pas: «Je suis convaincu à 100% de sa culpabilité. Pas à 99%, mais bien à 100%», assène-t-il dans 24 heures en octobre dernier. Et de citer les trois points sur lesquels repose son intime conviction: les déclarations de François, sa microtrace d’ADN sur le col de la chemise de nuit de sa mère et sur la lame d’une paire de ciseaux retrouvée sur la scène du crime. Preuves irréfutables ou simple faisceau d’indices? Le tribunal de première instance de Vevey affirmait avoir retenu un déroulement des faits «crédible et cohérent» dans son jugement, mais il admettait aussi avoir dû compter avec «la part d’incertitude inhérente au déroulement d’un événement auquel personne n’a assisté».
Alors, que s’est-il réellement passé dans la villa du sentier des Ruerettes à Vevey? Faut-il chercher peut-être une explication dans le comportement pour le moins perturbé de Marie-José Légeret, disparue sans laisser de traces? Dépressive, elle n’était, selon certains témoignages, plus que l’ombre d’elle-même peu avant les faits. Elle vivait aux crochets de sa mère depuis qu’elle avait fermé son cabinet médical à Vevey. Elle n’avait pas de vrais amis, pas de relation sentimentale, pas de vie sociale. «Elle essayait de nous empêcher de parler avec notre grand-mère», se souvient notamment un de ses petits-fils. «Elle dirigeait tout», affirme l’ex-femme de François. «J’avais l’impression que Marie-José faisait un délire paranoïaque et que sa mère était enrôlée dans ce délire», dira un ami médecin de la famille. En effet, Marie-José était sûre d’avoir été envoûtée durant un voyage en Ouganda et était allée voir à plusieurs reprises un exorciste au Vatican, Mgr Emmanuel Milingo, pour tenter de se guérir. Avec sa mère, elle avait fréquenté aussi le sulfureux gourou vaudois Jean-Michel Cravanzola ou la non moins célèbre Vassula, «messagère» de Dieu.
Du sang, et puis plus rien
Après le drame, on retrouvera plusieurs traces du sang de Marie-José dans la villa. Des chiens spécialistes dans la détection de cadavres tentèrent de renifler sa trace, sans succès. Est-elle donc réellement morte dans la villa? Avant de disparaître, a-t-elle voulu laisser des éléments et surtout un mobile pour accabler son frère François avec lequel elle était brouillée depuis quelques semaines? Certains «faisceaux d’indices», pour reprendre la fameuse terminologie du juge Chatton, pourraient aussi le laisser croire. Il y a par exemple cette lettre qu’elle rédige en imitant l’écriture de sa mère pour accabler François, adressée à la BCV en date du 4 novembre 2005, quelques semaines avant le drame, les priant de prendre note qu’elle annule sur ses comptes «tout autre pouvoir ou ordre permanent» de son fils François. Mais Marie-José déteste aussi son frère aîné. Elle confie à un de ses proches, en parlant de Robert: «Il n’attend rien que la mort de ma mère, il n’ignore pas qu’elle est cardiaque et si je pouvais mourir aussi, cela l’arrangerait bien.» «Environ deux jours avant que je n’apprenne le drame, témoignera encore une de ses connaissances, je me suis demandé ce que ferait Marie-José si elle avait une maladie grave. Personne ne savait rien sur elle, elle cachait tout. Je me suis dit que si elle devait mourir, elle aurait de la peine à laisser sa mère seule. Elle aurait alors pu prendre sa mère avec pour l’empêcher de souffrir…»
Au final, dans cette incroyable saga, ne reste plus aujourd’hui que la question de base: François, dont le procès en révision s’ouvre le 1er mars prochain, sortira-t-il de nouveau condamné à vie ou définitivement innocent? A. Bt
*Prénom d’emprunt.
Les énigmes du drame Légeret
La date et l’heure des homicides
Quand sont donc vraiment mortes les octogénaires? La date du 24 décembre 2005 «entre 10 heures et 14 heures» est contredite par le témoignage de la boulangère Jacqueline Albanesi, qui rencontre les victimes peu avant 17 heures, mais aussi par celui d’un autre témoin qui croise Marie-José au rayon boucherie de Manor vers 11 h 40. Autre question jamais élucidée: pourquoi retrouve-t-on les corps des deux vieilles dames pieds nus, en chemise de nuit et le ventre vide, le 4 janvier 2006, si le crime a bien eu lieu en pleine journée?
L’arme du crime
Comment ont été tuées les octogénaires? On ne sait en effet rien du mode opératoire du crime, impossible de dire si elles ont été battues, étouffées ou précipitées dans les escaliers. Idem pour Marie-José, portée disparue.
La mèche de cheveux
Retrouvée dans la main gauche de Ruth, cette mèche de cheveux arrachés appartient à sa fille Marie-José. La victime a-t-elle voulu par là désigner son agresseur? Pour les juges, la mèche aurait été placée là par François pour égarer les enquêteurs.
L’empreinte d’une main ensanglantée
Au dos du pull que portait Marina Studer, une trace de main droite ensanglantée. «Les enquêteurs n’ont pas pu établir qui a appliqué cette main», admet le jugement de première instance. Ce n’est pas celle de François.
Une trace de Caterpillar
Une trace de semelle Caterpillar a été découverte sur le pull blanc de Marina Studer. «Aucune chaussure présentant ce motif n’a été trouvée dans la villa ou au domicile du prévenu François», admet encore le jugement de première instance.
Une empreinte sur une lampe
Une trace digitale, relevée au pied d’une lampe dans la chambre de Marina Studer. Ce n’est pas celle de François. A noter également que le molleton, l’oreiller et les draps qui étaient dans la chambre de Marina se sont volatilisés et n’ont jamais été retrouvés.
Une autre trace de chaussure
Une trace de chaussure laissée par une semelle de marque Romus, pointure 36, a été relevée dans la villa du crime, sans que les policiers ne parviennent à découvrir «une chaussure présentant des semelles analogues».
Un flacon de sang
Retrouvé également dans la villa, sans qu’il ait été analysé.
Le col de chemise
Selon la médecine légale, une «infime» trace d’ADN de François a été retrouvée sur le col de la chemise de Ruth Légeret, mais on ne sait quand et comment elle a été laissée. Elle peut dater de plusieurs semaines. Selon le premier jugement, cette trace aurait été laissée par François lors de l’altercation qu’il aurait eue avec sa mère ou au moment où il l’aurait étranglée. Dans de telles circonstances, n’aurait-il pas forcément laissé des traces beaucoup plus importantes et en plusieurs endroits?
La «blessure» de François
François présentait le 24 décembre dans l’après-midi une blessure sanguinolente sur un pouce, selon les déclarations de son amie de l’époque. Une blessure causée par l’un de ses chiens, se défendra-t-il. Un coup de ciseaux assené par Ruth Légeret, soutient l’accusation. Mais on ne retrouvera aucune trace de sang (même effacée) laissée par François sur les lieux du drame…
La paire de ciseaux
Trouvée entre la première marche des escaliers et le corps de Ruth Légeret, cette paire de ciseaux a été examinée une première fois en mai 2006 sans révéler aucune trace. Mais le 15 novembre 2006, l’IUML revient sur ses analyses et déclare qu’une trace d’ADN de François a bien été détectée sur la lame. Mais le luminol ne révèle aucune trace de sang…
La disparition de Marie-José
Pour les enquêteurs, elle aurait été tuée par François, qui aurait ensuite fait disparaître son corps qu’on n’a jamais retrouvé. L’analyse des véhicules de l’accusé et de ceux de son entourage n’ont révélé aucune trace d’ADN de sa sœur. Par ailleurs, le sac à main, la carte d’identité et les achats effectués par Marie-José le 24 décembre au matin n’ont jamais été retrouvés…