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«ON DOIT LA VÉRITÉ À LUCA»
L’affaire Luca rebondit en Valais, où une pétition signée par 1000 personnes exige la réouverture du dossier, huit ans après les faits. Plusieurs personnalités se mobilisent désormais pour que la vérité éclate sur ce drame qui a fait couler tant d’encre et a laissé un petit garçon handicapé à vie.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 07.07.2010
«Je n’aurais jamais imaginĂ© qu’autant de personnes nous soutiennent. Que des consciences s’élèvent pour dĂ©fendre la dignitĂ© de Luca m’émeut profondĂ©ment.» Huit ans après le drame, la dĂ©termination de Nicola Mongelli, le père de la victime, est intacte. «Je ne laisserai jamais tomber cette affaire. On doit la vĂ©ritĂ© Ă  Luca. Pour qu’il puisse pardonner, pour qu’il puisse tourner la page!» Personne n’a oubliĂ© Luca Mongelli, ce garçon âgĂ© aujourd’hui de 15 ans aveugle et tĂ©traparĂ©tique (il garde la sensibilitĂ© dans ses membres) depuis son agression, un jour d’hiver 2002, dans la station de Veysonnaz (voir encadrĂ©). Un dossier classĂ© deux ans plus tard par la justice valaisanne, qui a dĂ©signĂ© le chien de l’enfant comme probable coupable.

Un verdict toujours contesté par les parents de l’enfant, leur avocat, Me Sébastien Fanti, et Fred Reichenbach, le détective privé engagé pour mener l’enquête parallèle. Elle mène selon eux à la conclusion que ce sont des êtres humains, et non un animal, qui ont agressé l’enfant. Longtemps ils ont eu le sentiment de se heurter à un mur. Un mur de silence. A leurs yeux, l’omerta a prévalu. Les vrais coupables n’ont jamais été inquiétés.

Aujourd’hui le vent tourne. Plus de 1000 personnes ont signĂ©, en Valais mais aussi dans toute la Suisse romande, une pĂ©tition rĂ©clamant la rĂ©ouverture du dossier et la nomination d’un magistrat indĂ©pendant. Depuis la diffusion de l’émission de la TSR Zone d’ombre, en 2009, le drame du petit Luca revient comme un boomerang, encombrant pour certains, salutaire pour d’autres.

MĂŞme le rĂ©dacteur en chef du Nouvelliste, Jean-François Fournier, a signĂ© la pĂ©tition et consacrĂ© la une du 14 juin Ă  Luca avec ce titre cinglant: Rendons-lui justice! Et un très Ă©mouvant reportage Ă  la clĂ© sur la vie du jeune handicapĂ©, près de Bari, dans le sud de l’Italie, avec sa mère et son jeune frère. «Il y a trop de questions sans rĂ©ponses, soutient le journaliste. Cinquante dĂ©putĂ©s de tous les partis ont signĂ© la pĂ©tition. Et nous ne sommes pas en pĂ©riode d’élections, c’est dire si l’interpellation est forte!» Un bouleversement qui doit aussi beaucoup Ă  la parution d’un livre, Canines, qui relate, sous le couvert ultralĂ©ger de la fiction, l’affaire dans ses moindres dĂ©tails. 

«Cette pétition est légitime. On ne peut plus se voiler la face»
Jean-Luc Addor

Ce bouquin, écrit de main de maître, est signé d’un pseudonyme, mais personne ne doute en Valais que seules des personnes proches du dossier ont pu nourrir ce livre. Pour la première fois, le public a accès aux aspects détaillés les plus troublants de l’enquête parallèle menée par le détective privé. L’ancien inspecteur de la police genevoise aux allures de baroudeur, qui a juré à Luca de faire éclater la vérité. Quand il fait état du témoignage des deux ambulanciers qui ont pris l’enfant en charge, on en a froid dans le dos. Selon ces fonctionnaires, Luca présentait des traces de glu verte dans l’anus, sorte de Slim avec lequel jouent les gosses. «Ils étaient prêts à témoigner devant le juge», raconte Fred Reichenbach. Or, celui-ci ne les a jamais convoqués!»

Groupe sur Facebook

Un détail d’importance, qui a profondément frappé Laurette Dayer-Bourdin, la jeune mère à l’origine de la pétition. Elle vit dans une commune voisine de Veysonnaz. Veysonnaz où la moindre évocation de l’affaire semble mettre beaucoup de gens mal à l’aise, à commencer par le président de commune. «A l’époque des faits, j’étais très jeune, mais je me rappelle qu’on en parlait beaucoup. Je me suis mise à la place des parents, explique Laurette. Il y a trop d’erreurs dans ce dossier. J’ai lancé un groupe sur Facebook, et puis les choses se sont un peu précipitées!» Une mobilisation qui fait chaud au cœur de Nicola Mongelli. Obligé de rester en Suisse pour nourrir sa famille, ce directeur d’une chaîne de restaurants nous explique que son fils aîné est revenu très récemment à Sion pour une expertise à l’hôpital Suva. «A Milan, il a refusé de bouger, il a fallu parler avec lui pendant trois heures.

Puis Luca m’a demandĂ©, quand nous Ă©tions Ă  Sion, Ă  quelle distance se trouvait Veysonnaz. Si nous pouvions nous en Ă©loigner le plus possible. Sa peur Ă©tait palpable, les sĂ©quelles sont toujours lĂ !» En Italie, oĂą il fait des progrès phĂ©nomĂ©naux, Luca est un peu une icĂ´ne. Un chanteur cĂ©lèbre lui rend rĂ©gulièrement visite, et les Italiens se sont cotisĂ©s Ă  travers une fondation pour lui venir en aide. Il a subi rĂ©cemment trois opĂ©rations du fĂ©mur et du bassin Ă  Philadelphie, estimĂ©es Ă  300 000 francs. Entièrement financĂ©es par la gĂ©nĂ©rositĂ© de ses compatriotes!

«Incompétence et pingrerie!»

«Un acte formidable, mais en mĂŞme temps j’ai honte de penser que ce sont des Italiens d’une contrĂ©e pauvre qui ont payĂ©, tandis que le Valais, oĂą le drame a eu lieu, ne lui a pas versĂ© un sou. Il aurait suffi de classer l’affaire sans dĂ©signer le chien comme responsable pour que Luca puisse toucher les 100 000 francs de l’aide aux victimes prĂ©vus par la loi. Aucun expert n’a certifiĂ© que le chien Ă©tait coupable, le doute subsistait! On a ajoutĂ© la pingrerie Ă  l’incompĂ©tence!» Egalement en colère, Me Alain Cottagnoud, prĂ©sident de la Ligue valaisanne pour la protection des animaux. L’avocat vient de demander Ă  la commission de justice du Grand Conseil de se saisir du dossier. «J’agis Ă©galement au nom du chien Rocky, une victime collatĂ©rale dans cette triste affaire. Le chien avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© inoffensif par les experts, placĂ© dans un refuge. Pourquoi a-t-il Ă©tĂ© euthanasiĂ©? Pourquoi la police a-t-elle pris ses cendres? Trop de questions ouvertes subsistent!»

Un constat partagé, c’est assez étonnant pour être relevé, par l’ancien conseiller d’Etat PDC Jean-René Fournier, en poste à l’époque du drame. «Le dossier laisse un goût d’inachevé, il subsiste des éléments troublants», relève l’ancien magistrat. Ce proche de Jean-Marie Fournier, considéré comme le «patron» de la station de Veysonnaz, ne va pas jusqu’à dire qu’il signera la pétition, mais assure qu’il désire qu’on aille «jusqu’au bout de la vérité».

«La politique doit s’en mêler»

«C’est notre devoir de politiciens de dĂ©fendre la crĂ©dibilitĂ© de notre justice. Je ne peux pas comprendre qu’un juge qui est payĂ© pour faire raisonnablement son travail ne dirige pas son enquĂŞte en fonction des Ă©lĂ©ments mis Ă  sa disposition. Et, en plus, que ces Ă©lĂ©ments lui soient fournis par un enquĂŞteur privĂ©, c’est un comble!» Jean-Luc Addor, dĂ©putĂ© UDC, ne mâche pas ses mots. L’avocat, qui fut aussi juge d’instruction pendant neuf ans, a battu le rappel de ses collègues du Grand Conseil pour qu’ils signent la pĂ©tition. Il compte bien ne pas s’arrĂŞter Ă  50 noms. «Il y a trop de dysfonctionnements dans cette affaire, cela justifie que la politique s’en mĂŞle. Le tĂ©moignage non pris en compte des ambulanciers, le nettoyage du corps de l’enfant, sans qu’aucune photo n’ait Ă©tĂ© prise Ă  son arrivĂ©e Ă  l’hĂ´pital, tous ces manquements Ă  la procĂ©dure exigent la rĂ©ouverture de l’enquĂŞte. On ne peut plus se voiler la face. Cette pĂ©tition est lĂ©gitime. C’est le minimum que l’on doit aux parents et Ă  la victime!»

Une lettre de Luca

Une victime dont la force de vie et la sérénité impressionnent toujours ceux qui l’approchent, à commencer par ses parents, Nicola et Tina Mongelli. Luca les époustoufle chaque jour par sa volonté de vivre et d’étudier comme tous les adolescents de son âge. Il n’a pas perdu l’espoir de remarcher un jour.

Face à ce grand mouvement de solidarité, les Mongelli restent malgré tout prudents. «Notre espoir renaît, mais nous ne crierons pas victoire. Si vous saviez combien de fois nous sommes allés de désillusion en désillusion.» Emu par tout ce soutien, Luca a fait paraître récemment une lettre dans le quotidien valaisan. Il n’est pas dans la haine ni l’esprit de revanche, dit-il, mais il rêve qu’un jour on lui demande pardon. «Peu importe la manière, peu importe le moment. Rien de plus. Pardon.»

La pétition est disponible sur le site www.fondation-luca.org



Ils ne signeront pas la pétition

Si le vent tourne en Valais, eux ne changeront pas de cap. A les entendre, la justice a fait correctement son travail.


Jean Bonnard, ancien rédacteur en chef du «Nouvelliste»

«Cette pétition est déplacée! La justice n’a pas à obéir à la pression du peuple! On peut lire sur l’internet l’ordonnance de classement. J’invite les personnes à en prendre connaissance, treize pages extrêmement bien détaillées. Deux juges ont mené une instruction sérieuse, la liste des personnes entendues dans cette affaire est impressionnante. Quel intérêt avait la justice à cacher la vérité? Dès le début, c’est bien le petit frère qui a désigné le chien comme seul coupable.»

Henri Bernard Fragnière, président de la commune de Veysonnaz

«Il n’y a pas de loi du silence qui prévaut dans ma station. Et affirmer, comme certains osent le dire, que les gens de Veysonnaz savent qui sont les vrais coupables et les protègent est totalement diffamatoire. Si les gens en parlaient aussi ouvertement, je le saurais! Et, en toute franchise, je n’ai jamais entendu la moindre confidence. Les dysfonctionnements de l’enquête? Je n’ai jamais eu accès au dossier, je ne sais rien de tout ça. Mais je pense qu’on ne peut pas mettre en cause le travail de la police cantonale et des juges. Je fais confiance aux institutions de ce canton!»

Nicolas Dubuis, deuxième juge d’instruction chargé du dossier Luca

«Je ne m’exprimerai pas sur la pétition que je n’ai pas vue. Si les critiques concernant la gestion de l’affaire m’atteignent? J’ai le cuir relativement épais. La possible réouverture du dossier? Oui, si des faits nouveaux sont portés à la connaissance de la justice…»