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RÉVÉLATIONS
«IL FAUT MAINTENANT QU’IL AVOUE»
Une contre-expertise accable le généticien français Laurent S., accusé du meurtre de sa belle-mère. D’étranges griffures apparaissent sur les photos de police. La sœur de la victime témoigne.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 04.10.2011

«Tout cela nous dépasse un peu», murmurent-ils. Pour ces deux retraités de Marin, dans le canton de Neuchâtel, l’affaire Ségalat, ou le mystère de Vaux-sur-Morges, comme on l’appelle, ce n’est pas seulement des titres dans les journaux ou des émissions à la télévision. C’est un drame qui les touche intimement. Depuis maintenant bientôt deux ans, dans leur maison rénovée de Marin, ils ne cessent de retourner la question en tous sens dans leur tête: pourquoi? Pourquoi Catherine Ségalat est-elle morte, le 9 janvier 2010, dans son Moulin de Vaux-sur-Morges, le crâne fracassé au pied d’un escalier menant au rez-de-chaussée du domaine familial?

Françoise et Remo Siliprandi, sœur et beau-frère de la victime, se taisaient, par pudeur. Mais aussi pour ne pas nuire à une enquête qui a connu récemment un nouveau rebondissement. On s’en souvient, le rapport accréditant la thèse d’une chute accidentelle dans les escaliers, rédigé à la demande de la défense par la directrice de l’Institut médicolégal de Paris, Dominique Lecomte (lire en page 34), avait semé le trouble. Depuis la semaine dernière, cette version est désormais mise à mal par une troisième expertise, réalisée cette fois par un médecin légiste portugais, le Dr Duarte Nuno Vieira, qui confirme la thèse du meurtre par le beaufils de la victime, Laurent S., généticien au CNRS, lequel ne cesse depuis le début de l’affaire de clamer son innocence du fond de sa prison.

 

«Une partie de mes blessures proviennent de mes efforts pour déplacer ma mère. Elle portait une montre au poignet et des bagues. Je pense que j’ai dû être griffé par ces objets en tentant de la porter»
Premier interrogatoire de Laurent S., 10 janvier 2010, 7 heures du matin

 

Pour Françoise et Remo Siliprandi, qui viennent de prendre connaissance des pages de ce dernier rapport d’expertise accablant, trop, c’est trop. «Il faut maintenant que Laurent avoue», disent-ils en chœur, remués par ce qu’ils ont lu. «Il est dans le déni, ça n’a plus de sens, tout ça», soupirent-ils. Pour eux, comme pour les enquêteurs, comme pour le juge d’instruction, comme pour le procureur vaudois, tout est clair: Laurent S. a tué sa belle-mère Catherine et a cherché à maquiller le crime en accident.

Ce fait divers, qui passionne la Suisse et la France, déchire aujourd’hui les experts et les familles. «Ce qui me fait le plus mal, c’est d’apprendre en lisant ce dernier rapport que ma sœur a encore eu la force de résister et de se défendre, puis qu’elle a agonisé, qu’elle a souffert, insiste encore Françoise. C’était une personne gentille et je ne le dis pas parce que c’était ma sœur. Elle recherchait en permanence l’harmonie, elle ne s’énervait jamais, parlait doucement. Je ne comprends pas.» Laurent S. l’aurait tuée en lui fracassant le crâne avec un objet contondant avant de nettoyer la scène du crime à l’eau de Javel, pour faire croire ensuite à une chute accidentelle, selon les policiers. Laurent S. s’est changé aussi à deux reprises cette nuit-là, la première fois en mettant une chemise bleue empruntée à son père, ressemblant fortement à celle qu’il portait le matin en quittant son domicile, à Thonon-les-Bains, ce qui pourrait laisser supposer que le drame s’est déroulé en deux temps. Il n’a pas pu donner d’explications cohérentes, par exemple, sur l’origine des traces de griffure qu’il portait au cou (qu’il a même tenté de dissimuler avec un foulard à l’arrivée des secours), au visage et aux mains. Comme il est resté évasif sur le temps – environ quarante-cinq minutes – qu’il a mis à appeler les secours au 144. Il a donné du fil à retordre aux policiers qui ont interrogé ce généticien brillant, intellectuellement au-dessus de la moyenne. Très volubile sur son passé, il a «la mémoire sélective» quand il parle de la journée tragique. Il leur a mené la vie dure, très à cheval sur les termes utilisés, relisant ses propos à la virgule près, «tout en se donnant le rôle de martyr, n’hésitant pas à tenter de nous déstabiliser avec ses jérémiades», notent les enquêteurs dans leur rapport final.

«UNE DISPUTE QUI A MAL TOURNÉ»

Pour Françoise Siliprandi, «il n’y a pas d’autres traces ADN que celles de Laurent et de ma sœur sur les lieux du drame, je ne vois donc pas qui d’autre aurait pu faire ça. Ma sœur Catherine ne reviendra pas, mais j’aimerais savoir pourquoi ils en sont tous les deux arrivés là. Dans mon for intérieur, je suis persuadée qu’il y a eu une dispute qui a mal tourné. Mais je ne pense pas une seconde que cela ait été prémédité. » Quel serait, selon elle, le mobile? «Je continue de croire que c’est une question d’argent», laisse tomber Françoise sans vraiment hésiter. «Moi, je me demande si ma belle-sœur n’avait pas découvert des trucs inadmissibles, s’interroge Remo, un peu énervé. Il faut être fou pour penser qu’il n’est pas coupable! Tout le démontre, il n’y a pas de zones d’ombre.»

Laurent S., les Siliprandi l’ont revu le 9 mars dernier lors d’une audience à Vevey devant le tribunal. «Il est apparu dans la salle d’audience menotté, un gros bonnet sur la tête, sans lancer un regard vers nous. Il n’a exprimé aucun regret, aucune peine, aucune douleur. Il aurait pu hurler que ce n’était pas lui, crier qu’il était innocent. Non, il n’a rien dit. Je n’ai pas compris qu’il n’ait rien dit. Il était plutôt arrogant et, à la fin, c’est lui qui posait des questions au juge», se souvient Françoise, qui était accompagnée ce jour-là de son frère Raymond et de sa sœur Josiane, eux aussi partie civile.

 

«Je maintiens que les blessures que j’ai notamment au visage, au cou et sur les mains ne sont pas dues à des gestes de défense de ma mère. Elles proviennent soit d’activités antérieures, soit de mes gestes frénétiques lorsque j’ai tenté de déplacer ma mère»
Second interrogatoire de Laurent S., 10 janvier 2010, 13 h 15

 

«Toute cette histoire a séparé la famille, déplore aujourd’hui le couple neuchâtelois. C’est comme si on nous accusait de faire exprès d’accuser Laurent!» Remo, Françoise Siliprandi et leur famille ont dû résister à des pressions leur enjoignant de ne pas continuer le combat aux côtés du ténor du barreau genevois Jacques Barillon. «On a reçu des lettres des filles de Laurent ou de sa compagne, Béatrice, nous suppliant de renoncer à notre avocat, qu’elles redoutent, et à notre constitution de partie civile. Je comprends qu’elles ne puissent pas imaginer une seule seconde que leur papa ou leur compagnon ait fait ça. Mais, pour nous, ce qui compte, c’est la vérité. Rien que la vérité. On ne répond plus à leurs lettres. Pour finir, c’est nous les accusés…»

«On ne s’attendait pas à être un jour confrontés à une histoire pareille. On va aller jusqu’au bout, mais on ne saura peut-être jamais pourquoi Catherine est morte. Le plus dur à vivre, c’est peut-être de se dire ça», concluent-ils, le regard un peu las.

 

Le 5 octobre prochain, l’émission «Zone d’ombre», sur TSR1 à 20 h 05, sera consacrée à l’affaire Ségalat.

 


PAS DE MOBILE… VRAIMENT?

La victime avait formulé des craintes concernant l’argent qu’encaissait son beau-fils sur les livres.

Les proches comme la défense de Laurent S., conduite par Mes Stefan Disch et Marie-Pomme Moinat et l’avocat français Gilles-Jean Portejoie, ne cessent de le répéter: il n’y a pas de mobile apparent qui aurait pu conduire l’exchercheur du CNRS à tuer sa belle-mère Catherine Ségalat, 67 ans, retrouvée le crâne fracassé, au pied d’un escalier, dans le moulin familial de Vauxsur-Morges, le 9 janvier 2010. En fait, à la lecture du dernier rapport de synthèse des enquêteurs vaudois, daté du 10 janvier 2011, qui conclut à un meurtre commis «avec une grande violence » par Laurent S., apparaissent toutefois quelques éléments troublants dans lesquels pourraient s’engouffrer la partie civile et le parquet pour tenter d’expliquer le drame.

Ainsi, on découvre par exemple qu’en date du 22 décembre 2009, quelques jours avant sa mort, Catherine Ségalat expliquait à un voisin que la remise de la librairie lausannoise à son beau-fils Laurent «n’allait pas toute seule» et paraissait lui donner des soucis. Une amie intime de Catherine révèle pour sa part que la municipale de Vaux-sur-Morges avait des craintes «concernant l’argent liquide que Laurent encaissait sur les ventes de livres». «Il y avait des tensions entre Laurent et Catherine, déclaret- elle. Lorsqu’on se voyait avec Catherine, elle ne faisait que se plaindre de Laurent et même de son mari, qui était devenu très vieux et difficile à vivre. Cela m’a surprise, car cela ne correspondait pas à Catherine mais, pour elle, il y avait trop. Elle n’en pouvait plus.» Ce témoignage capital explique que Catherine soupçonnait son beau-fils de garder pour lui une partie des recettes des ventes au comptant de livres rares, mais qu’elle n’osait pas en parler à son mari, Roger-Jean Ségalat.

Le samedi 9 janvier 2010, Catherine avait fixé rendezvous à Laurent S. à 13 heures au Moulin de Vaux-sur-Morges. Lui a-t-elle alors fait part de ses soupçons? Une dispute at- elle ensuite éclaté, pour finir dans un bain de sang? Les enquêteurs vaudois n’ont pas l’ombre d’un doute: «Nous sommes fermement convaincus que, malgré ses dénégations, Laurent S. est bien l’auteur du meurtre de Catherine Ségalat. Il a par la suite sciemment nettoyé les lieux pour effacer les preuves de son forfait.» Et de noter également ce fait inédit: deux boutons manquants d’une chemise ensanglantée de Laurent S. retrouvée dans la machine à laver ont été découverts sur les lieux du drame, ce qui pourrait attester d’une trace de lutte entre la victime et son meurtrier. Le procès de Laurent S. devrait avoir lieu au début de l’année prochaine. A. BT


LES ÉTRANGES EXPERTISES DU PROFESSEUR LECOMTE

Sa contre-expertise, sollicitée par la famille de l’accusé présumé, vient d’être balayée par un autre rapport d’expert. Décryptage.

Le professeur Dominique Lecomte, médecin légiste et directrice de l’Institut médico-légal de Paris, rédige régulièrement des contreexpertises pour le compte de privés qui font appel à elle. D’après nos informations, sollicitée par la famille et la défense de Laurent S., elle se serait fait rétribuer plusieurs dizaines de milliers d’euros une analyse dont les conclusions se retrouvent aujourd’hui totalement remises en cause. Dans son rapport daté du 8 septembre dernier, le professeur portugais Duarte Nuno Vieira, mandaté par la justice vaudoise en accord avec les deux parties, ne prend d’ailleurs pas de gants. Il va même jusqu’à dénoncer «des diagnostics qui ne sont pas corrects» et un rapport «rédigé dans une perspective qui ne peut apparaître que tendancieuse». «Le fait de ne retenir tout au long du rapport que les hypothèses en accord avec la thèse de qui a sollicité la mission constitue, selon nous, un regrettable manquement aux règles de l’art chez quelqu’un agissant en qualité d’expert», note-t-il encore. L’avocat du généticien Laurent S., Me Gilles-Jean Portejoie, récuse cette expertise portugaise, considérée comme «tellement outrancière qu’elle en est suspecte et constitue un réquisitoire contre la réputation du professeur Lecomte et Laurent S.». L’avocat promet d’ailleurs, dans les colonnes du Parisien, une nouvelle expertise très documentée qui permettrait de dater avec précision l’heure de la mort de la victime, qui fait également débat.

CONCLUSIONS SOUVENT REMISES EN CAUSE

Ce n’est pas la première fois que le professeur Dominique Lecomte se retrouve dans l’oeil du cyclone. Dans le passé déjà, ses conclusions ont souvent été remises en cause. C’est notamment elle qui avait diligenté l’expertise qui avait avalisé la thèse rocambolesque du suicide du juge Bernard Borrel à Djibouti en octobre 1995, aujourd’hui totalement abandonnée par la justice. C’est elle encore qui avait conduit l’expertise dans l’affaire Aurore Drossart, fille supposée d’Yves Montand, dont les analyses ADN ont conclu qu’elle n’était pas la progéniture de l’artiste. Aurore accuse aujourd’hui le professeur Lecomte d’avoir prélevé des échantillons sur un corps exhumé qui n’a jamais été identifié comme étant bien celui d’Yves Montand. On retrouve enfin le nom du médecin légiste français dans la mort de Lady Diana à Paris en 1997. Des tabloïds anglais avaient alors accusé le professeur Lecomte d’avoir procédé à l’embaumement de la princesse sur ordre de l’ambassadeur du Royaume-Uni pour masquer une grossesse supposée.

Mais son rapport sans doute le plus contesté est son expertise dans la mort, le 3 août 1997, à Auxerre, de l’adjudantchef Christian Jambert, le premier à avoir identifié l’assassin en série Emile Louis dans l’affaire des disparues de l’Yonne. Elle avait conclu à l’assassinat, remettant en cause la thèse du suicide défendue par la justice. Mais son expertise avait été ensuite réduite en miettes par deux légistes lyonnais. Dans leur contre-expertise, ils raillaient alors le professeur Lecomte, qui semblait notamment avoir confondu la trace laissée par un projectile dans la boîte crânienne avec celle d’une aiguille passée dans le crâne du défunt par le médecin urgentiste qui avait pratiqué un premier examen peu après le décès. A. BT



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Tags: Affaire Ségalat, Catherine Ségalat, Vaux-sur-Morges, Françoise Siliprandi, Remo, Laurent S. Aller en haut de page Haut de page

 

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