«Il a été confronté à tellement de défis que c’est justement ce qui le rend capable de gouverner le pays.» De qui parle-t-on? De Jacob Zuma, 68 ans, quatrième président de l’Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid, l’homme qui va recevoir les grands de ce monde à l’occasion du Mondial de football. Et ce n’est pas une tierce personne qui s’exprime ainsi, mais Jacob Zuma lui-même. JZ, comme on le surnomme, aime à parler de lui à la troisième personne. Là, il répondait à la critique de Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix, qui s’inquiétait que le peuple ait honte, un jour, de l’avoir élu à la tête du pays.
Un homme soupçonné de viol et de corruption, donné cent fois pour mort politiquement, mais qui a toujours su renaître de ses cendres. Le 9 mai 2009, il s’offrait le siège présidentiel, après avoir pris la tête de l’ANC (Congrès national africain), le mythique parti de la lutte contre l’apartheid.
Le pedigree de JZ a de quoi faire frémir d’admiration les hommes politiques en délicatesse avec la justice ou la morale. Ce chrétien polygame (cinq mariages, deux divorces, trois épouses officielles qui se partagent l’honneur de l’accompagner en voyage d’Etat) défraie en effet régulièrement la chronique. Dernière en date: la naissance de son vingtième enfant en octobre dernier, né de sa relation avec la fille du président du comité local d’organisation de la Coupe du monde de football. Love Child (l’enfant de l’amour), l’ont surnommé les journaux. Dire que Jacob Zuma a longtemps expliqué qu’être polygame était le meilleur moyen d’éviter le vagabondage sexuel…
Relevons encore au tableau conjugal que Kate, sa première épouse, s’est suicidée par overdose de somnifères en laissant, en 2000, une lettre d’adieu aux «vingt-quatre années d’enfer» de son couple. La deuxième, Nkosazana Diamini Zuma, a quitté JZ après quelques années de mariage. Elle fut ministre des Affaires étrangères de l’ancien président, Thabo Mbeki.
Justement, tout sépare les deux présidents. D’un côté, Mbeki, le Black gentleman, cultivé comme Mandela et appartenant comme lui à l’ethnie Xhosa. De l’autre, Zuma «100% Zulu boy», un slogan inscrit sur les T-shirts de ses supporters, une ethnie qui englobe 25% de la population. Thabo Mbeki, chassé du pouvoir pour n’avoir pas été assez proche de son peuple. Jacob Zuma, plébiscité parce que les gens d’en bas se reconnaissent en lui. Mbeki citait Shakespeare dans ses discours, Zuma danse dans les meetings ou entonne sa chanson favorite, Umshimi Wami (Donne-moi ma mitraillette). Quasiment un hymne national.
DIX ANS DE PRISON
Jacob Gedleyihlekisa (prénom zoulou signifiant Méfie-toi des hypocrites) est né dans une case misérable de Nkandka, village perdu du Zoulouland, où le président aime encore à se retrouver au milieu de ses vaches, de ses demi-frères et sœurs, de ses femmes et de ses multiples enfants. Son père, modeste policier tribal, meurt quand il a 3 ans. Sa mère fait le ménage chez les Blancs. Le jeune Jacob garde les vaches, il ne sait ni lire ni écrire.
A 17 ans, il entre à l’ANC, encore autorisé à l’époque. Ses dons de leader sont vite remarqués: il recrute pour la branche militaire du parti, ce qui lui vaut, en 1963, une arrestation et une condamnation à dix ans de prison à Robben Island. C’est là qu’il rencontre Mandela. Plus tard, il dirigera à l’étranger les services secrets de l’ANC.
Cet homme décrit comme rusé et chaleureux, et qui a tout appris en prison, participera aux négociations secrètes avec le pouvoir blanc finissant à la fin des années 80. «Zuma n’avait peur de rien», dira de lui Thabo Mbeki. Lorsque ce dernier succède à Nelson Mandela, en 1999, le nouveau président choisit l’ancien petit paysan comme vice-président. L’intello est loin de se douter que l’analphabète lui piquera sa place dix ans plus tard.
ACCUSÉ DE VIOL ET DE CORRUPTION
En 2005, le président limoge pourtant Jacob Zuma, accusé d’avoir touché quelque 250 000 francs de pots-de-vin d’une firme française spécialisée dans la vente d’armes. Le conseiller fiscal de Zuma en prend pour quinze ans, mais lui réussit à éviter une lourde peine grâce à un détail de procédure. Poursuivi par deux fois, il sera deux fois relaxé, le juge estimant les preuves insuffisantes. Certains crieront au scandale, d’autres à la justice divine, au prétexte que Zuma aurait été victime d’un complot.
«Je n’avais pas de préservatif sous la main. Pour limiter les risques, j’ai pris une douche vigoureuse après»
Jacob Zuma
Quelques mois plus tard, on retrouve l’ex-vice-président sur les bancs d’un tribunal. Une femme deux fois plus jeune que lui l’accuse de viol commis alors qu’elle dormait au domicile de celui qu’elle considérait comme un père, dans sa luxueuse demeure d’un quartier chic de Johannesburg. «Faux, se défendra JZ. Elle était en demande et, dans la culture zouloue, une femme en demande doit être satisfaite.» Zuma obtient l’acquittement. Mais, quand le juge lui demande comment quelqu’un qui a présidé l’institution nationale de lutte contre le sida (le quart de la population sud-africaine serait contaminé) peut avoir des relations non protégées avec une femme séropositive, il répond avec une (fausse?) naïveté déconcertante: «Je n’avais pas de préservatif sous la main. Pour limiter les risques, j’ai pris une douche vigoureuse après!» Le pays est atterré. L’intelligentsia, les femmes, les organisations de lutte contre le sida dénoncent son machisme, son «amoralité crasse», «ses amitiés douteuses». Les caricaturistes se déchaînent, le dessinant en permanence avec une douche au-dessus de la tête.
ZUMA-JÉSUS
Cette fois-ci Zuma est fini, pense-t-on. C’est mal connaître l’animal politique. Le revoilà, triomphant, trois ans plus tard, élu à la tête de l’ANC à la place de Thabo Mbeki. Un véritable coup de théâtre.
Il est de notoriété publique que Nelson Mandela n’a jamais beaucoup aimé Jacob Zuma, mais il n’a rien fait non plus pour empêcher son ascension au sein des instances dirigeantes de l’ANC. Le grand écrivain sud-africain André Brink, qui fustige volontiers le populisme de Zuma et son manque de vision politique, est le premier à s’en étonner: «Cet homme jouit d’un étrange charme, d’une sorte de charisme qui s’insinue dans ceux qui le rencontrent, dont certains sont des amis à moi. Comme Nelson Mandela.» Les plus fanatiques de ses partisans le comparent à Jésus. Zuma a d’ailleurs déclaré un jour que l’ANC régnerait jusqu’au retour du Messie. Tout se passe comme si le vieux lion rebondissait de plus belle après chaque scandale qu’il provoque comme un sorcier marche sur les braises. Durant sa campagne électorale, il a endossé avec aisance tous les costumes: Zoulou traditionaliste et polygame en peau de léopard, quitte à choquer les Blancs et les féministes, défenseur du patronat en costume-cravate, en passant par les habits de syndicaliste. «A tous, pauvres, riches, Noirs, Blancs, il dit: «Je vous ai compris», relève le magazine Jeune Afrique. D’où la désillusion de la population sud-africaine à la veille du Mondial et à l’heure où le pays s’enfonce dans le chômage, la corruption, les disparités sociales et la délinquance.
«Un président qui veut plaire à tout le monde ne peut finalement que déplaire à tous», relève son biographe, Jeremy Gordin. La Coupe du monde de foot ne sera qu’une parenthèse agréable; la gueule de bois qui s’ensuivra n’en sera que plus douloureuse.
A ses détracteurs, Zuma répond inlassablement: «Si j’avais fait tant de mauvais choix et fait preuve de tant d’irresponsabilité, je serais mort depuis longtemps, sous l’apartheid.» Et plaide pour qu’on lui laisse le temps d’accomplir ses réformes.
Le lion est mort ce soir est une chanson d’origine zouloue. Pour JZ, elle n’est pas encore d’actualité. Jusqu’à quand?