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AGRICULTURE EN ROUMANIE
L'AVENTURE DE DEUX SUISSES
CONTRASTES Dans des campagnes roumaines marquées par la pauvreté, deux jeunes Saint-Gallois sont venus créer un immense domaine agricole pour produire de la viande bio. Reportage.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 10.01.2012

Sa petite renommée, le village de Marpod, 860 âmes, la doit à son église fortifiée, rappel d’une époque où la Transylvanie marquait la frontière de la chrétienté. La route qui y mène, serpentant entre les pâturages de la vallée Hartibaciu, est régulièrement bloquée par le passage d’interminables troupeaux de moutons. Y circulent de vieilles Dacia, des charrettes tirées par un cheval, des femmes à pied, portant la longue robe rouge traditionnelle, et parfois un gros 4x4 noir aux plaques zurichoises. La voiture des «Suisses». C’est dans ce lieu hors du temps, en plein cœur de la Roumanie, que Samuel Widmer et Stefan Jung, deux jeunes bouchers du Toggenbourg de 33 et 36 ans, se sont installés en juin 2008. Leur rêve: élever des vaches et partir à la conquête du marché de la viande. Une aventure peu banale.
«Quand nous sommes partis, beaucoup pensaient que nous serions de retour en Suisse avant la fin de l’année», sourit aujourd’hui Samuel Widmer. Des obstacles, il est vrai, les deux Helvètes en ont rencontrés. Au départ, les Saint-Gallois ne connaissent rien de la Roumanie. Les trois fermes qu’ils rachètent sont à l’abandon depuis l’époque communiste. Il n’y a même pas l’électricité. Il faut également faire venir les bêtes de l’étranger. Les vaches roumaines, uniquement laitières, sont de trop mauvaise qualité pour la viande. Les deux bouchers optent ainsi pour l’angus, une race écossaise réputée pour son caractère paisible, sa résistance et, surtout, la qualité de sa chair. Commençant avec 120 animaux, les deux copains sont aujourd’hui à la tête d’un imposant cheptel de quelque 1000 bêtes. Ils emploient 25 ouvriers roumains et travaillent sur des superficies de plus de 2000 hectares, dont environ 850 leur appartiennent. Karpaten Meat (Viande des Carpates), la société qu’ils ont créée, devrait entrer dans les chiffres noirs cette année.

50% de terres inexploitées

Cette aventure un peu folle est née sur les bancs de l’école professionnelle où Samuel Widmer et Stefan Jung se sont rencontrés. Ils deviennent amis, veulent «réaliser quelque chose», mais ne savent pas encore trop quoi. Tout se précise lors d’un voyage en Amérique du Sud, où ils visitent des exploitations au Brésil, en Argentine et au Paraguay. «Pourquoi importer du bœuf de ces pays à l’autre bout du monde, alors qu’il est possible de produire de la viande, de qualité et en quantité, en Europe», se demandent-ils. Mais impossible de réaliser ce projet en Suisse. «Aucun de nous ne pouvait s’appuyer sur un domaine familial existant», justifie Stefan Jung. De contacts en recherches, ils entendent parler de ces fermes abandonnées de l’Hartibaciu, région du nord des Carpates, où près de 50% des terres agricoles sont inexploitées depuis la révolution de 1989. Cultivées sporadiquement ou laissées en jachère, elles servent uniquement de pâturage aux milliers de moutons de la vallée. Les jeunes Saint-Gallois ont alors un emploi stable dans la grande distribution. Il faut franchir le pas, se jeter dans l’inconnu. «Nous ne sommes pas mariés, nous n’avons pas d’enfants, c’était le moment où jamais de se lancer», souligne encore Stefan Jung.
Pour finaliser leur projet, les deux bouchers, promus à la fois agriculteurs et businessmans, vont s’approcher du financier lucernois Theo Häni. Chantre du bio, ce dernier investit dans des projets agricoles écologiques à travers la planète. Il connaît particulièrement bien la Roumanie pour y vivre depuis 2000 avec sa famille dans les grandes plaines céréalières de l’ouest. Séduit, l’homme, qui fonctionne aujourd’hui comme président du conseil d’administration de Karpaten Meat, met alors à la disposition des deux jeunes son carnet d’adresses, les coache, leur impose en échange de produire de la viande bio. «Il faut encourager les jeunes gens qui veulent prendre des risques», justifie Theo Häni, rencontré, lors d’un de ses passages à Zurich, dans un bureau cossu de sa société de services financiers. Il poursuit: «La Roumanie est aujourd’hui le pays idéal pour réaliser quelque chose. Il y a de nombreuses terres, les gens travaillent bien et son entrée dans l’Union européenne en 2007 est un avantage pour les exportations.» Il évoque ces agriculteurs français, allemands, danois ou suisses qui viennent s’y installer.
La Roumanie, nouvel eldorado pour l’agriculture helvétique? Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans, reste prudent: «Ce n’est pas une tendance. Mais il y a toujours eu des agriculteurs qui se sont sentis trop à l’étroit chez nous. Dans mon canton de Fribourg, plusieurs familles sont ainsi parties s’installer au Canada.» Le conseiller national reconnaît qu’à l’étranger «il n’y a pas de comparaison possible, en termes de dimension, avec la Suisse, où la superficie moyenne d’une exploitation est de 20 hectares». Mais, pour lui, réussir son expatriation reste un défi. «Au début, les gens ont le feu sacré. Mais, à terme, il n’est jamais facile de s’intégrer dans une autre culture.»
Du côté de la vallée Hartibaciu, les deux Suisses ont été bien reçus. A Nocrich, commune sur laquelle ils possèdent une partie de leur domaine, Doru Vasiu, le président d’une association d’éleveurs, espère que leur venue permettra d’améliorer les connaissances et la pratique des paysans locaux, dans un pays où 90% des propriétaires bovins comptent de une à trois vaches. «En Roumanie, personne ne suit d’école d’agriculture», explique-t-il dans un français parfait. Doru Vasiu n’est pas peu fier de préciser qu’il est président de la charte d’amitié qui lie la région au village breton de Québriac, reliquat des fameuses opérations Villages roumains. Lui, le spécialiste en insémination, a envoyé il y a quelques mois son CV à Karpaten Meat. Il aimerait travailler pour la société. «Un ami y est mécanicien agricole, il reçoit un bon salaire.» L’homme n’a pour l’heure reçu aucune réponse.
Dans le bureau du maire Ionel Visa, un calendrier de paysages alpins – «un cadeau des deux Suisses» – est accroché en bonne place. Il se félicite de la présence de ces investisseurs étrangers dans une vallée où «les jeunes doivent partir en ville trouver du travail». «Ce ne peut être que bénéfique pour nous, en premier lieu au niveau des impôts.» Cependant, l’homme ne cache pas un certain scepticisme. En 2000, un consortium international était déjà venu investir dans le secteur des moutons. Il a fait construire une fromagerie, pour produire notamment le brânza de burduf, le fameux fromage salé au lait cru de brebis. Des investissements qui ont disparu aussi vite qu’ils étaient apparus. L’élu reproche également à ses deux nouveaux administrés de ne pas assez s’intégrer à la vie locale: «Ils devraient mieux collaborer avec les autorités et davantage communiquer avec les gens du coin.»

Comme à Saint-Gall

Il est vrai que Samuel Widmer et Stefan Jung ont choisi de ne pas habiter dans la vallée, où la vie est un peu trop rude et pas assez animée à leur goût. Ils se sont installés en plaine, à une demi-heure de route de leurs fermes, dans un joli quartier résidentiel de Sibiu, une cité de 170000 âmes, bien loin des clichés habituels que véhicule la Roumanie. Fondée en 1143 par des colons allemands, l’ancienne Hermannstadt est aujourd’hui l’une des villes les plus prospères du pays. Dans les rues, on y croise nombre d’Italiens, d’Allemands et de Français. Le charme baroque et Renaissance du centre historique de celle qui fut capitale européenne de la culture en 2007 a séduit les deux hommes. «On se croirait à Saint-Gall», glisse Stefan Jung. S’ils y ont rencontré chacun une amie, s’ils découvrent petit à petit leur pays d’adoption, entre week-ends shopping à Cluj et balades dans le delta du Danube, ils ne cachent pas que le moral «joue parfois au yo-yo».

«Les temps changent»

Ces doutes, ils ne font qu’effleurer les deux entrepreneurs qui restent concentrés sur leur premier objectif: s’implanter avec leurs angus sur le marché de la viande roumain, une gageure dans un pays où le menu est traditionnellement composé de porc et de poulet. «Les temps changent, assure Samuel Widmer. Une partie de la population s’enrichit. Ces gens voyagent, goûtent de la viande de qualité à l’étranger et veulent la retrouver chez eux. Rien qu’à Bucarest, il s’est récemment ouvert douze steak houses.» Les deux jeunes hommes fourmillent de projets. Ils ont établi un partenariat avec des éleveurs roumains, où ces derniers sont formés afin de prendre soin des vaches que les Suisses leur vendent avant de racheter les veaux. Karpaten Meat planifie enfin de construire dans la vallée son propre abattoir, pour transformer sur place une partie de la production. Qui sait, Marpod devra peut-être bientôt sa renommée à des steaks de bœuf écossais bio produits par des Suisses?

 


 

«les roumains n’arrivent plus à vivre de leur terre»

Lauréat de la bourse Photos10 de «L’illustré», Christophe Chammartin s’est plongé dans les dures réalités du monde agricole de Roumanie.

Du quotidien d’un paysan de montagne des Alpes de Haute-Provence au sort des «esclaves» des serres d’Andalousie, Christophe Chammartin se passionne depuis de nombreuses années pour le monde de l’agriculture. Il s’agit, pour ce photographe engagé, d’une manière de questionner notre rapport à la nourriture, aux forces économiques et, plus largement, à ce monde en mutation. Dès 2008, il va s’intéresser à la Roumanie. «Ce pays où 30% de la population vit encore de l’agriculture venait d’entrer dans l’Union européenne. Ce n’était pas anodin. Dorénavant, dans l’UE, un travailleur agricole sur cinq est Roumain. Je voulais observer les conséquences d’un tel bouleversement.»
Entre 2010 et 2011, Christophe Chammartin va effectuer plusieurs séjours en Transylvanie, en plein cœur de la Roumanie, logeant chez l’habitant, vivant au rythme des villageois. «Je me suis retrouvé plongé il y a cinquante ans en arrière: les routes en terre battue, l’eau qu’on va chercher au puits, le chauffage au bois», raconte le photographe, qui souligne que 45% des paysans roumains possèdent moins d’un hectare de terre. «C’est une agriculture de subsistance. Pour s’en sortir, les paysans cumulent les boulots, la plupart du temps au noir. Il y a bien aujourd’hui des aides financières européennes et roumaines. Mais, pour les obtenir, il faut savoir aller sur l’internet, monter un dossier… Ces gens n’y auront jamais accès.»
L’homme découvre également que de plus en plus d’agriculteurs occidentaux viennent s’installer en Roumanie, y rachètent des centaines d’hectares. C’est alors qu’il fait la connaissance de ces deux Suisses, Samuel Widmer et Stefan Jung, qui élèvent 1000 vaches dans la vallée d’Hartibaciu. Il les suit plusieurs jours. «Je n’ai rien à leur reprocher. Ces jeunes entrepreneurs essaient de faire au mieux: ils produisent de la viande bio, forment des agriculteurs locaux et offrent de bons salaires. Mais, pour moi, leur présence pose beaucoup de questions. Elle symbolise les déséquilibres d’un système qui aide des étrangers à acquérir d’immenses terrains en Roumanie pour faire du business dans l’agroalimentaire, alors que les paysans locaux n’ont, dans leur grande majorité, pas les moyens d’en acheter. Ceux-ci n’arrivent plus à vivre de leur terre, ce qui les oblige à s’expatrier pour travailler comme ouvrier agricole en Europe de l’Ouest. C’est le principal tissu social du pays qui part en lambeaux.» Plus de 350 000 enfants roumains (chiffre de 2007) vivent avec au moins un de leurs parents à l’étranger.
Au travers de ce travail, Christophe Chammartin aimerait faire réfléchir sur notre relation à la terre. «Ne devrait-on pas parler moins de profits à court terme, mais davantage réfléchir sur le respect de l’humain et de ce qui le nourrit? Et, dans le cas de la Roumanie, donner les moyens aux paysans de pouvoir vivre décemment chez eux, sur leur terre.»

Projection du travail complet sur la Roumanie de Christophe Chammartin, en présence de l’auteur, l’après-midi du dimanche 5 février 2012 au château de Prangins (VD).



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Tags: Agriculture, Roumanie, viande bio, domaine agricole roumain Aller en haut de page Haut de page

 

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