Vaudoise et Valaisan, précoces et volontaires, Jennifer Fiechter et Alan Tissières sont tous deux champions du monde de ski-alpinisme. Avec eux, l’Aide sportive suisse vient d’élire «espoirs romands de l’année» deux jeunes champions du même sport. Deux amoureux des sommets.
Par
Marc David - Mis en ligne le 11.05.2011
Championne du monde junior de ski-alpinisme en 2010, la Vaudoise Jennifer Fiechter s’entraîne chaque jour seule dans la montagne. Une sportive exemplaire, passionnée, authentique.
«COMMENT PEUT-ON VOULOIR VIVRE EN VILLE?»
Jennifer Fiechter vit dans une de ces lumineuses résidences de Leysin qui furent autrefois des sanatoriums. Un ancien centre de soins pour l’une des jeunes filles les plus éclatantes de santé et les plus amoureuses d’air pur qui soient, quelle jolie ironie! Car elle est une sensationnelle championne du monde junior de ski-alpinisme, et cela ne fait sans doute que commencer.
Toute l’année, sitôt avalées ses huit heures de labeur en tant qu’employée de commerce à l’American School, elle se change illico et se fond dans la nature environnante. «Je pars m’entraîner dans la montagne, à la Berneuse, sur les sommets. Je ne me vois pas courir au bord du Rhône», dit-elle. Elle fuit les villes. Elle a beau avoir vécu ses neuf premières années à La Tour-de-Peilz, elle considère comme tout à fait impossible de vivre un jour dans un endroit aussi nauséabond que Lausanne, par exemple. «Quelle horreur! Comment les gens peuvent-ils habiter là?»
Elle, il lui faut sa montagne. «Elle avait 9 ans et nous étions toutes les deux sur un télésiège la première fois qu’elle a vu des gens faire de la randonnée, se souvient sa maman, Régine. Elle a tout de suite dit: «C’est cela que je veux faire!»
«À BLOC TOUT LE LONG»
Depuis, tout s’est enchaîné et elle n’a pas cessé de gravir les échelons. Sa première paire de skis, payée après avoir travaillé tout l’hiver. Sa première course, prometteuse, et cette paire de skis légers gagnée dans un tirage au sort. «J’ai mordu rapidement. La descente, c’est très technique. Tout se passe hors piste et on doit choisir la bonne trajectoire. Les courses en vertical race, on part et on est à bloc tout le long, sans jamais s’économiser. Il y a le plaisir de se faire mal, c’est rude. Moi, je me fixe des objectifs.»
Elle s’entraîne seule, six jours sur sept, toute l’année. A un léger sourire en s’avouant «enfermée dans une grotte». Une caverne pleine de médailles et d’émotions alpines. Elle se couche tôt, se lève tôt, va courir, va nager. Ne sort jamais, ou à peu près. «Mais le ski-alpinisme, c’est aussi une famille où tout le monde se connaît.»
En l’écoutant, sa mère secoue parfois la tête. «C’est une fonceuse, ma fille. Nous ne sommes pourtant pas une famille de grande tradition sportive. C’est elle qui a choisi. Nous, nous l’encourageons et nous la suivons. Elle m’impressionne, c’est vrai.»
Question financement, il faut du cran et de la patience. «Jennifer s’est assumée dès le début en travaillant. Nous avons acheté du matériel, mais elle paie la moitié de ses frais elle-même.» Elle aime «bien gérer», avoue-t-elle, modeste. La Patrouille des Glaciers fait bien sûr rêver cette chevrette des montagnes. Elle a déjà terminé deuxième sur le petit parcours, en 2010. «Nous aurions pu faire mieux. Dans deux ans, je pourrai courir toutes ces grandes courses.» Les montagnes sont patientes. L’attendent.
JENNIFER, SI VOUS ÉTIEZ...
… un animal?
Un lynx. C’est sauvage, ça se faufile partout.
… une musique?
Un peu de tout. Dont des «vieilles» comme Abba.
… une personne à rencontrer?
Roger Federer ou le guide André Georges. Pour leur simplicité.
Champion du monde junior de ski-alpinisme, Alan Tissières, de Praz-de-Fort (VS), s’exprime sur les cimes avec l’audace et la résistance du bouquetin, son animal préféré.
«LA PATROUILLE DES GLACIERS ME DONNE DES FRISSONS»
Il a appris la bonne nouvelle l’autre jour, à l’école de recrues, dans les forts de Dailly (VS). Il a eu vite fait de prendre congé et de s’endimancher pour recevoir son prix. Avec reconnaissance et simplicité, en digne représentant d’une authentique famille de montagnards du val Ferret. «Mon papa et mes tontons ont fait beaucoup de randonnées et de courses», dit-il, la voix douce, tranquille. Son père, Jean-Marc, a encore couru la grande Patrouille des Glaciers (53 km) en 7 h 44 à 46 ans: les connaisseurs apprécieront. Son oncle Robert a été membre de l’équipe nationale de ski nordique. «A 4 ans, j’étais sur des skis de fond. J’ai vite croché pour m’entraîner.»
En 2007, malade, Alan a dû manquer quelques compétitions de ski nordique. En compensation, on lui a proposé de participer aux Championnats suisses de ski-alpinisme, aux Portes-du-Soleil. Environ 700 mètres de dénivelé sur le parcours vertical. «J’y suis allé pour voir. Et j’ai fini cinquième junior suisse. J’ai pu aller tout de suite aux Championnats d’Europe.» C’était parti. Jusqu’à être sacré champion du monde l’an dernier, à Andorre.
«C’ÉTAIT LA GUERRE»
Les Jeux olympiques des skieurs-alpinistes suisses, c’est la Patrouille des Glaciers. La famille Tissières en perçoit toute la fascination. «Je n’ose pas vous dire combien de fois j’y pense quand je m’entraîne. Rien que d’évoquer celle de 2010, j’ai encore des frissons.» Avec deux copains de 18 ans, il a terminé deuxième du petit parcours (25 km), battant le record, à deux minutes des gagnants. «Avec eux, nous n’avons pas arrêté de nous passer et nous dépasser. C’était la guerre, c’était super. Un de mes meilleurs souvenirs, un des plus durs aussi.» L’an prochain, extraordinairement motivé, il disputera la course mythique au sein de l’équipe de Suisse.
Ces bonheurs valent tous les sacrifices. «Je ne sors pas beaucoup, mais il faut parfois savoir relâcher la pression. Ou, pour me détendre, je vais me faire des tours en montagne…» Les cimes l’attirent, irrésistiblement. «J’en connais aussi les dangers. J’ai déjà été emporté par de petites coulées d’avalanches. Mais mon papa, qui est garde-forestier, connaît bien ce terrain. Je pars souvent avec lui.»
Il y a du respect chez lui, pour la montagne, pour la performance. Garçon ordré et méthodique, il observe toujours le même rituel avant ses courses, avec une série de sprints juste avant le départ. Tête sur les épaules, charpentier de profession, employé à 60%, il estime le budget d’une saison aux alentours de 15 000 francs. «Une dizaine d’entreprises de ma région m’aident. Je mets pas mal de ma poche.» Sur la piste, il aime l’effort vertical, le paroxysme sur neige. «Celui qui a le plus gros moteur arrive à faire la différence», dit-il. Le sien avance à haut régime, sans faire de bruit.
ALAN, SI VOUS ÉTIEZ…
… un animal?
Un bouquetin. Il est si habile dans les rochers. J’en croise beaucoup à l’entraînement, comme les cerfs ou les chamois.
… une musique?
Tout sauf le rap.
… une personne à rencontrer?
Le guide Jean Troillet habite dans ma vallée. Quand il montre ses photos et commence à raconter ses expéditions, c’est génial.