En 1998, Air décrochait la lune et la fortune avec un premier album intitulé – ça ne s’invente pas – Moon Safari. L’année dernière, lorsque naquit l’idée de doter d’une bande-son le film Le voyage dans la lune réalisé en 1902 par Georges Méliès, c’est naturellement au duo d’astronautes versaillais que fut confiée cette délicate mission: inventer quatorze minutes de BO pour un film plus qu’historique, un trésor des premiers temps du septième art, dont une copie colorisée a été inopinément retrouvée et restaurée.
LES PIEDS BIEN SUR TERRE
«Quand nous avons vu l’accueil du film à Cannes l’année dernière, nous avons tout à coup réalisé que Le voyage dans la lune était un monument du cinéma! Sinon, Méliès, on connaissait plutôt à travers ceux qui lui avaient piqué des idées... Pillé, même, on va dire! Avant ça, on voyait plutôt ses films comme des pièces de musée.»
Depuis plus de quinze ans, Air est symbole de modernité; n’avez-vous pas craint de vous embarquer pour une aventure un peu poussiéreuse en regard de votre image?
Pas une seconde. Après avoir vu le film restauré, avec ces couleurs incroyables, on s’est immédiatement rendu compte qu’il était très tendance. Et puis le rétro est à la mode. Pensez à Woody Allen dans La rose pourpre du Caire ou dans son dernier film, Minuit à Paris, ou à Hugo Cabret, de Scorsese, c’est même hypertendance! Le public est friand de ces univers à la fois surréalistes et oniriques. Méliès, c’est du Jules Verne en animation!
Vous avez composé avec succès trois musiques de films pour Sofia Coppola, quelles différences avec le Méliès?
Sur Lost in Translation ou sur Marie Antoinette, nous travaillions directement sur les rushs, les prises de vues brutes; ensuite, au montage, la scène peut être raccourcie ou rallongée, ou simplement disparaître et alors il faut tout recommencer. Sur Le voyage, pas question de toucher au montage, aux quatorze minutes du film... Alors pour la première fois, nous étions les maîtres du temps!
Miles Davis avait improvisé en direct la musique d’Ascenseur pour l’échafaud... Comment avez-vous composé?
Dans le studio, nous avions constamment le film projeté, mais il n’y a pas beaucoup de parties improvisées, sauf un petit peu dans la première moitié. La difficulté principale vient du fait que l’action commence vraiment au moment où le canon projette la fusée vers la lune, c’est-à-dire après sept minutes, après une bonne moitié du film. Avant ça, il ne se passe pas grand-chose...
Georges Méliès (1861-1938) a inventé des chefs-d’oeuvre, connu la gloire et la fortune et puis il est mort sans le sou, presque oublié. Avez-vous imaginé qu’un tel revers de fortune puisse arriver à Air?
Sans paroles, notre musique a quelque chose d’universel, et puis les sons vieillissent bien, peut-être mieux que les images. Le problème de Méliès, c’est qu’il faisait toujours le même théâtre filmé, avec de la fumée et des monstres qui disparaissent! Pour nous, chaque album – Moon Safari, The Virgin Suicides, Talkie Walkie – a été imaginé de manière complètement différente, un très électro, un autre avec des instruments japonais... Sur chaque album nous avons complètement renouvelé nos instruments... On s’est déjà fait détrôner plusieurs fois mais on assume ce qu’on a fait et on sait que ça existe pour toujours. D’un autre côté, nous sommes des outsiders, nous avons la notoriété mais pas la célébrité.
Vous ne vous rêvez jamais en superstars?
Si on voulait être plus... gros, il faudrait qu’on change quelque chose à notre musique. On perdrait alors de la fraîcheur, de la sensualité, de l’émotion. Les jeunes sont aussi attirés par les choses pas trop commerciales et un tube, c’est toujours le public qui le choisit. Si on essaie d’en fabriquer un, il y a un tel décalage entre le moment où on le compose et sa sortie qu’à ce moment-là, la mode a déjà changé... Et puis ce qui est trop commercial ne branche pas trop le public non plus...
Le voyage dans la lune, Air, EMI. Décollage mondial le 6 février.