Alain Morisod est en croisière en Méditerranée, avec 420 fans séduits autant par la musique de Sweet People que par la personnalité de ce musicien populaire qui ne s’est jamais pris pour une star. Mais, avant de monter à bord, il s’était embarqué dans une drôle d’histoire: la défense de Musa Selimi, Kosovar menacé d’expulsion. Le 8 septembre, l’Office des migrations (ODM) a rendu en dernière instance et à la surprise générale un verdict de clémence pour Selimi. De la pizzéria où il a fait sa connaissance jusqu’à Berne où il est allé plaider devant Eveline Widmer-Schlumpf, Alain Morisod revient sur ce long et bouleversant périple.
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris que Musa Selimi ne serait finalement pas expulsé?
Une énorme stupéfaction. J’étais parti dans l’idée que ça allait être impossible. On avait déjà perdu trois fois, il devait être expulsé le 5 juillet. J’ai rencontré Mme Widmer-Schlumpf le 8 juin à Berne, et la décision est tombée le 8 septembre. Durant ces trois mois, silence radio! On se téléphonait: «Tu as des nouvelles?» «Non. Et toi?» Mercredi dernier, Musa Selimi m’a appelé pour me dire qu’il était convoqué pour faire ses papiers. J’ai pleuré comme un gamin. Parce que je savais vraiment… (Il s’interrompt, la gorge nouée, les yeux mouillés.) Ah, ça me reprend… Je savais vraiment par quoi il était passé.
Qu’avez-vous donc dit à Eveline Widmer-Schlumpf pour la convaincre?
Tout d’abord, ce n’est pas Alain Morisod qui a gagné. En Suisse alémanique, je suis un nobody et, à Genève, je n’étais qu’un soutien parmi des centaines d’autres. La ville de Carouge avait mis des banderoles partout, le Grand Conseil était derrière lui. Alors, on est allés à Berne avec les conseillers nationaux Luc Barthassat et Jean-Charles Rielle, et quelques personnalités genevoises. On arrive là-bas, tout le monde vient me dire: «Alain, c’est super ce que tu fais. Bon, t’as aucune chance…» Mme Widmer-Schlumpf a été vraiment très sympa. Pendant quarante minutes, on a pu lui expliquer le parcours de Musa: vingt ans sans tache, sans jamais demander un sou ni réclamer quoi que ce soit. Sa seule erreur, c’était d’avoir fait venir ses enfants trop tôt, parce qu’il voulait les scolariser en Suisse. Elle a écouté vraiment très attentivement. A la fin, elle nous a dit qu’elle allait examiner le dossier et nous a demandé de ne plus nous manifester. Ensuite, plus aucune nouvelle, jusqu’à la décision finale. Je me réjouis du verdict mais, si vous voulez des explications, voyez avec l’ODM.
Qui ne veut pas en donner et qui semble un peu embarrassé.
Mme Widmer-Schlumpf est une femme qui a du cœur. Et même une femme qui a des couilles (sic), parce qu’elle se met à dos une partie de ses copains UDC et parce qu’elle ouvre la porte à quelque chose qui va devoir un jour se passer. Je lui ai dit: «On m’a fait comprendre que c’était perdu d’avance, mais je viens quand même, parce qu’il y a des causes qu’il faut faire évoluer. Si l’on avait parlé comme cela il y a cinquante ans, ce n’est pas vous qui seriez en face de moi, parce que les femmes n’auraient toujours pas le droit de vote.»
C’est une belle histoire, mais c’est aussi la victoire de l’arbitraire. On fait quoi pour les dizaines, les centaines de Musa Selimi qui attendent une décision?
J’aimerais que ce qui vient de se passer soit un pied dans la porte pour entreprendre des discussions constructives. Vous savez, moi, je suis très Suisse. J’ai été très Européen il y a quarante ans, quand j’étais tout jeune. Aujourd’hui, quand je vois ce que l’on a fait de l’Europe, je suis bien heureux que l’on soit restés en dehors de ça. Supprimer les frontières, c’est une belle idée, mais tout le monde entre, il n’y a plus aucun contrôle et puis, au bout de vingt ans, on se réveille et on veut statuer. Mais c’est trop tard! Musa, il parle les trois langues nationales. Est-ce qu’ils peuvent dire la même chose, ceux qui gueulent?
Quelle devrait être la politique d’asile de la Suisse, selon vous?
Il y a dans notre pays – je l’ai appris ces six derniers mois à travers cette histoire, avant je n’en savais rien – 160 000 illégaux. Ce ne sont pas tous des salopards. Il y en a. Il y en a même qui dealent en pleine journée sur les quais en face de chez moi. Un jour, un flic m’en désigne un et me dit: «Vous voyez, celui-là, je l’ai arrêté personnellement seize fois.» Donc, il y a plein de choses à faire, et pas juste mettre une patrouille de police pour qu’ils partent tous de l’autre côté du lac aux Pâquis. Ceux qui veulent virer les étrangers, je peux parfois être d’accord avec eux. Mais regardons au cas par cas, faisons la part des choses. Dans le nombre, il y en a beaucoup qui travaillent honnêtement, qui ne prennent la place de personne et qui ont fait leur vie ici. Souvenez-vous comment on a accueilli les Italiens dans les années soixante. Comme des merdes! Les gars arrivaient avec les valises tenues par des ficelles. On leur retroussait les lèvres pour examiner leurs dents et, si ça n’allait pas, ils remontaient dans le train. Ces types-là ont bâti notre pays. Aujourd’hui, ils sont plus Suisses que nous. Alors virons les mauvais, gardons les bons! J’ai encore lu ce matin que l’économie suisse était la plus compétitive du monde. Forcément, ça attire et ça sera de plus en plus le cas. Il faut l’accepter et le préparer. A ceux qui veulent bosser et s’intégrer, je dis: bienvenue!
Vous ne vous sentez pas désormais la responsabilité d’en faire plus?
Pas du tout. Je revendique le droit d’agir ponctuellement, au gré de mes émotions.
Aucune ambition politique?
Aucune. J’ai 61 ans, le train est passé. Ma vie va bien. Si ma petite notoriété locale peut aider une cause qui en vaut la peine, je le ferai toujours. Je le fais d’ailleurs, souvent de façon beaucoup moins visible.
Vous aviez également dit jamais pour le mariage…
Effectivement, j’ai mis mon temps à me décider à me marier. Mais la politique, il y a longtemps que c’est réglé. Je suis beaucoup trop émotif. Je suis un électron libre, je n’appartiens à personne. J’ai toujours fonctionné comme ça. Dans mon métier, je n’ai pas de manager. C’est moi qui décroche le téléphone, pour Porrentruy comme pour le Canada.
Vous avez déjà milité par le passé. On vous a vu sur les bus soutenir le retour des notes à l’école genevoise.
Pour moi, c’était juste du bon sens. On ne veut pas noter un gamin alors que, durant toute sa vie, il sera soumis à un classement, observé, noté par ses supérieurs. Moi, je n’ai jamais eu de bonnes notes à l’école, mais ça ne m’a pas empêché de faire ma vie et je n’ai jamais été jaloux de ceux qui avaient de bonnes notes.
Le projet a été plébiscité avec 74% de oui. Vous avez également soutenu la candidature de Daniel Zappelli: il a été réélu procureur. Et maintenant Musa Selimi, qui a déjoué tous les pronostics. C’est du 100%...
Je ne pense pas y être pour grand-chose.
Vous remettez votre invincibilité en jeu ce dimanche à Lausanne, où vous soutenez l’initiative en faveur de la suppression de la taxe sur le divertissement.
Cette taxe a été supprimée partout sauf à Lausanne. Le producteur qui s’en met plein les fouilles, c’est fini. Aujourd’hui, c’est lui qui prend les risques, car les marges sont très réduites. Moi, je m’en fous, je passe à Prilly ou à Epalinges, pas à Beaulieu. Une fois de plus, cela me semble être du bon sens. Mais on n’est pas obligé de partager mon avis.
Vous devez être assailli de demandes d’aide…
Surtout ce printemps, quand mon soutien a été rendu public. Ce n’est pas mon rôle… J’ai envie de dire aux gens: ça ne va pas marcher à tous les coups. Là, j’ai eu un coup de cœur pour un type qui était serveur dans le restaurant où je vais fréquemment.
Donc, si vous aviez eu vos habitudes dans une autre pizzéria, vous ne l’auriez probablement jamais défendu…
Vous êtes marié?
Oui.
Et vous ne croyez pas que c’est tout aussi arbitraire de choisir une femme parmi toutes celles qui vous tournaient autour? Toute la vie est question de choix. Il y a toujours plusieurs routes possibles. Pourquoi ça marche pour moi au Canada? Parce qu’un jour un mec a écouté une cassette et m’a contacté pour partir en tournée. Et ça fait trente-deux ans que ça dure. Pourquoi j’ai fait un disque d’or au Brésil? Je n’en sais strictement rien. Là, Musa Selimi a eu le culot de venir me parler. «Monsieur Morisod, je suis Kosovar et j’ai un problème.» Moi, je croyais qu’il était Italien, comme tous les gars de la pizzéria.
Votre public en pense quoi?
Je ne lui en parle même pas, parce que je ne fais pas ça pour lui ni contre lui. Je pense qu’il y en a qui vont trouver ça super et d’autres qui ne vont pas apprécier, et je les respecte tout autant. La seule chose, c’est le grincheux qui me sort: «Ouais, vous n’auriez pas fait ça pour un Suisse…» Mais arrêtez! Je fais plein de choses pour des gens, personne ne le sait, ça n’a rien à voir avec ça. Ce Musa, je n’en avais rien à foutre tant que je ne le connaissais pas. Mais, à partir du moment où je l’ai connu, je me devais de l’aider. Je n’aime pas que nous, Suisses, soyons traités de racistes, parce qu’il y a toute une histoire dans ce pays qui démontre le contraire, mais si je n’avais rien fait pour Musa, j’aurais eu l’impression d’être un salaud. Raciste, ça ne me plaît déjà pas, mais salaud encore moins. Je suis sûr que nous avons tous un copain qui est un super bon mec mais qui n’est pas vraiment en règle. Le jour où il est menacé d’expulsion, on pense différemment.
MON MONDE
Déchiffrage
100
«Le nombre de concerts déjà prévus pour l’année prochaine. Plus trois croisières et les émissions de télé. J’ai 27 dates avant le 31 décembre 2010. J’avais prévu de lever le pied cette année, mais j’ai besoin de projets pour avancer.»
13 000
«Le nombre d’exemplaires vendus de mon bouquin, La vie c’est comme une boîte de chocolats. Ça marche très fort, et pourtant je ne figure dans aucun classement des meilleures ventes.»
8
«Le nombre de cars remplis de Romands qui m’accompagnent cette semaine sur la croisière. Ça va me faire du bien!»