Ce n’est plus du cinéma. Un coup de feu, un seul, qui déchire le silence à la nuit tombante dans le paisible quartier de Champel, à Genève. Il était environ 21 h 30, jeudi dernier, non loin du parc Bertrand. «J’ai cru que c’était un pétard», témoignera une voisine, dame distinguée d’une soixantaine d’années, qui habite un étage en dessous de l’appartement où a résonné la détonation. C’est celui d’Alain Delon, monstre sacré du cinéma français, citoyen suisse depuis 1999. Il n’est pas là, mais dans sa maison de campagne, à Douchy, près de ses chiens, dans le Loiret. C’est son fils, Alain-Fabien, 17 ans, apparu notamment à son côté dans la série Fabio Montale en 2007, qui est seul ce soir-là. Seul, mais avec une dizaine d’autres gamins, la plupart fréquentant comme lui le collège du Léman, à Versoix.
«Mon fils n’a pas tiré. Ils ont trifouillé, manipulé une arme, je ne sais quoi, et le coup est parti»
Alain Delon
Ils sont là depuis le milieu de l’après-midi, se prélassant au bord de la piscine du rez-dechaussée, avant de remonter, en fin d’après-midi, au septième étage, allant et venant entre la terrasse supérieure et l’appartement du célèbre acteur, un trois-pièces avec un grand salon-salle à manger, meublé sobrement, canapés confortables, sans plus. Rigolades, bronzette et petites bières au soleil… Parmi eux, le fils d’un ambassadeur. Une party organisée à l’insu d’Alain Delon, à la veille d’un départ en vacances avec son fils, prévu deux jours plus tard, destination Guéthary, près de Biarritz.
Vers 22 heures, la police genevoise dépêchée sur les lieux découvre le groupe d’une dizaine d’adolescents devant l’entrée de l’immeuble. Certains sont prostrés, d’autres pleurent. Une jeune participante à la soirée, en état de choc, sera emmenée aussitôt à l’hôpital. Sur le trottoir, une jeune fille de 16 ans baigne dans une mare de sang, grièvement blessée. Elle est touchée au ventre. «Quelqu’un lui a tiré dessus et a pris la fuite», explique l’un d’eux aux policiers. «C’était un Arabe», ajoute un autre. Mais les enquêteurs comprennent vite la tentative de subterfuge: le drame s’est joué en fait dans l’appartement même d’Alain Delon. Deux jeunes participants à la soirée ont descendu la malheureuse par l’ascenseur extérieur et l’ont déposée sur le trottoir, sous le regard incrédule de quelques voisins. «La jeune fille était livide, sous un masque à oxygène, quand les ambulanciers l’ont emportée», témoigne une voisine.
ARME DE COLLECTION
Que s’est-il passé exactement dans l’appartement d’Alain Delon? Durant la soirée, dans le salon, Alain-Fabien et son copain Mario, âgé de 14 ans, ont joué avec une arme à feu, une arme de collection de 1945, de calibre 7.65. Puis un coup est parti, touchant grièvement la jeune fille de 16 ans. «Tout ce que je sais, c’est que mon fils n’a pas tiré. Ils ont trifouillé, manipulé une arme, je ne sais quoi, et le coup est parti», assurera Alain Delon dans une interview au Matin, ajoutant être très triste que son fils ait trahi sa confiance et précisant: «Je n’ai aucune arme à Genève. Il y en avait deux ou trois, paraît-il. Mais il n’est pas impossible qu’elles aient été prises dans ma maison de campagne.» La police n’aurait retrouvé que le chargeur, près de la piscine, mais pas l’arme.
Désormais, les avocats des deux mineurs assurent qu’il ne s’agit que d’un tragique accident. «Ça ne fait aucun doute», insistent-ils. «Il n’y a pas de zone d’ombre, plaide Me Alec Reymond, le mandataire d’Alain-Fabien. Il y a eu une bousculade et un coup de feu est parti.» Qui a tiré? «Je dirai que personne n’a tiré», ajoutet- il. Mais qui tenait l’arme? Me Reymond refuse de répondre à cette question en invoquant le secret de l’enquête. «Ce qui est le plus important, commente sobrement Me Imad Fattal, c’est que la jeune fille blessée va beaucoup mieux et est hors de danger.» Les risques de paralysie – la balle a fini sa course dans la colonne vertébrale – semblent aujourd’hui écartés.
COMME UN FILM
Alain-Fabien et son copain Mario ont passé deux nuits et deux jours en cellule, d’abord au poste de police de Genève, puis dans un foyer pour mineurs de la ville. Samedi dernier, peu avant 17 heures, ils ont été libérés par le juge des mineurs, inculpés d’homicide par négligence. Les retrouvailles d’Alain-Fabien avec son père ont eu lieu à ce moment-là: les murs du bureau du juge résonneraient encore de l’engueulade. Marqué par les événements, Alain-Fabien «a eu très peur», confiera son père. A-t-il voulu l’imiter dans Le clan des Siciliens, un film qu’il a vu une bonne douzaine de fois? Se faire remarquer par lui? Les relations entre le jeune homme à problèmes et son père sont souvent en dents de scie. Alain-Fabien, un peu trop abandonné à lui-même depuis le divorce de ses parents, porté sur l’alcool et la marijuana, a été soigné l’année passée dans un centre de désintoxication aux Pays-Bas. A l’issue de la procédure, le juge des mineurs rendra sa décision: classement ou, plus probablement, condamnation pénale. «Mais en règle générale, souligne Me Alec Reymond, à Genève on privilégie l’encadrement plus que la punition.» Entre la vie et un film sur grand écran, il n’y a parfois qu’un rien.