Alpes de neige et glaciers sublimes. Solidité du roc et permanence du blanc. Même si les hommes observent depuis des siècles que les glaciers vont, viennent, gonflent et se brisent, ils n’imaginent pas vraiment les voir disparaître. Du reste, au cours de l’histoire on a souvent invoqué les dieux pour voir les glaciers fondre, libérer les plaines, remonter vers les sommets. Rarement pour l’inverse… Mais aujourd’hui que les activités humaines précipitent clairement le réchauffement de la planète et donc la fonte des glaciers, les scientifiques (et les responsables des stations de ski!) se bousculent à leur chevet. Certains essaient de les emballer, de les isoler, de les couvrir de bâches pour les protéger des UV. L’emplâtre de PVC fonctionne plutôt bien, mais de là à imaginer en recouvrir les 80 km2 d’Aletsch, le plus grand glacier des Alpes…
MONDE BLANC
Nés de formidables accumulations de neige (la pression, en chassant l’oxygène, la transforme en glace), les glaciers ont façonné les paysages que nous connaissons. Il y a 30 000 ans environ, date de la dernière extension majeure de la calotte glaciaire alpine (les étés affichaient alors une dizaine de degrés de moins qu’aujourd’hui), le glacier du Rhône butte contre le Jura et atteint encore Genève. Il y stagne quelques siècles et, en se retirant dans ses montagnes, creuse et libère le lac Léman…
Chaque fois que les glaciers reculent, ils dégagent des espaces aux animaux et aux humains. Pourtant, pendant des millénaires, les vastes régions gelées d’altitude n’existent simplement pas pour les habitants des plaines. Rares sont ceux qui osent s’y aventurer. Les glaciers sont alors berceaux de légendes, repaires des forces surnaturelles, l’antichambre du royaume des dieux. Pendant les siècles de son extension, le christianisme, soucieux de récupérer ses ouailles, «diabolisera» fortement la montagne, une façon d’extirper dieux et superstition. Sous le coup, les sommets deviennent maudits, l’univers des morts et les accidents vécus comme des châtiments de Dieu. Jusqu’au XVIIe siècle, le Mont-Blanc s’appelle simplement le Mont-Maudit…
Pour tenter de lutter contre les débordements du petit âge glaciaire (entre 1450 et 1750), l’Eglise est plusieurs fois appelée à la rescousse. En 1644, alors que les glaciers descendent jusqu’au fond de la vallée de Chamonix, Charles de Sales, évêque auxiliaire de Genève, à la tête d’une procession de 300 paroissiens, parvient à faire provisoirement reculer le glacier… Même miracle en 1653 à Naters, en Valais: à la demande des habitants, une procession et un exorcisme exécutés par deux jésuites semblent calmer les volontés envahissantes du glacier d’Aletsch.
Dès le XVIIe siècle, l’approche des glaciers change radicalement. Les premiers aventuriers (qui sont pour la plupart des scientifiques) remarquent et étudient les mouvements de ces immenses masses de glace. Leur description accélère la personnalisation de ces géants, chacun ayant sa couleur, sa vitesse, sa dangerosité propres. Et puis, dès 1850, les photographes pionniers ramènent les premières images de ces géants de glace…
PASSÉ-PRÉSENT
Les images des pages ci-avant et la plupart des informations ci-dessus sont extraites d’un livre à six mains qui détaille l’évolution de 50 glaciers, de celui du Rhône à ceux qui entourent le massif du Mont-Blanc. A partir des plus anciennes photos existantes, les auteurs ont reproduit les mêmes points de vue, mais sous le soleil d’aujourd’hui… De nombreux documents littéraires et historiques complètent cette passionnante plongée au cœur des crevasses.
Glaciers - Passé-présent du Rhône au Mont-Blanc, un livre de H. Dumoulin, A. Zryd et N. Crispini, Ed. Slatkine.
LA MER DE GLACE
Des vagues de 12 mètres
Située sur la face nord du massif du Mont-Blanc, la célèbre mer de Glace naît, vers 2200 m d’altitude, de la rencontre de trois affluents: le glacier de Talèfre, qui descend des pentes de l’Aiguille-Verte, des Droites, des Courtes, le glacier de Leschaux, qui se forme dans la face nord des Grandes Jorasses, et le glacier du Tacul, alimenté par les glaciers des Périades, du Géant et de la Vallée-Blanche. En 1774, l’ingénieur et géomètre genevois Pierre-Guillaume Martel organise l’une des premières expéditions jusqu’à Montenvers (que l’on atteint aujourd’hui en train) et décrit le paysage: «(...) comme un lac qui, ayant été furieusement agité par une grosse bise, se serait gelé tout d’un coup dans cette grande agitation… Dès qu’on s’en approche, quelques-unes de ces vagues paraissent avoir plus de 40 pieds (12 m) de hauteur.» Depuis 1890 (photo de gauche), la mer de Glace a perdu de sa superbe: 100 m de glace ont disparu en épaisseur et sa langue a reculé de près de 2 km. Long aujourd’hui de 12 km sur une surface 28 km2, ce glacier, le deuxième plus important des Alpes après celui d’Aletsch, reste un spectacle grandiose.
LE GLACIER DES BOSSONS
Une pente éblouissante
Il prend naissance à 4807 m et ses glaces lui donnent une blancheur éblouissante. Jusqu’à la construction du train et du téléphérique, l’itinéraire le plus rapide pour atteindre le toit de l’Europe imposait la traversée du glacier des Bossons; il a donc été le témoin de quantité d’accidents et peut-être de l’un des premiers survenus dans l’histoire des ascensions du Mont-Blanc. En 1820, un certain Dr Hamel engage, pour lui et ses trois compagnons, douze guides et porteurs de la vallée. Après deux jours de mauvais temps et malgré 30 à 40 cm de neige fraîche, le client commande l’ascension. A la hauteur des Grands-Mulets, une avalanche balaie les cordées et trois porteurs disparaissent. Cet accident mettant en scène des guides et leurs clients incitera les autorités à créer la Compagnie des guides de Chamonix. Quarante et un ans après le drame, le glacier rendra les trois corps, 3500 m plus bas; ce qui a permis de calculer la vitesse du glacier à 180 m par an. Depuis 1870, on estime que le glacier a reculé de 1,2 km et, s’il ne descend plus jusqu’en plaine, son «terminus» à 1350 m lui vaut toujours le record de plus grande chute glaciaire des Alpes.
LE GLACIER D’ALETSCH
Un géant en recul
Actuellement long de 22,7 km, d’une surface de 81,7 km2, d’une masse de 27 milliards de tonnes, le glacier d’Aletsch est le plus grand des Alpes. Pourtant, depuis cent trente-neuf ans que ses mouvements sont mesurés, le géant a reculé chaque année sans interruption. Entre 1860 (photo) et aujourd’hui, il a reculé de 3,6 km (de plus de 740 m durant les seules vingt dernières années) et perdu 16% de sa surface. Parmi la foule de touristes et de célébrités attirés par ce site exceptionnel depuis le XIXe siècle, John Tyndall (1820-1893), un Anglo-Irlandais, physicien, théoricien de l’effet de serre et alpiniste émérite, l’observera et l’étudiera avec de formidables intuitions, chaque été pendant vingt-trois ans. En juillet 1870, il invite son ami Henri-Frédéric Amiel, qui note dans son célèbre «Journal intime»: «La grande rue vide et morte du glacier supérieur d’Aletsch, un Pompéi glaciaire… Est-ce la majesté de ce paysage immense, la splendeur de ce soleil penchant qui me disposent à pleurer?» Formé par la réunion de quatre bassins d’accumulation offrant un panorama époustouflant, ce joyau de glace est depuis 2001 inscrit par l’UNESCO au patrimoine mondial.
AUX PETITS SOINS
Soulager le mal à défaut de pouvoir soigner ses causes. Pour ralentir leur fonte, de nombreux glaciers sont désormais couverts pendant les quatre mois les plus chauds. Fabriquées dans un textile non tissé, ces bâches sont à la fois perméables à l’eau et à l’air mais aussi très isolantes. Si leur efficacité est démontrée, certains craignent que leur emploi entraîne au fil des années une modification des paysages. Pour la petite histoire, ce même tissu est utilisé à une autre échelle dans la fabrication de pansements… Sur une jambe de glace?