Son élection, en novembre 2007, avait suscité un enthousiasme planétaire et fait naître les espoirs les plus fous. Premier homme de couleur élu à la Maison Blanche, Barack Obama devint instantanément une icône, un mythe. Dans la foulée, il reçut le prix Nobel de la paix comme on donne le bon Dieu sans confession. Mais les fées qui s’étaient penchées sur son berceau avaient oublié une autre fée, qui se vengea en lui jetant un sort: sa présidence s’exercerait durant la plus grave crise financière depuis le krach de 1929.
UNE DETTE À QUATORZE CHIFFRES
Barack Obama, l’homme qui devait changer le monde, est aujourd’hui englué dans une situation économique désastreuse et tributaire d’un nouvel ordre international instable. Lui n’a jamais été dupe de son pouvoir réel. Dans Les guerres d’Obama, le livre qu’il consacre au président, le célèbre journaliste américain Bob Woodward reprend une confidence d’Obama, sortant d’un entretien avec George W. Bush, à l’un de ses conseillers:«J’hérite d’un monde qui peut exploser à chaque instant.» A Woodward, il reconnaît qu’une fois élu«on vous dit:«Vous êtes l’homme le plus puissant de la planète. Pourquoi ne faites-vous pas quelque chose pour régler tout ça?»
Quarante mois plus tard, le monde n’a pas explosé mais«l’homme le plus puissant de la planète» n’a pas réglé grandchose. Et fait exploser la dette de son pays, aujourd’hui estimée à 14 000 milliards de dollars.«La situation financière des Etats-Unis est la plus mauvaise des pays occidentaux, résume Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe du magazine économique Bilan, auteure d’un essai intitulé La fin du dollar. Barack Obama a eu le courage de faire passer son programme social, mais il n’a pas l’argent pour le financer et il devra réformer des lois qu’il vient de faire voter.»
Sans attendre, sa cote de popularité est au plus bas, à 47% d’opinions favorables (sept points de moins qu’en janvier). Son style déçoit. Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008 et chroniqueur au New York Times, résume le sentiment général.«Qu’est-il arrivé à cette source d’inspiration que les électeurs avaient élue en 2008? Qui est ce type fade et timide qui semble ne plus prendre position sur rien?»«Obama n’est pas un doctrinaire, répond Bob Woodward. C’est un avocat qui recherche le point d’équilibre entre des intérêts divers. Sa méthode est le compromis.» Il est l’arbitre, pas le meneur de jeu.
Avec le risque de passer pour un faible, un indécis. Redescendu à hauteur d’homme, le président est la cible de toutes les critiques. On lui reproche de trop jouer au golf, on relance les rumeurs sur sa non-citoyenneté américaine (il ne serait pas né à Hawaii et n’aurait pas de certificat de naissance). Le milliardaire Donald Trump ironise sur ses accointances avec la communauté noire. Une élue du Tea Party publie un photomontage le représentant en singe. Il s’en est fallu de peu (cinquante minutes exactement) que le budget ne soit pas voté à temps, ce qui aurait provoqué la mise à pied de 800 000 fonctionnaires fédéraux et la fermeture des musées et des parcs nationaux.
Hermétique aux attaques, Barack Obama a annoncé le 4 avril dernier qu’il était candidat à sa propre succession. Jamais un président en exercice n’avait dévoilé aussi tôt ses intentions. Le but est de donner le temps à ses partisans d’amasser un trésor de guerre fixé à un milliard de dollars. Cette débauche de moyens aura pour but de promouvoir… l’austérité. La maîtrise des dépenses publiques et la résorption de la dette, qui croît de 2, 5 millions de dollars chaque minute, seront au coeur de la campagne. Et avec le sourire…«Pour le moment, il ne peut que bien communiquer, inspirer confiance, vendre sa détermination, observe Myret Zaki. Mais, sitôt réélu, il devra couper dans les budgets et augmenter les impôts. Si la situation ne dégénère pas avant…»
Pour y parvenir, le candidat-président insiste sur des sacrifices«nécessaires» mais«justes et partagés».«Je ne lâcherai pas prise tant que nous n’aurons pas trouvé les derniers dix centimes gaspillés ou mal dépensés. Nous irons voir jusque sous les coussins!» a-t-il récemment déclaré, se mettant, comme à son habitude, les rieurs de son côté.
TROIS CHANCES SUR QUATRE D’ÊTRE RÉÉLU
Pour les autres, l’équipe Obama a adapté sa stratégie. En 2007, il disait«nous pouvons sauver la planète» ou«nous pouvons changer le monde». Aujourd’hui, «on fait de notre mieux» remplacerait avantageusement le célèbre«Yes we can». Il n’est plus question d’espoir ni de changement, juste d’un pro qui demande qu’on lui laisse finir le boulot, avec en guise de message subliminal l’idée que«l’autre gars est bien pire». Dans le premier spot publicitaire de la campagne 2012, un partisan supposé déclare:«Je ne suis pas d’accord sur tout avec Obama, mais je lui fais confiance.»
Malgré les critiques, cette idée est partagée par bon nombre d’électeurs dans un pays où, dans 75% des cas (14 fois sur 19), le président sortant est réélu.«Quand ça va mal, c’est toujours la faute du président, mais M. Obama continue d’avoir le soutien de la population», estime John J. Silvin, président de l’American Club de Genève, qui compte 900 membres.«Aux Etats-Unis, il faut faire une énorme bêtise pour être lâché par le peuple.» M. Silvin se déclare«plutôt républicain de nature et de philosophie», mais il ajoute:«Il y a quatre ans, j’ai voté pour Obama parce que je pensais que le temps du changement était venu. Il est un peu tôt pour parler des élections, mais, à ce jour, je ne vois personne dans le camp républicain à lui opposer.»
Selon certains observateurs, la présidentielle de 2012 ne tournera pas autour d’un thème politique particulier, mais sera l’objet d’un projet plus large, d’un choix moral articulé autour de cette question: quelle Amérique voulez-vous? Barack Obama incarnera le candidat de la compassion, de la générosité et de l’optimisme.
De la compassion, il en faudra au peuple américain pour reconduire le mandat de celui dont le chemin paraissait parfumé de roses, mais qui s’est révélé jonché d’épines.
«Les guerres d’Obama», de Bob Woodward, Denoël Impacts, 520 pages.
«La fin du dollar», de Myret Zaki, Ed. Favre, 223 pages.
LES 7 PLAIES DE LA PRÉSIDENCE OBAMA
Son slogan de campagne, «Yes we can», s’est très vite heurté à la réalité.
1 LA DETTE Les Etats-Unis sont le pays le plus endetté du monde. Elle se monte à 14 000 milliards de dollars et augmente de 2, 5 millions de dollars chaque minute! Cette dette à 14 chiffres (!) représente 100% du PIB du pays. Selon Myret Zaki, de Bilan, «il faudrait la multiplier par trois si l’on ajoute l’endettement des ménages et des entreprises; par dix si l’on tient compte des engagements sociaux (santé, retraite) pris par Obama, mais qui ne sont pas provisionnés.»
2 LE DOLLAR Que vaut la monnaie d’un pays qui s’endette de 6 dollars pour créer 1 dollar de richesse? La monnaie de référence internationale est en sursis. Obama, comme Bush, la soutient en faisant fonctionner la planche à billets.«Les Etats-Unis ont créé plus de dollars depuis dix ans que durant les 225 précédentes années», explique Myret Zaki, qui prévoit l’effondrement du système.
3 LE CHÔMAGE Il y a trois millions de chômeurs de plus aux Etats-Unis depuis que Barack Obama en est le président. L’emploi repart depuis deux ans, mais moins fort que prévu.
4 LES GUERRES Le Prix Nobel de la paix est en guerre en Afghanistan, en Irak et désormais en Libye. Cruel destin pour celui qui voit la guerre comme«un enfer» mais qui est bien obligé de résoudre les crises. Pragmatique et calculateur, il adopte sa position favorite: le compromis. En Libye, il intervient mais sans envoyer de troupes au sol et sans mission de renverser Kadhafi. Il évolue sur un fil entre ses idées non interventionnistes et le besoin de rassurer l’opinion publique américaine par sa fermeté.
5 WIKILEAKS Plus que les révélations elles-mêmes du site de Julian Assange, c’est le sort de sa source, le jeune soldat américain Bradley Manning, qui embarrasse l’administration Obama. Poursuivi pour 34 chefs d’accusation, dont«collusion avec l’ennemi», Manning est détenu depuis le 29 juillet 2010. Ses défenseurs en font un«prisonnier politique» et dénoncent la dureté de ses conditions de détention.
6 LA MARÉE NOIRE Bush a eu l’ouragan Katrina, Obama doit gérer la pire marée noire de l’histoire. Le 22 avril 2010, l’explosion d’une plateforme BP déversait 780 millions de litres de brut et 7 millions de litres de dispersants chimiques dans le golfe du Mexique. A choisir, les habitants de Louisiane ont préféré Katrina à cette catastrophe écologique qui altérera leur mode de vie à long terme.
7 LE TEA PARTY Version US de nos Neinsager, le mouvement du Tea Party est une réaction populaire et spontanée à la crise. Il est porté par des figures hétéroclites et populistes, dont Sarah Palin, qui réclament moins d’Etat et moins d’impôts. Son émergence provoque le basculement dans le camp républicain de la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat en novembre 2010.