«JU5T WED» en guise d’immatriculation, un L bien visible pour élèves conducteurs, une grappe de ballons colorés à l’arrière: en s’échappant de Buckingham Palace à bord de l’Aston Martin bleu métallisé du prince Charles, direction Clarence House, les jeunes mariés William et Catherine ont fait entrer la monarchie britannique dans une nouvelle époque.
Une sortie souriante et hollywoodienne, façon Sailor et Lula, assortie au passage d’un discret message écolo - le bolide roule au bioéthanol! Sur les écrans géants disséminés dans Londres, à Trafalgar Square et à Hyde Park, on aurait presque guetté ensuite un générique de fin, comme dans les grands mélos. Le spectacle fut grandiose, la mariée d’une beauté à couper le souffle, le protocole souverain à Westminster, le bonheur tangible, enfin, et partagé, notamment lors des deux baisers.
«C’est dans de tels moments que je regrette de ne pas être Anglaise», commente Janelle Corey, une Australienne de 24 ans, venue tout spécialement des antipodes. Au moment du consentement, elle n’a pu retenir ses larmes, et, là, elle tente de se faire remarquer des jeunes mariés dans leur décapotable en agitant frénétiquement le drapeau à leur effigie qu’elle s’est offert le matin même. Sur le Mall, à proximité de Buckingham, la foule est immense et compacte. Elle ne semble pas vouloir se disperser, comme si le public espérait encore un geste tendre des époux qui s’éloignent…
Un peu plus tôt, sur le balcon de Buckingham, Kate, désormais duchesse de Cambridge, était restée bouche bée face à cette marée humaine. Quand plusieurs milliers de voix ont réclamé un kiss à l’unisson, les mariés sont passés à l’acte, une première fois sans s’attarder, l’espace de 0,26 seconde, puis deux minutes plus tard dans un élan mieux maîtrisé de 1,25 seconde. Il n’y aura pas de troisième bisou, mais le charme a opéré.
Pour de jeunes mariés, Kate et William peuvent déjà s’enorgueillir d’une belle maîtrise dans l’art de chavirer les foules. «Donnons-leur un autre baiser», lui a-t-il simplement susurré, certain de ses effets. Will n’est pas le futur roi pour rien. Le bon peuple, conquis, a été hypnotisé, personne ne trouvant à s’offusquer de la formule princière, pourtant vaguement dédaigneuse. Chacun à sa place.
LE FOOT ET LA COURONNE
«On a besoin de plus de choses comme cela, estime Sully White, chauffeur de taxi, bloqué avec son véhicule aux abords de St. James Park. La famille royale, c’est comme le football, ça fait partie de l’identité britannique.» Plus loin, India Marton-Prince, une jeune fille de 17 ans originaire de Durwich, se risque à une audacieuse comparaison. «Kate est la Diana de notre génération», dit-elle. Faux. Seule leur beauté les rapproche. Autres temps, autres mœurs.
Lady Di n’avait rencontré Charles que treize fois avant de l’épouser en juillet 1981! Leur mariage, bien que fastueux - rappelez- vous la robe de la mariée et sa traîne de 7 m 60 -, s’était déroulé sans spontanéité, sans émotion non plus. Diana était amoureuse, elle avait obéi. Kate, elle, fréquente son mec depuis dix ans.
Ceux qui doutaient encore de la popularité réelle du jeune couple se sont ravisés dès l’aube, ce vendredi 29 avril à Londres, en traversant Hyde Park. Partout, un flux ininterrompu de curieux, façon tsunami. Comme si les Londoniens avaient tous estimé qu’ils se devaient de témoigner leur gratitude à la famille royale, ne serait-ce que pour avoir obtenu une journée de congé!
Plus sérieusement, rares ont été, ces dernières années, les occasions de célébrer en même temps l’Union Jack et la famille royale. «Grâce à ce mariage, nous avons redécouvert notre sens de l’identité nationale», écrira l’éditorialiste du quotidien The Sun. Cette fierté, impossible de ne pas la ressentir. A genoux sur le plan économique, le Royaume-Uni se devait de retrouver foi en quelque chose.
Kate et William ont donné aux Britanniques l’occasion de croire à nouveau en leur chance. Les jeunes, en particulier, leur témoigneront de l’affection. Sans doute parce qu’ils s’identifient volontiers à eux, à Kate tout particulièrement, une brave fille de la middle class qui a su faire triompher l’amour. Massée derrière les barrières installées tout au long du parcours emprunté par les mariés, avec ou sans sac de couchage, la jeunesse a répondu présent, même si le gros des troupes est constitué de femmes, de 40 à 60 ans.
Au lever du jour, ce 29 avril, la police évacue les rares contestataires, dont une poignée d’anarchistes qui squattent les trottoirs devant l’entrée de l’abbaye de Westminster. Les pacifistes dénonçant les horreurs de la guerre en Irak ou en Afghanistan, tolérés jusqu’à la veille, sont également priés de lever le camp. Parmi les jeunes fidèles qui s’accrochent à leur carré de bitume, un couple attire l’attention. Jack Thurlano, 19 ans, blond platine, et sa copine, Birdie Wilkinson, cheveux rouges en pétard, tous deux étudiants à Londres, sont traqués par les médias.
UNE QUESTION CULTURELLE
«C’est un moment historique, confie Jack Thurlano. La famille royale est une tradition qui ne doit pas être gâchée. Moi, je ne suis pas monarchiste, mais en réalité, il s’agit plus d’une question culturelle que politique.» Birdie approuve, renchérissant avec humour: «Qui est-ce qu’on mettrait sur les timbres si on ne les avait pas?» Pour rien au monde ces deux amoureux n’auraient manqué le mariage de Kate Middleton et du prince William. Ils sont arrivés très tôt, évitant ainsi d’avoir à bifurquer vers les écrans géants de Trafalgar Square ou de Hyde Park. Aux premières loges, ils critiquent les chapeaux des élégantes et invectivent bruyamment les stars, tels Elton John ou David Beckham, qui s’engouffrent dans la cathédrale: «Eh, Elton, tu vas chanter?»
Quand William débarque enfin, ils se taisent. Feraient-ils partie des 59% de Britanniques qui, selon un récent sondage, espèrent le voir couronné avant son père? Ils resteront muets. Les témoins des mariés, le prince Harry dans son uniforme d’apparat des Blues and Royals et la divine Pippa Middleton, sœur de Kate, resplendissante dans sa robe blanc nacré, échangent des regards. Harry est séduit.
Kate arrive finalement au bras de son père, Michael Middleton. Birdie la punkette la trouve absolument ravissante dans sa robe Alexander McQueen, dessinée par la styliste Sarah Burton. Dans le public, l’émotion est palpable. Le son de la cérémonie est retransmis par haut-parleurs. Les grandes orgues, les chœurs, les hymnes: à l’extérieur, la foule n’en perd pas une note.
Dans l’abbaye, William s’efforce de canaliser son angoisse. «N’était-ce pas censé être un petit truc familial?» lance-t-il à son futur beau-père. L’humour comme ultime défense. A l’extérieur, la question qui domine est désormais: va-t-il pleuvoir? D’après la BBC, le risque d’une averse sera de 70% à midi. Devant l’archevêque de Canterbury, Catherine et William consentent à s’unir. Dans la rue, les cris, les larmes et les applaudissements ont remplacé le murmure sourd de la foule. A 11 h 20, le duc et la duchesse de Cambridge sont mari et femme. Les cloches vont bientôt sonner à toute volée.
EN PHASE AVEC LE RÉEL
Dans la prière qu’ils ont euxmêmes rédigée, les jeunes époux demandent à Dieu de les aider à rester focalisés sur les choses importantes dans la vie. Ils tiennent ainsi à rappeler qu’en dépit de leurs titres de noblesse ils vivent bien dans le monde réel, comme tous les citoyens britanniques. Dieu les a-t-il entendus? En tout cas, il ne pleuvra pas sur Londres aujourd’hui.
Le ton de la prière, les deux baisers au balcon après la procession, l’échappée libre en Aston Martin ou encore la party organisée le soir même à Buckingham ont donné à ce mariage princier une dimension plus humaine, une touche d’humour salutaire également, faisant entrer la famille royale dans une ère plus détendue. Ce sang neuf suffirat- il à pérenniser l’institution? La question, jurent les observateurs royaux les plus pointus, ne se posera vraiment qu’après la mort de la reine Elisabeth II, lorsque William et Kate se retrouveront à découvert, face à une opposition républicaine qui, quoique discrète en cette fin d’avril 2011, reste déterminée.
Grâce au mariage de Kate et William, la monarchie britannique a pris un coup de jeune et le Royaume-Uni tout entier s’est remis à rêver. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, écriton dans les contes de fées. La duchesse de Cambridge sait ce qu’il lui reste à faire. William ne s’en plaindra pas.
L’ÉMOTION APRÈS DES ANNÉES DE DÉSILLUSIONS
Grâce à son petit-fils, la reine Elisabeth II a renoué avec les joies de la vie familiale.
Les intrigues amoureuses de Charles et Camilla, le décès accidentel de Diana en 1997, les frasques du prince Harry se déguisant en officier nazi, le numéro pitoyable de Fergie, la bannie, filmée l’an dernier à son insu en train de monnayer des informations confidentielles: rien n’aura été épargné à la reine Elisabeth II, qui désespérait vraiment de retrouver un jour le moyen de se réjouir en famille. Elle a toujours plié sans rompre et, à 85 ans, elle reste solide comme un roc. Mais pour retrouver foi en l’avenir, il lui fallait une autre perspective que celle d’avoir pour successeur désigné son vieillissant fils aîné Charles, avec Camilla à ses côtés. L’engouement populaire suscité par le mariage de son petit-fils William, désormais duc de Cambridge, l’a rassurée sur les chances de survie de la couronne britannique. Cela valait bien une petite larme, essuyée discrètement sur le chemin de Buckingham, à bord du carrosse d’Etat écossais noir et doré.
UN BAISER, PUIS DEUX
Les jeunes époux n’ont pas été pingres avec la foule.
Ceux qui ont suivi, le 29 juillet 1981, le mariage de Charles et Diana se souviennent du bisou timide, presque contraint, échangé par le couple. Le prince était si mal à l’aise… Au balcon de Buckingham, au même endroit que son père trente ans plus tôt, William, lui, n’a pas triché avec ses sentiments, pas plus que Kate. Après un premier baiser plutôt vite expédié, répondant aux vœux de la foule en délire, William a soufflé à sa femme: «Donnons-leur un autre baiser, tu veux? Je t’aime.» Et les jeunes époux ont remis ça, plus longuement.
UNE ROBE TOUTE DE GRÂCE
Le secret le mieux gardé de la mariée a été préservé jusqu’au bout. Et l’inspiration de la robe semble avoir été... monégasque.
«Travailler en collaboration avec Catherine Middleton sur sa robe de mariée restera la plus belle expérience de ma vie, j’en aurai apprécié chaque étape», confie Sarah Burton, directrice artistique de la griffe Alexander McQueen, choisie par la mariée. Constituée d’une traîne de 270 cm, d’un voile délicat, d’une jupe de satin blanc ivoire brodée à la main, d’un haut de soie transparente, comme les bras, avec des broderies de motifs floraux, une sage échancrure en V sur le devant, la robe a été réalisée à l’ancienne par les couturières de la Royal School of Needlework. Installées au palais de Hampton Court, ces ouvrières devaient se laver les mains chaque demiheure afin d’éviter de tacher le tissu. Les aiguilles étaient remplacées toutes les trois heures! Les broderies florales ont été appliquées selon une méthode inventée en Irlande en 1820. Au final, une robe digne de Cendrillon, rappelant immanquablement celle portée par Grace Kelly lors de son mariage avec le prince Rainier en 1956, mais inspirée aussi de celle que la princesse Margaret portait à ses noces. Une allure classique et moderne à la fois, infiniment romantique, qui a fait l’unanimité. Témoin et sœur de la mariée, Pippa Middleton portait elle aussi une création Burton pour Alexander McQueen, en crêpe de satin. La tradition voulant que la mariée se présente à l’autel avec un objet prêté et un autre neuf, Kate est apparue avec des boucles d’oreille en diamants (photo à gauche) offertes par ses parents. La tiare, un modèle Cartier en diamants et platine, a été prêtée par la reine Elisabeth II. Quant au bouquet (à droite) de myrte, emblème d’amour et de mariage, de muguet (bonheur), d’oeillet (galanterie) et de jacinthe (constance de l’amour), il a été confectionné par Shane Coccolly.
LE CŒUR DE LONDRES BAT À L’UNISSON
Un million de curieux sur place, 400 millions sur l’internet.
Si Kate et William doutaient encore de leur popularité, ils auront été surpris, et peut-être rassurés, par la foule venue assister à leur mariage à Londres. Un million de curieux ont suivi la cérémonie sur les écrans géants de Hyde Park et de Trafalgar Square, puis la procession entre l’abbaye de Westminster et Buckingham, le long du Mall. La police avait déployé 5000 hommes, dont 911 officiers sur le parcours, délimité par 11 000 barrières. Pas moins de 1508 membres des forces armées ont pris part au cortège. L’audience télévisée globale a été estimée à 2 milliards de téléspectateurs, deux fois plus que lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin. Enfin, l’événement a été suivi sur YouTube, Twitter, Facebook et le site officiel du mariage royal par 400 millions d’internautes. Du jamais vu!