«L’Eurovision, c’est ma chance. Moi, je n’ai rien à perdre. Ce concours a peut-être une image un peu ringarde, n’empêche qu’on a rarement l’occasion de chanter devant 160 millions de téléspectateurs. Je donnerai tout!» confie Anna Rossinelli, 24 ans, regard câlin, voix éraillée de fumeuse, longs cheveux ondulés, d’un blond vénitien. Cette ravissante Bâloise représentera dès mardi la Suisse à l’Esprit-Arena de Düsseldorf, théâtre de la 56e édition du concours Eurovision de la chanson.
Pour contenir la pression qui se fait sentir crescendo et qui ne retombera qu’après sa prestation du 10 mai, décisive, la jeune femme sait pouvoir compter sur l’aide de ses deux musiciens: Georg Dillier (29 ans), son petit ami depuis huit ans, bassiste, et Manuel Meisel (28 ans), guitariste. L’Eurovision, c’est leur aventure à tous les trois, même si Anna Rossinelli concourra sous son seul nom. «Nous sommes les trois pièces d’un seul et même ensemble, indivisible, insiste-t-elle. Que je sois mise en avant ne change rien.»
A Düsseldorf, Anna Rossinelli interprétera, en anglais, In Love for a While, signé du compositeur David Klein. Une chanson que ce dernier a proposée à la Bâloise une semaine seulement avant les éliminatoires suisses, le 11 décembre dernier, et qui lui a porté chance, puisqu’elle lui a permis de séduire le public. Une ballade dont Anna estime qu’elle lui ressemble, mais qui, à en croire le quotidien Blick, serait un plagiat de Bubbly, un titre de la Californienne Colbie Caillat. Anna dément mollement. Elle renvoie les curieux vers le compositeur.
UN PÈRE TROP TÔT DISPARU
La jeune Bâloise a hérité sa fibre artistique d’un père artiste peintre prénommé Jean-Philippe qui, précise-t-elle en riant, «parlait le français, mais a oublié de me l’apprendre». «J’avais 6 ans quand il est mort, ajoute-t-elle, évasive. Je n’aime pas en parler. Je ne voudrais surtout pas donner l’image de la pauvre fille attristée.»
Anna et son frère aîné ont grandi avec leur mère, une ex-brocanteuse reconvertie en partie dans la peinture, mais aussi dans la solidarité en qualité d’aide à domicile. Cette mère poule a su couver Anna, sans l’étouffer, l’incitant à développer sa créativité tous azimuts. «J’adore cuisiner, avouet- elle, et restaurer des meubles anciens. L’un de mes rêves serait d’ouvrir un jour un restaurant.» La jolie Bâloise a plus d’une corde à son arc. Il y a peu, elle exerçait encore trois jobs en même temps, s’occupant d’enfants handicapés - la formation d’éducatrice spécialisée l’attire -, assumant le service au Rhyschänzli, un café bâlois, et tenant la caisse d’une friperie.
La musique l’accompagne depuis sa plus tendre enfance. «J’avais 6 ans lorsque je me suis acheté le CD de la bande originale du film Sister Act», raconte-t-elle. La première fois qu’elle est montée sur scène, elle avait 13 ans. Une révélation. Elle crée son premier groupe, Acapella, l’année suivante.
«Nous sommes les trois pièces d’un seul et même ensemble, indivisible»
Anna Rossinelli
«J’ai vraiment franchi un cap à 15 ans, en rencontrant Georg, qui cherchait une chanteuse pour son groupe.» Une audition plus tard, elle est engagée. Anna et Georg ne se quitteront plus, même si, huit ans plus tard, chacun vit de son côté et qu’ils n’envisagent pas de se marier. La jeune femme suit durant trois ans les cours de la Jazzschule à Bâle, perfectionnant son bagage technique.
Un trio formé d’Anna, de Georg et de Manuel Meisel, un pote guitariste, se constitue à l’automne 2008 sous le nom d’Anne Claire. Les garçons, au bénéfice d’une solide formation jazz, souhaitent redescendre dans la rue. «Pour moi qui étais très timide, cela s’est révélé être une super école, confie Anna. Dans la rue, tu n’as pas le choix, tu dois toucher le public, sinon il s’en va… La rue m’a donné foi en moi.» Le trio propose des reprises de James Brown, des Beatles, d’Adèle, de George Benson. Il joue au bord du Rhin, puis sillonne l’Europe: Cologne, Amsterdam, Florence.
En 2010, Georg et Anna passent six mois à New York, où la jeune femme peaufine son anglais. De retour à Bâle, elle prend des cours de chant. La présence de Georg à ses côtés la rassure et l’inspire. Partageant une même générosité - Georg travaille comme bénévole dans un local d’aide aux toxicomanes -, le couple travaille en étroite collaboration, tout en prenant soin de ne pas trahir ses sentiments en public. «Nous formons un couple mais, quand on joue, on ne se comporte pas comme tel, insiste Anna Rossinelli. Ce ne serait pas pro de s’embrasser sur scène. On en a bien assez l’occasion ailleurs!» Le répertoire du trio s’étoffe. Un premier album est en vue.
A Düsseldorf, il s’agira de franchir l’écueil des demi-finales, le principal objectif. Et si, à l’image de la malheureuse Gunvor en 1998, la Suissesse devait être éliminée sans marquer le moindre point? «Quoi qu’il arrive, les gens qui comptent vraiment pour moi et auxquels je tiens me resteront fidèles et, dans le fond, c’est tout ce qui compte», répond-elle.
N’allez cependant pas croire que la Bâloise se déplace à Düsseldorf sans ambition. «Quand on participe à un concours, c’est pour le gagner», conclut-elle.
56. Eurovision Song Contest, 1re demi-finale le 10 mai (en direct sur TSR2, à 21 h), 2e demi-finale le 12 mai, finale le 14 mai (en direct sur TSR2, à 21 h), Esprit-Arena, Düsseldorf.