Elle arrive dans le bar de l’hôtel Crillon, à Paris, plutôt cool et décontractée. Un sourire aux badauds qui la reconnaissent, Anne Roumanoff n’a pas la grosse tête; plutôt bonne copine avec ses fans, posant avec eux pour l’album photos, juste en sortant du Studio Gabriel où elle avait enregistré sa séquence Radio Bistrot pour le Vivement dimanche de Michel Drucker. Cette boulimique de travail a décidé de penser un peu plus à elle en 2012. Un vœu pieux, comme on dit.
Les bonnes résolutions d’Anne Roumanoff pour 2012?
Faire du sport. Cela fait des années que j’essaie de m’imposer une activité physique régulière sans y arriver. Essayer de moins manger. Chaque fois que je suis énervée, je mange. Le problème, c’est que je suis souvent énervée.
Enervée, vous?
J’ai des bouffées de stress terribles et je me calme avec la nourriture. Cet après-midi, dans ma loge, sur le plateau de l’émission de Drucker, j’ai avalé toute l’assiette de petits fours (heureusement, ils étaient tout petits) avant mon sketch.
D’autres souhaits pour l’année qui commence?
De savourer plus les choses. Je suis en permanence tendue, je me dis toujours «tu ne vas pas arriver à écrire ça, à jouer ça», je me mets une pression de fou. Je voudrais avoir plus confiance en mon expérience.
Elle est liée à quoi, cette pression?
Au diktat de la création. Toujours trouver des idées, de nouveaux sketchs.
Vous avez eu un pépin de santé en 2010 qui vous a contrainte à annuler certains spectacles, vous a-t-il fait prendre conscience de la nécessité d’un changement?
Je l’aurais souhaité, mais en fait je travaille plus qu’avant! C’est dû au fait que j’ai la chance de vivre de ma passion, la chance que ça marche, que le public m’aime, alors qu’il y a tellement de gens qui rêvent d’être artistes. C’est dur de dire non. J’aime la scène, la TV, la radio, ma chronique dans le Journal du Dimanche.
Pourquoi n’avoir pas voulu dire la nature du mal qui vous touchait? Vous savez bien qu’on imagine, surtout quand ce n’est pas nommé, qu’il s’agit d’une maladie grave…
C’est ma vie privée, je considère que cela ne regarde personne en dehors de mes proches. Après, les gens racontent ce qu’ils veulent.
Vous ne pensez pas que l’artiste peut avoir un rôle d’étendard à jouer lorsqu’il est touché dans sa chair? Beaucoup de femmes ont dit que votre sketch sur la mammographie les avait aidées…
Non. Je n’en avais pas envie. Une autre question, s’il vous plaît!
Est-ce fatigant finalement d’être comique, toujours à l’affût des travers de ses semblables?
Ce qui est fatigant, c’est la concurrence. C’est un métier qui n’était pas à la mode quand j’ai commencé, or il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes humoristes formidables. Cela crée une émulation, mais aussi un défi permanent qui fait qu’on doit toujours remettre son titre en jeu.
A propos de titre, c’est fou le nombre de fois où vos collègues, et vous-même d’ailleurs, se targuent d’être les premiers dans le cœur du public!
(Rires.) Ecoutez, cela fait toujours plaisir quand on vous dit que vous êtes dans les cinq premiers humoristes préférés des Français. En 2010, j’étais la première, ex æquo avec Florence Foresti. Il paraît que je pointe à la 14e place au niveau national et je suis 7e chez les 10-15 ans.
Vous commencez à regarder les sondages comme les hommes politiques?
Il faut faire attention, c’est vrai, à ne pas avoir le nez dessus en permanence, comme eux, mais on fait un métier où les chiffres comptent. Après mon passage sur TF1, on m’a tout de suite dit: «Tu as fait 30% chez les moins de 30 ans!»
Revenons à 2012. Votre carte de vœux était-elle drôle?
Franchement, j’en ai fait pendant des années et aujourd’hui je me contente d’un SMS, comme la plupart des gens. Assez sobre. Ce qui m’énerve, ce sont les gens qui vous envoient de grandes tirades alors que vous ne les avez pas vus pendant 364 jours.
Elle s’annonce comment, l’année qui vient, à part la fin du monde?
Un nouveau spectacle à écrire, dont je testerai certains sketchs en Suisse. Je ne suis pas en avance!
2011 et DSK ont beaucoup alimenté votre fonds de commerce. Ça va être dur d’être aussi gâtée en 2012?
La politique n’est pas ma seule source d’inspiration, et puis je fais confiance aux hommes politiques! (Rires.) Et on a les élections!
Justement, la citoyenne Roumanoff ne dit jamais pour qui elle vote, mais l’humoriste, préférerait-elle Hollande ou Sarkozy à l’Elysée?
Ils sont intéressants tous les deux.
Faire rire de quelque chose de scandaleux, n’est-ce pas prendre le risque de le banaliser?
Non, mon dilemme, c’est plutôt: si je critique trop la gauche et la droite, laissant penser qu’ils sont tous pourris, est-ce que je ne fais pas le lit de Marine Le Pen?
Plus la crise est dure, plus c’est du pain bénit pour vous?
Je n’aime pas cette expression. C’est vrai que plus ça va mal, plus les gens ont besoin et paient pour rire, parce qu’on vit dans un monde anxiogène noyé sous l’information. Mais ce n’est pas facile de faire la liste des choses qui vont mal et d’imaginer faire rire avec!
«Si je tape trop dans mes sketchs sur la gauche et la droite, j’ai peur de faire le lit de Marine Le Pen»
Anne Roumanoff
En Suisse, où la crise est moins forte, le public rit-il tout autant?
Oui. Le public suisse est exceptionnel, fin et chaleureux, c’est rare de trouver les deux en même temps.
Vous venez de moderniser trois fables de La Fontaine pour les enfants; vous nous faites quoi, là, Le corbeau et le renard?
(Rires.) Non, je ne veux pas passer pour une flatteuse, mais c’est vrai, le public suisse capte les subtilités et il est sympathique en même temps. Cet hiver, j’ai joué à Neuchâtel à 20 heures et je sortais d’un enterrement à 16 heures à Paris. Son formidable accueil m’a aidée à opérer cette difficile transition!
Que vous apportent vos chroniques du JDD?
Une formidable revanche sur les personnes qui m’ont méprisée et considérée comme une idiote pendant des années. J’écris dans un journal de référence, lu par les élites, c’est assez jubilatoire. Le rédacteur en chef me laisse toute liberté tout en me faisant des remarques utiles. Par exemple, j’avais écrit au sujet d’Eva Joly, candidate des verts à la prochaine présidentielle, qu’elle avait un physique de prof d’histoire-géo ménopausée. Il m’a fait comprendre que le dernier mot était de trop. De même, avec un papier sur Strauss-Kahn, je parlais à sa place en me demandant si une féministe était baisable. Finalement, on a mis comestible. L’écrit, c’est différent de la scène. Ça laisse une trace!
Vous fréquentez des politiques?
J’essaie de me tenir à l’écart de ce petit monde pour préserver ma liberté de parole. J’ai déjà rencontré Bertrand Delanoë, Martine Aubry, Valérie Pécresse, mais c’est compliqué de se moquer des gens à partir du moment où on les connaît!
Vous avez des origines juives, vos parents étaient adeptes d’un gourou indien. Il paraît que vous vous êtes fait baptiser catholique?
Désolée, mais encore une fois cela concerne ma vie privée...
Mais peut-on être un bon catholique et se moquer de la religion? Vous ne brocarderez jamais Benoît XVI?
Dans l’absolu, on peut rire de tout, mais je n’ai pas envie de faire rire avec la religion. Je ne me moquerai par conséquent jamais du pape. Ni d’un imam, d’ailleurs. Dans le monde actuel, où règne une idéologie de la culture du plaisir, de l’immédiateté, du chacun pour sa gueule assez effrayante, croire, c’est courageux! J’ai beaucoup d’affection pour les gens qui croient.
Donc votre humour a ses limites?
Je pense pratiquer un humour humaniste qui a foi en l’être humain. Je peux dire des choses méchantes tout en croyant à l’humanité. Dans un de mes sketchs sur Strauss-Kahn, je dis «pauvre Strauss-Kahn». Cela ne veut pas dire que je le pense vraiment, mais je le dis quand même. Il y a un réel côté empathique chez moi!
Vous avez évoqué la maladie d’Alzheimer de votre père dans l’une de vos chroniques, je croyais que vous n’abordiez pas votre vie privée?
C’était un papier consacré à Chirac, parce qu’il y a 800 000 personnes touchées en France et que ce n’est toujours pas une cause nationale malgré ce qu’a promis Sarkozy.
Est-ce que le temps qui passe vous angoisse?
Vieillir, mourir, ce sont des problématiques qui touchent tout le monde. Parfois, j’essaie de mettre de petites touches philosophiques dans mes spectacles sur ces thèmes... Mais les gens paient quand même pour que je les fasse rire. Ils n’aiment pas qu’on leur rappelle qu’ils ont un contrat sur terre à durée déterminée.
Croyez-vous comme Malraux que le monde va vers plus de spiritualité?
Non, je ne le crois pas, mais il y a des prises de conscience qui se font, on avance quand même sur cette planète!
Spectacles en Suisse: mardi 20 mars 2012 à 20 h 30, salle des spectacles, Renens; mardi 12 juin 2012 à 20 h 30, théâtre de l’Equilibre, Fribourg.
A Paris: théâtre du Palais-Royal, du 2 août 2012 à janvier 2013.
A publié cet automne pour les enfants trois contes inspirés des fables de La Fontaine: «Théo le Corbeau et Maître Renard», «Marie-Chantal la cigale et Eugénie la fourmi», «Phildebert le lièvre et Huluberlue la tortue», Ed. Atlas.