Pendant huit mois, elle a tout encaissé, tout subi: les attaques, les humiliations, les injures. Face aux scandales à répétition des frasques sexuelles de son mari, Dominique Strauss-Kahn, Anne Sinclair n’a eu comme armes que sa dignité et son silence. Elle fut une énigme. Aujourd’hui, elle décide de parler, de revenir à la lumière, pour reprendre sa vie en main. «Je ne suis ni une sainte ni une victime, je suis une femme libre!» clame-t-elle dans une interview exclusive accordée au magazine féminin Elle, la première depuis l’éclatement du scandale, le 14 mai 2011, à New York. Au moment où, en 1997, elle a sacrifié sa carrière pour celle de son mari, elle a accepté de n’être plus que Madame DSK. Elle veut désormais redevenir Mme Sinclair, celle qui fut la journaliste star de TF1, hypnotisant de ses yeux myosotis 12 millions de téléspectateurs chaque dimanche soir, recevant de Bill Clinton à Gorbatchev, de Madonna à Paul McCartney.
«TRÈS EXCITANT»
A 63 ans, Anne Sinclair «souhaite qu’on parle d’elle autrement», soulignait sur RTL l’écrivain Dan Franck, un des rares proches à s’être publiquement exprimés. La journaliste va ainsi se raconter dans un livre autobiographique intitulé 21, rue de la Boétie, soit l’adresse de la galerie de son grandpère Paul Rosenberg, célèbre pour avoir représenté Picasso et Matisse. Mais surtout – la rumeur grandissait depuis des semaines – elle orchestre son grand retour professionnel en devenant la directrice éditoriale de la version française du site d’information américain Huffington Post (www.huffingtonpost.fr), lancée en grande pompe lundi à Paris. Encore inconnu du grand public européen, le HuffPo est une institution outre-Atlantique et revendique quelque 37 millions de visiteurs uniques chaque mois. «Je n’avais pas prévu de reprendre aussi rapidement. On est venu me chercher et ça m’a semblé très excitant de lancer un nouveau média», a-t-elle confié à Elle.
MALTRAITÉE
Coauteur de Madame DSK - Un destin brisé, le journaliste Renaud Revel approuve cette option: «Elle a un rapport compliqué – on pourrait même parler de relations détestables – avec la presse française. Travailler pour un site anglo-saxon lui permettra de rester un peu en retrait du microcosme parisien qui l’a tant maltraitée.»
Durant ces derniers mois, chacun des gestes d’Anne Sinclair, le moindre de ses sourires, ont en effet été décortiqués, analysés, critiqués. On a questionné jusqu’au choix de ses chaussures, de la marque Louboutin, pour se rendre au tribunal de New York. Combien de «une» de journaux, combien d’heures de télévision et de radio ont été consacrées à sa fidélité inconditionnelle envers son «pervers» de mari? Amour ou aveuglement, le cas Sinclair a passionné autant qu’il a divisé. Pour certains, elle est la nouvelle Antigone, une «résistante», pour reprendre le terme de son ex-mari, Ivan Levaï. D’autres ont cloué au pilori cet archétype de l’épouse soumise, qui sacrifie sa vie – et sa fortune personnelle – pour un homme qui la cocufie. On l’a accusée de bafouer des décennies de combats féministes. La principale intéressée n’en a cure. Toujours dans le magazine Elle, Anne Sinclair rétorque froidement: «Que des femmes se soient senties déçues par moi, je suis navrée de le dire, mais c’est leur problème. (…) Personne ne sait ce qui se passe dans l’intimité des couples et je dénie à quiconque le droit de juger le mien.»
«Je ne suis ni une sainte ni une victime, je suis une femme libre!»
Anne Sinclair, au magazine «Elle»
RECONNUE POUR SA DROITURE
De ces polémiques, Renaud Revel en relativise néanmoins la portée. «Il y a eu des critiques de certains milieux, notamment féministes, mais elles sont finalement restées assez marginales. Autant DSK est politiquement fini, carbonisé, sa réputation massacrée auprès des Français, autant son épouse garde une très bonne image dans la population. Son crédit de journaliste est intact. Surtout, elle est reconnue pour sa droiture et son courage. Que peut-on lui reprocher à part d’avoir défendu son mari?» Sa ténacité a fini par forcer le respect. Beaucoup n’auraient pas résister à cette succession de révélations sur toutes ces parties fines, ces virées coquines et ces relations à la hussarde, sordides et obscènes. Anne Sinclair si, faisant sienne une maxime de sa grand-mère paternelle: «On serre les dents et les poings.» «Anne Sinclair a souffert de ces affaires, mais elle n’a jamais, jamais, lâché», observe Renaud Revel, un brin admiratif. Comme pour lui donner raison, la journaliste a été élue, dans un récent sondage, personnalité féminine française de l’année 2011, devant Christine Lagarde, la nouvelle patronne du FMI, et la présidente du parti socialiste, Martine Aubry.
ATTACHÉE À LUI
Malgré cette posture publique, cette loyauté affichée, ce nouveau départ ne cacheraitil finalement pas une volonté de s’émanciper d’un mari si encombrant? C’était la version défendue, en novembre, dans un article du Figaro titré «Le profond désarroi d’Anne Sinclair». «Anéantie», elle ne supporterait plus d’être bafouée. Le journal citait un intime: «Elle ne peut pas éluder la question de la séparation.» Selon le quotidien, «elle lui aurait même demandé le remboursement des frais qu’elle a engagés pour lui à New York». Le couple a aussitôt déposé plainte pour atteinte à la vie privée. Renaud Revel, lui, ne croit pas à cette thèse, même s’il reconnaît que «le couple a vacillé»: «Elle est fondamentalement attachée à cet homme. Elle a compris depuis longtemps qui il était et elle a fait la part des choses.» Selon lui, c’est avant tout pour «tourner la page des affaires» qu’elle s’offre une seconde vie professionnelle.
«Elle a souffert de ces affaires, mais elle n’a jamais lâché»
Renaud Revel, coauteur de «Madame DSK - Un destin brisé»
LÂCHÉ DE TOUS
Un come-back qui s’annonce plus difficile pour Dominique Strauss-Kahn. L’économiste a bien été invité en décembre à un forum à Pékin. En mars, il est attendu pour deux conférences, devant une association d’étudiants à Cambridge et auprès de l’EU40 à Bruxelles, un groupe qui réunit les jeunes parlementaires européens. C’est peu. Et on est bien loin des prestigieuses invitations de l’époque où le Français, à la tête du FMI, était l’un des dirigeants les plus puissants de la planète. On n’hésite à s’afficher avec un homme encore englué dans les procédures judiciaires; l’affaire du Carlton de Lille n’est de loin pas terminée et on attend le volet civil du dossier newyorkais. L’homme est seul, lâché de tous. Tout le contraire de son épouse, à nouveau entourée, courtisée, rayonnante. «Anne est vraiment heureuse de revenir dans ce milieu des médias, dans un projet avantgardiste», confie le journaliste suisse Paul Ackermann, rédacteur en chef du Huffington Post (lire encadré). Imposer un modèle de site internet américain en France demeure pour l’ancienne grande prêtresse du dimanche soir un pari difficile, risqué. Mais, à titre personnel, il est déjà réussi. Elle est sortie de l’ombre de son mari. Elle est redevenue Anne Sinclair.
«Anne est passionnée par ce projet»
Le Romand Paul Ackermann est rédacteur en chef de la version française du «HuffPo».
Il reconnaît que la première séance de travail, tête à tête avec Anne Sinclair, a été «un moment particulier, un peu bizarre». Un monde semble séparer l’ancienne icône de la télévision, 63 ans, et le jeune journaliste de 34 ans qui a grandi dans la région de Porrentruy. «Elle est si ouverte, abordable. Nous nous sommes rapidement bien entendus», confie Paul Ackermann, nommé rédacteur en chef du site français du Huffington Post, que dirige l’ancienne animatrice de 7 sur 7. A elle la définition de la ligne éditoriale et l’engagement des chroniqueurs (des politiciens Rachida Dati ou Julien Dray au philosophe Raphaël Enthoven), à lui la gestion quotidienne de l’équipe de huit journalistes. «Anne est passionnée par ce projet, elle y est totalement investie», se félicite le Suisse.
Ce poste représente pour Paul Ackermann autant «une super aventure» qu’une belle reconnaissance. Après des études de lettres à l’Uni de Genève, le jeune homme travaille cinq ans pour la rubrique société du magazine L’Hebdo. C’est là, en 2005, qu’il découvre le webjournalisme à travers l’expérience du Bondy Blog, en immersion dans une banlieue parisienne. Il s’installera ensuite dans la capitale française, pour rejoindre son amie, devenue sa femme (ils ont un fils de 2 ans). Le Romand développera notamment une plateforme communautaire pour 20minutes.fr et sera responsable de l’édition figaro.fr.