C’est l’avantdernière ville du canton de Genève. La onzième. Elle vient de passer le cap des 10 000 habitants et étrenne son nouveau statut. Le centre de la localité est coquet. L’église trône, longée par la mairie et deux restaurants. Le bourg est tranquille. Aujourd’hui, c’est la Vogue, qu’on aurait encore appelée fête du «village» l’an dernier et qui en a toutes les caractéristiques: tire-pipes, autos tamponneuses et barbes à papa. «Veyrier possède la plus grande zone de villas de Suisse», souligne tout de même son maire, Thomas Barth. Ce soir, la police municipale veille, les agents discutent avec les habitants. Plus surprenant, des agents de sécurité de l’entreprise GPA patrouillent également dans les rues. Car depuis 2008, la commune de Veyrier s’est dotée d’une politique de sécurité ambitieuse. Six agents municipaux au lieu de quatre précédemment, des caméras de surveillance dans deux parkings et dans le préau de l’école de Pinchat, une tolérance zéro pour toutes les déprédations, systématiquement dénoncées, et cinq heures journalières de surveillance par des agents de sécurité privés. Toute dernière mesure en date: la commune veut mettre sur roues un poste de police itinérant, baptisé PolProxMobile, qui se baladera dans la commune probablement dès la fin de l’année prochaine (lire encadré ci-dessous).
MOINS DE DÉPRÉDATIONS
Dans les rues calmes de la ville, Antonio Hodgers promène sa longue silhouette. Le président du groupe parlementaire des Verts à l’Assemblée fédérale a répondu à l’invitation de L’illustré lui proposant de venir prendre le pouls du système sécuritaire de Veyrier. «J’aime bien le côté pragmatique du maire qui, face à des problèmes dans sa commune, tente de trouver des solutions concrètes», dit en préambule le conseiller national. Les caméras de surveillance? «Dans les parkings, cela ne me gêne pas. Dans le préau de l’école, tant que c’est la nuit hors des périodes de cours, cela ne me dérange pas non plus», lâche l’écologiste. Des mesures qui ont permis à la commune de diminuer drastiquement les déprédations. «En 2008, on a fait effacer tous les tags de la commune, explique Thomas Barth. On en a eu pour plus de 120 000 francs.
Depuis la mise en place de cette nouvelle politique de sécurité, le montant est de l’ordre de 10 000 francs par an.» Plus de déprédations dans les parkings non plus, et quelques rares cas à l’école de Pinchat. Les patrouilles de sécurité privées sont également appréciées par la population, assure le maire. «Elle permettent notamment de lutter efficacement contre le sentiment d’insécurité.»
«On ne peut pas exporter le modèle de Veyrier à Genève»
Antonio Hodgers
Même si, dans sa plateforme électorale, son parti se déclare «opposé à la militarisation de la sécurité intérieure», Antonio Hodgers n’est pas fondamentalement contre l’utilisation d’agents de sécurité privés.
«Tant que leur rôle se borne à de l’observation et à informer la police lorsque cela est nécessaire, je n’y suis pas opposé.» A Veyrier, il arrive pourtant que les agents de sécurité privés procèdent à des contrôles d’identité. «On demande parfois le nom, voire les papiers d’identité mais la personne n’est pas obligée de nous les donner. On n’insiste pas», assure le premier- lieutenant Jordan Grangeot, qui travaille depuis cinq ans chez GPA. Thomas Barth avoue lui-même qu’on est là un peu à la limite du cadre légal: «J’admets qu’il y a une sorte de zone grise autour du contrôle des personnes.»
GARANTIE RÉPUBLICAINE
«Tout le problème est là, estime Antonio Hodgers. L’Etat doit conserver le monopole de la violence légitime, c’est la définition de l’Etat héritée du sociologue Max Weber. Il ne peut pas y avoir d’exception. L’agent de police assermenté représente, pour la personne qui se fait arrêter, la garantie républicaine.» Une théorie qui, pour le maire libéral, se heurte à la réalité des faits: «Si la police cantonale avait tous les effectifs nécessaires, ce ne serait pas un problème, mais ce n’est pas le cas. On n’est pas au pays des Bisounours: les problèmes d’insécurité à Genève sont tels qu’il faut se donner aujourd’hui tous les moyens. On n’a d’ailleurs jamais reçu de plainte par rapport au travail des agents de GPA.» Un constat que le président du groupe des Verts ne partage pas. «Les problèmes sécuritaires à Veyrier ne sont pas les mêmes qu’à Genève. Ici, on est dans une petite ville résidentielle et tranquille avec une criminalité exogène. On ne peut pas simplement exporter ce modèle.» Pour lui, la densité urbaine crée un autre rapport à la sécurité. «Dans certaines banlieues, trop de sécurité crée de l’insécurité. Dans les Noctambus, par exemple, on a eu beaucoup plus de problèmes en engageant des agents privés que par la suite en faisant venir des intervenants sociaux», remarque ainsi celui qui est à l’origine de ces bus de nuit mis en place lorsqu’il siégeait au Parlement des jeunes de Meyrin. «Pareillement, le degré de violence que l’on peut observer dans le quartier des Pâquis, par exemple, nécessite des policiers et non des agents de sécurité.» «C’est vrai, constate Jean-Charles De Giorgi, patron de l’entreprise GPA. Làbas, on ne peut rien faire. Il s’agit de pure répression et non de missions d’observation comme on pourrait en mener.»
Dans les rues de Veyrier, Jordan Grangeot patrouille consciencieusement, en voiture mais aussi à pied. Lampe de poche, blouson aux couleurs de son employeur, brassard jaune de la commune et casquette, il fait sa ronde. Même si rien n’est apparent, l’homme est également armé. Un «détail» qui fait tout de même tiquer le conseiller national. «Cela amène quand même des questions. Dès le moment où l’on délègue des missions de sécurité à des sociétés privées, l’Etat n’a plus le contrôle. Quelle est la formation de ces gens? Vont-ils avoir le comportement adéquat? etc.» Car dans le fond, les agents privés n’ont pas d’autres prérogatives que le simple individu. Ils ne peuvent agir que comme un citoyen lambda, soit porter secours à une personne en danger et défendre son intégrité corporelle.
PLUS D’EFFECTIFS
Mais si le modèle de Veyrier ne semble pas exportable aux yeux de l’élu genevois, quelles sont les solutions à l’insécurité grandissante dans un canton qui possède le plus haut taux de criminalité de Suisse? «Une augmentation des effectifs et la réintroduction d’une police de proximité. Je rappelle qu’il y a huit ans, alors que je siégeais au Grand Conseil genevois, la gauche demandait déjà plus d’effectifs et c’est la droite qui avait refusé pour des questions financières. On ne peut pas d’un côté crier à l’insécurité et de l’autre refuser les budgets nécessaires. Même chose au Parlement fédéral: on vote en deux temps trois mouvements l’achat de 22 avions de chasse pour 4 à 5 milliards alors que 6 appareils suffiraient pour effectuer la police du ciel et, de l’autre côté, l’UDC refuse en commission de donner plus de moyens aux gardes- frontière.» Autre solution au malaise sécuritaire: une hiérarchisation des priorités quant aux domaines d’action de la police. «Quand je vois les moyens mis en œuvre tout d’un coup pour lutter contre les joueurs de bonneteau à Genève, je me dis que ces effectifs seraient mieux utilisés ailleurs.» Plus fondamentalement, le Genevois adhère à l’idée que les stratégies de répression de la drogue ont échoué partout dans le monde et verrait d’un bon œil la dépénalisation avec un marché strictement contrôlé par l’Etat. Une mesure, reconnaît- il, qui devrait être prise «au minimum à l’échelon européen pour être efficace».
NOUVEAUTÉ
UN POSTE DE POLICE ITINÉRANT POUR LUTTER CONTRE L’INSÉCURITÉ
Afficher la présence policière là où on en a besoin: voilà le nouveau concept que la commune de Veyrier veut tester dès l’an prochain.
Le maire de Veyrier n’est jamais à court d’idées. Pour améliorer la sécurité de sa commune, il a mandaté le cabinet Delachaux & Maillard pour développer un nouveau concept sécuritaire. Le résultat? Un poste de police itinérant, baptisé PolProxMobile, soit une roulotte de six mètres de long que l’on peut surélever grâce à des vérins hydrauliques. L’idée est de pouvoir ainsi déplacer le poste de police à différents endroits de la commune et, par là, se rapprocher de la population, susciter des discussions avec les habitants et ainsi améliorer la prévention des délits et des incivilités. Dans un canton-ville qui connaît le plus haut taux de criminalité de Suisse, avec près de deux fois plus de délits que dans une ville comme Berne, l’objet a de quoi séduire. «Je trouve que c’est plutôt une bonne idée, estime Antonio Hodgers, même si je doute que cela ait un réel effet sur le nombre de délits si, parallèlement, on n’augmente pas le nombre de policiers sur le terrain. C’est un projet de communication qui agira sur le sentiment d’insécurité. Ce concept me semble en revanche tout à fait exportable.» Le PolProxMobile coûtera 370 000 francs et vise à réunir tous les acteurs de la sécurité, policiers municipaux, gendarmes, agents de sécurité, gardes-frontière. Il sera également muni de systèmes d’information et d’une borne qui doit permettre au citoyen de communiquer avec l’autorité policière à n’importe quel moment pour appeler à l’aide ou signaler des faits suspects.