Un casting d’enfer pour un scénario de rêve. Où le pirate Jack Sparrow croise Blanche Neige, où Dark Vador emporte le vent de Scarlett O’Hara, où James Bond traque King Kong, où Giulietta Masina lorgne Shrek sans déranger Humphrey Bogart et Ingrid Bergman pour toujours enlacés dans la chaleur de Casablanca… Dans son Cinema Paradiso à lui, Arturo Brachetti projette les films qui, dès l’adolescence, ont nourri sa passion pour le septième art. Ceux de Chaplin, de Fellini, de Hitchcock, de Spielberg… Et, par la magie du transformisme – qui consiste donc à changer de costume en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire –, il endosse tous les rôles à lui tout seul.
«Avant ma houppette, je n’avais pas de visage»
Arturo Brachetti
«Je m’habille vite, je parle vite, je m’ennuie vite.» A l’issue du spectacle, dans ce théâtre parisien des Folies Bergère qui lui va comme un gant, «l’homme aux mille visages» reçoit tout nu. C’est-à-dire tout vêtu de noir, avec, dressée sur la tête, une houppette en forme de tour Eiffel qui le rend reconnaissable entre tous ses personnages. Vif et volubile, Arturo Brachetti, 54 ans (semblant dix de moins), a l’allure d’un Peter Pan au pays des cabarets. Vif et chaleureux, ce «grand timide», comme il dit, se soigne par la parole et n’attend pas les questions pour raconter la passion de sa vie. Né dans un petit village des montagnes turinoises – son père travaille alors chez Fiat –, il se souvient de ses premiers déguisements, pendant les vacances, dans le grenier de sa grand-mère. Et de son premier théâtre de marionnettes reçu à 6 ans. Peu après, c’est l’entrée à l’école, chez les prêtres salésiens, et la découverte de la magie. «Un jeune prêtre m’a montré quelques tours de magie, ça m’a passionné. J’étais plutôt bon élève, mais j’étais petit et chétif, on me tapait toujours dessus… Et puis je n’aimais pas le football! Je crois que j’ai toujours rêvé de faire du spectacle.» C’est encore au séminaire que, devant trois spectateurs, Brachetti se travestit pour la première fois: «A 15 ans, je jouais le rôle d’une sorcière qui se transformait en homme puis en femme…» Si Arturo ne deviendra certainement jamais pape («ça aurait pourtant fait plaisir à mon père»), il témoigne depuis d’une foi inébranlable pour le théâtre.
MAGIE DU VELCRO
Dans les coulisses où il nous invite sans mystère (on aimerait pourtant bien découvrir certains secrets!), le possesseur de quelque 500 costumes a mis un peu d’ordre dans sa garderobe. Reste, pour ce nouveau spectacle, 85 déguisements, des perruques, des chapeaux, des chaussures, des accessoires… figés comme dans le grenier de son enfance. Durant le spectacle, c’est une autre affaire. Quatorze personnes s’agitent derrière les rideaux dont trois, revêtues de noir de la tête aux pieds, s’occupent uniquement d’habiller et de déshabiller le comédien… L’art de Brachetti découle directement des performances d’un autre italien, Leopoldo Fregoli (1867-1936), qui, au sommet de sa forme, enfilait jusqu’à 100 costumes différents durant le même spectacle. Hélas, ce véritable Paganini du transformisme est mort sans avoir révélé le moindre de ses tours. Son fils spirituel désigné a donc dû retrouver par luimême les trucs et les combines qui permettent ces fulgurants escamotages de costumes. «A l’époque de Fregoli, les femmes mettaient facilement une heure pour s’habiller… Il pouvait donc le faire en une minute et les gens trouvaient la performance extraordinaire… Aujourd’hui, moi, je dois me changer en quelques secondes maximum…» Pour faciliter les opérations, le transformiste d’aujourd’hui peut naturellement compter sur la géniale invention du velcro et autre zip. On n’en saura pas plus, le secret restant bien gardé entre l’artiste et ses couturières qui sont sans doute au cœur de la combine. «Certains costumes, comme le grand kimono noir, coûtent plus de 10 000 francs.» Reste une solide performance physique pour sauter dans ses habits et s’en extraire en un clin d’œil. Et ce sportif accompli – 1 m 80 pour 65 kilos – d’avouer qu’il termine régulièrement ses spectacles couvert de bleus. Aux téléspectateurs familiers de ses interventions dans les émissions de variétés, Brachetti offre sur scène la version longue d’un spectacle toujours mené pied au plancher. Et c’est moins facile que cela en a l’air. En effet, comment faire vivre durablement, aussi dans les souvenirs du public, des personnages dont l’apparition sur scène n’excède pas vingt secondes?
SHOW SURVITAMINÉ
Tour à tour mime, danseur, comédien, Brachetti emprunte au music-hall et à la commedia dell’arte, il roule des épaulettes comme à l’opéra et se drape de techniques modernes: projections vidéo, pluie de confettis, pyrotechnie et écrans de fumée. Il parvient même à glisser des moments de poésie dans un show tendu et survitaminé. Parmi ces moments rares: le théâtre d’ombres chinoises où, par le jeu de quelques doigts entrelacés, le comédien renvoie à des plaisirs d’enfance. Et puis le fameux tour du chapeau, qu’il emprunte au bateleur Tabarin (1584-1633), où un simple rond de feutre percé d’un trou coiffe une vingtaine de personnages. Tout à fait dans l’air du temps (la rapidité, le zapping) et historiquement révolu (les froufrous, la magie), le spectacle du transformiste Arturo Brachetti mélange, comme dans les bons cabarets, le charme d’un vieux cru et le pétillant d’un mousseux.
Arturo Brachetti, Théâtre du Léman, Genève. Du 24 mai au 1er juin. www.ticketcorner.ch