L’AMI VALAISAN D’AUNG SAN SUU KYI
Pour sa première visite en Occident, après plus de vingt ans de résidence surveillée, Aung San Suu Kyi a choisi la Suisse. La célèbre ex-dissidente birmane avait émis le souhait de revoir Clément, un jeune Valaisan de 29 ans rencontré à Rangoon. Une histoire d’amitié étonnante.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 20.06.2012

Le geste en dit long sur le caractère de cette grande dame. Jeudi 14 juin, à la tribune des Nations Unies, à Genève, Aung San Suu Kyi a prononcé un discours historique sur la réconciliation, les levées de sanctions et les nécessaires investissements à faire dans son pays. Mais parlant également des relations entre individus, les plus fortes à ses yeux, l’ex-dissidente birmane a joint le geste à la parole en rebroussant chemin, au moment de quitter la salle de conférence, alors que le directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT) lui montrait la sortie, pour aller étreindre un garçon au premier rang. Devant Ruth Dreifuss, et surtout 4000 délégués du monde entier se demandant qui était ce garçon pour qui elle infléchissait son strict timing.

«UNE FEMME SPLENDIDE»

A évoquer ce moment un peu magique, le principal intéressé a encore les mains qui tremblent. «Son geste m’a tellement bouleversé», dit ce grand jeune homme qui parle avec lenteur à la suite d’un accident qui a laissé des séquelles. Clément de Riedmatten, 29 ans, est, malgré les trente-sept ans qui les séparent, un ami très cher de l’ex-dissidente birmane et présidente de la Ligue nationale pour la démocratie. Il est aussi le fils de Léon de Riedmatten, émissaire informel des Nations Unies entre la célèbre opposante et la junte militaire au début des années 2000 (elle fut assignée à résidence par le pouvoir pendant près de vingt ans). C’est dans le sillage de son père que le jeune Valaisan a rencontré pour la première fois la grande dame à son domicile de Rangoon, en 2002, juste avant ses 20 ans. «J’avais la pétoche, c’était comme une star pour moi, j’étais subjugué, c’est une femme splendide à l’intérieur comme à l’extérieur!»

 

«Elle a été un peu une mère de substitution»
Clément de Riedmatten

 

Pendant près d’un an, tous les samedis, Clément et Aung San se sont retrouvés à discuter comme deux amis ordinaires. «Pas de politique, mais de musique – elle a une collection d’instruments incroyable –, et puis surtout de la vie. Je lui confiais mes secrets. Elle a joué un peu le rôle de mère de substitution pour moi, et je crois que je ressemblais à son fils cadet.» (Ndlr: Aung San Suu Kyi a été séparée pendant près de dix ans de ses deux fils restés en Angleterre.)

A l’époque, Clément est mannequin. Le seul Occidental à avoir des affiches publicitaires à son effigie dans les rues de la capitale birmane; une petite star locale, en somme. Amusant d’imaginer les dialogues entre ce garçon à la mode et la disciple de Gandhi, qui pratiquait régulièrement la méditation bouddhiste pour rester libre dans sa tête. Hochement de tête du jeune Valaisan. «Je menais une vie un peu festive, elle me sermonnait gentiment sans jamais juger. Si j’ai une leçon à retenir d’elle, c’est cette phrase: «Clément, fais du bien aux autres!»

En mai 2003, la politicienne est de nouveau assignée à résidence, coupée de tout contact extérieur. Le jeune adulte vit mal cette rupture «sèche et désolante». Deux ans plus tard, il est lui-même expulsé manu militari vers la Suisse.

Il ne la reverra pas jusqu’à ce 14 juin 2012. Une date historique pour notre pays puisque l’alter ego de Nelson Mandela, libérée par la junte en novembre 2010, a choisi la Suisse pour sa première visite en Occident. Clément n’imaginait jamais recevoir un jour ce téléphone de Berne: «Mme Suu Kyi souhaite votre présence au repas de gala organisé en son honneur par la présidente de la Confédération.» «J’en suis presque tombé à la renverse», raconte ce cuisinier qui a fait son apprentissage en Birmanie.

Il a donc rejoint Berne, jeudi soir, à l’hôtel Bellevue, pour revoir sa «chère Madame Aung». Mais le Prix Nobel venait d’écourter la conférence de presse officielle à la suite d’un malaise. «Elle était assise sur une chaise, inerte, elle n’avait plus effectué un vol aussi long depuis vingt-quatre ans. Je n’ai pas de mots pour décrire la force de nos retrouvailles, même si cela n’a duré que cinq minutes. Malgré l’annulation du repas, j’ai pu lui dire combien je l’aimais!»

A son côté, son père, Léon de Riedmatten, qui ironise en disant «avoir juste joué le chauffeur. J’ai revu Aung San Suu Kyi en février 2011, à Rangoon, raconte l’ancien émissaire de l’OIT. La première chose qu’elle m’a demandé, ce sont des nouvelles de Clément!»

Quand ce dernier sera victime d’une terrible chute qui le laissera six mois dans le coma, elle sera l’une des premières à l’appeler à la clinique Suva de Sion!

Une fidélité qui touche le jeune homme alors que son amie a beaucoup d’autres chats à fouetter depuis sa libération: son accession au statut de députée, sa quête de démocratie, son statut de quasi-chef d’Etat lorsqu’elle se déplace à l’étranger. En l’écoutant à la tribune de l’ONU, l’autre matin, Clément de Riedmatten s’est souvenu d’un anniversaire où il lui avait chanté Qui a le droit, de Patrick Bruel. «Elle avait la larme à l’œil!»

Vendredi, il n’a pas assisté à la standing ovation offerte à l’illustre visiteuse par les parlementaires fédéraux. A Darius Rochebin, qui lui demandait, en direct du Palais fédéral, où se situait démocratiquement la Birmanie sur une échelle de 1 à 10, elle a répondu non sans une pointe d’humour: «Pas tout à fait au numéro un.»

RENDEZ-VOUS EN AOÛT

Si le processus démocratique amorcé lui permettait d’atteindre un chiffre plus respectable, si la Dame de Rangoon devait un jour présider aux destinées de son pays, on se dit que Clément pourrait devenir chef cuisinier personnel de la première dame. «Qui sait?» rigole-t-il, précisant encore que sa célèbre amie adore la raclette. Pour l’heure, ces deux-là ont rendez-vous en août à Rangoon. «Elle m’a promis de venir me chercher à l’aéroport!»