Installé sur le siège en cuir blanc de l’automobile, vitre baissée, on pose négligemment le bras sur la portière droite. Sur le capot, les gouttes d’eau glissent sur la tôle rouge vif. Les essuie-glaces effectuent de rapides va-etvient sur le pare-brise. Nulle trace de nuage dans le ciel ni pluie à l’horizon, pourtant. Lorsqu’on laisse nonchalamment pendre la main le long de la carrosserie, les doigts touchent une eau encore fraîche. Pas de bitume sous les roues du véhicule, mais l’étendue calme du Léman. Car, plutôt que rouler, nous voguons dans le port du Bouveret (VS) à bord de l’Amphicar, la seule voiture amphibie jamais construite en série. Un rare privilège puisque l’ordonnance d’application de la loi sur la navigation intérieure stipule depuis 1978 que«les véhicules amphibies ne sont pas admis».
Pas besoin pourtant d’appeler la police du lac pour dénoncer ce grave manquement à la législation: bénéficiant d’un permis de circulation de 1965, soit antérieur à la loi, cette Amphicar est légalement autorisée à sillonner les étendues d’eau helvétiques.
SIMPLICITÉ D’UTILISATION
En voiture au milieu du lac: l’impression est saisissante. Sur les voiliers environnants, les regards sont circonspects face à cette automobile qui prend le large et vient faire concurrence aux navires. Avec ses 12 km/h en vitesse de pointe, l’embarcation ne fait certes pas rougir la vedette de l’école de voile Alain Laborde qui nous suit, mais elle s’éloigne tout de même gaillardement de la côte. Ce sont les roues qui font office de gouvernail, il suffit donc, comme sur la route, de tourner le volant pour changer de direction. La facilité d’utilisation du véhicule séduit. En descendant la rampe bétonnée qui conduit dans le port du Bouveret, le déplacement d’un simple levier permet d’engager les deux hélices montées à l’arrière de la voiture pour transformer l’automobile en véritable bateau. Et l’Amphicar possède tous les éléments nécessaires à la navigation: feux de signalisation rouge et vert, sirène sur le capot, plaques d’immatriculation sur le côté, gilets obligatoires et pavillon valaisan. Une pagaie permet le cas échéant de rentrer courageusement sans moteur et le coffre est muni d’une… ancre!
Pour rendre une voiture amphibie, il faut surtout la rendre étanche. Le fond de la voiture et la calandre sont ainsi composés de deux tôles jointes par une soudure continue. Le volume intérieur de la voiture suffit ensuite à assurer sa portance.
SIMPLICITÉ D’UTILISATION
Avec sa moustache fine, ses lunettes de soleil légèrement teintées et sa veste en cuir beige, Bruno Posse a comme un petit air de gentleman anglais. Il est pourtant boulanger à Chamoson, en Valais, et fanatique de voitures. De britannique, l’Amphicar n’a, elle, que le moteur, un Triumph Herald quatre cylindres de 1147 cm3. Elle a été inventée par l’Allemand Hans Trippel et construite à Berlin entre 1961 et 1968. Mais 3878 véhicules seulement ont été produits, dont plus de 3000 sont partis sur le marché américain, alors que Harald Quandt, l’industriel qui a financé la construction, tablait sur une production annuelle de 25 000 unités. Vendue alors 10 500 marks, soit environ le double d’une VW Coccinelle, son prix fut quelque peu prohibitif. A tel point que les nouveaux modèles, à partir de 1964 et 1965, avaient été abaissés à un peu plus de 8000 marks.«Les tracasseries administratives n’ont pas aidé à sa popularisation non plus, estime l’heureux propriétaire du véhicule. Il fallait tout avoir à double: permis de conduire mais aussi permis de navigation, deux assurances, etc.»
La carrosserie rouge«regatta» est rutilante. Remontée sur la berge, l’Amphicar crache l’eau embarquée grâce à une petite pompe qu’actionne Bruno Posse à l’aide d’un bouton. Sa voiture, c’est son bijou, presque son bébé. C’est à peine si son fils Ludovic, 39 ans, a le droit d’y toucher. C’est d’ailleurs la première fois qu’il est autorisé à la conduire sous le regard nerveux de son père.«Je ne la sors que quelques fois par année, j’ai toujours peur de l’abîmer. C’est vrai que je devrais en profiter davantage», glisse le sexagénaire. Il l’a acquise en 1998 et l’a complètement retapée.«Elle dormait dans un garage à Montreux. Son propriétaire était âgé, finalement il me l’a cédée.»
Sur la route, l’Amphicar, haut perchée sur ses roues, fait aussi sensation. Pas pour ses performances, elle qui plafonne à 110 km/h et met plus de 36 secondes de 0 à 100, mais pour ses lignes étonnantes. Surtout que ses deux hélices sont clairement visibles à l’arrière. Cinquante ans après sa conception, la voiture amphibie fait toujours rêver petits et grands enfants. Les têtes se retournent sur son passage, même celle d’une vache des Highlands; la bête a sûrement dû reconnaître le ronronnement familier de son moteur britannique…
UN CABRIOLET ROULANT ET FLOTTANT
AMPHICAR 770
Moteur: Triumph Herald, 4 cylindres en ligne de 1147 cm3. Refroidissement par eau.
Poids à vide: 1050 kilos.
Vitesse de pointe: 110 km/h sur route, 12 km/h dans l’eau. De 0 à 100 km/h en 36, 9 secondes.
Transmission: manuelle. Quatre vitesses synchronisées + marche arrière sur terre. Une avant + une arrière sur eau.
Consommation: 9 litres aux 100 sur route; 5 litres/heure à 5 km/h; 11 litres/ heure à 10 km/h sur l’eau.