Nez en l’air, main sur le front pour déjouer l’éblouissement du soleil (jeudi), le capitaine Michaël Brocard et son alter ego Cédric Ruet ne manquent pas une miette des circonvolutions du Gripen et de l’Eurofighter Typhoon dans le ciel sédunois. Commentaire, mi-rieur, mi-railleur, des deux pilotes de Rafale à l’issue des démonstrations: «On ne regrette pas de voler dans les nôtres.» En toile de fond de cet humour un brin grinçant, le combat sans merci que se livrent en coulisses les trois constructeurs pour arracher la future commande des forces aériennes suisses: 22 nouveaux avions de combat, en remplacement du Tiger. Un marché devisé à plus de 4 milliards de francs. Autant dire que l’étape de Sion se révélait incontournable pour les trois concurrents. Alors que Dassault (Rafale) pensait faire cavalier seul, Saab (Gripen) et le consortium européen constructeur du Typhoon ont simultanément annoncé leur présence, presque en dernière minute. Tout bénéfice pour le public, qui s’est régalé des voltiges de ces usines à décibels de dernière génération.
DE 180 À 1600 KM/H
Autant le dire tout de suite: au jeu de l’agilité et de la puissance (41 000 chevaux, accélération 50 km/h/s en vol), le Rafale a remporté tous les suffrages. Mais, on le sait, la supériorité de l’avion high-tech de l’armée de l’air française se paie au prix fort: 140 millions d’euros. Contre 80 environ pour le Typhoon et à peine plus de 50 pour le Gripen, entretien compris. Un tarif apparemment prohibitif puisque, malgré la polyvalence et la flexibilité de son bijou, l’avionneur français n’en a pas encore vendu un seul hors des frontières de l’Hexagone depuis sa mise en service, en 2005. Question de lobbying politique, assure le colonel Christophe Deherre, ancien pilote de Mirage reconverti en superviseur des Rafale dans les meetings. «Au Brésil, il ne manquait que le paraphe de l’ancien président Lula pour sceller l’achat de 36 avions. Mais, à la dernière minute, les Américains ont déployé des moyens gigantesques pour bloquer l’affaire et tenter d’imposer le F18 de Boeing», confie-t-il, oubliant de préciser que, du côté des militaires sud-américains, c’est le Gripen qui a les faveurs de la cote. A ce titre, pourquoi la petite Suisse opterait-elle pour un chasseur certes parmi les plus performants du monde mais coûtant presque trois fois le prix de son concurrent suédois? «La réponse est politique», estime l’officier supérieur français. «Tout dépend de la place que la Suisse veut occuper en Europe et dans le monde. Si elle entend inspirer le respect en affichant une position à la hauteur de sa puissance économique, elle achètera le Rafale», enchaîne-t-il.
Reste à savoir si notre pays a réellement besoin du seul avion capable d’emporter des missiles nucléaires qu’il ne possède pas et d’entretenir une flotte qui coûte presque quatre fois plus cher à l’heure de vol que le Gripen. «Ce dernier ne peut pratiquement pas emporter d’armement, alors que le Rafale en charge une quantité égale à son poids», rétorque Michaël Brocard, ancien de l’Afghanistan, qui loue les qualités, sans égales selon lui, des commandes de vol de la «bête», de sa sécurité grâce à son double moteur, de sa flexibilité (le Rafale peut voler à Mach 1.6 mais également à 180 km/h), ainsi que son aptitude aux missions de reconnaissance sur tous les terrains, de nuit comme de jour. «Des atouts loin d’être négligeables pour un pays montagneux comme la Suisse», soutient Cédric Ruet, qui a opéré en Libye en mars dernier.