La photo a été prise le dimanche 1er mai, dans la Situation Room, une pièce sécurisée située au premier sous-sol de la Maison Blanche. Déclenchée à 23 h 30, heure locale au Pakistan (neuf heures de moins aux Etats-Unis), l’opération Geronimo est en cours: un commando américain – 4 hélicoptères, 79 soldats d’élite – est en train de prendre d’assaut la maison située à Abbottabad, où Oussama Ben Laden a trouvé refuge et vit paisiblement depuis plus de cinq ans. Barack Obama et sa garde rapprochée suivent la scène en direct sur un écran. On ne sait exactement ce qu’ils voient, mais on sait que ce sont des images captées par les caméras fixées sur les casques des membres du commando. On sait aussi qu’ils entendent, en temps réel, les indications données par Leon Panetta, le patron de la CIA, de son QG de Langley. Impossible de savoir à quel moment précis cette photo, divulguée par la Maison Blanche, a été prise mais, à voir l’attitude attentive et tendue des participants, on peut penser qu’elle a été réalisée avant le dénouement… Le raid va durer trente-huit minutes avant que Leon Panetta annonce, avec cette économie de mots toute militaire: «Geronimo Ekia!» (Enemy killed in action).
L’image a été prise par Pete Souza, 57 ans, ex-photographe officiel du président Ronald Reagan et devenu celui de Barack Obama, qu’il a suivi dès son élection au Sénat en janvier 2005. Totalement libre à la Maison Blanche, autorisé à entrer n’importe où et n’importe quand, même dans des réunions hypersecrètes, Pete Souza prend chaque jour 500 à 1100 clichés de Barack Obama. «Nous sommes comme un vieux couple, je ne le vois plus», confiait récemment le président américain.
«Obama est accablé émotionnellement»
Maxence Brulard, graphologue
Cette image restera sans aucun doute l’une des plus marquantes du règne Obama. Nous avons demandé au spécialiste en gestuelle Maxence Brulard de la décrypter: «C’est la première fois que je vois Barack Obama voûté, lui qui est toujours droit et fin comme une liane. Tout son corps est ramassé sur luimême, il est presque en boule: la tête se redresse pour regarder la télé, ce qui montre qu’il est hyperattentif, très concentré, tendu, mais le cou disparaît complètement entre les épaules, ce qui est un réflexe animal pour protéger les jugulaires en cas d’agression. Le langage de son corps dit clairement qu’il est ferme intellectuellement, mais accablé émotionnellement. Il assume sa décision, mais il doit gérer des émotions violentes et il pense déjà aux conséquences, à la vengeance que sa décision peut provoquer. Il est trop intelligent pour ne pas y penser.»
Un homme terriblement complexe et d’une lucidité extrême, presque douloureuse; un homme qui tranche radicalement avec le triste aréopage de ses principaux collaborateurs: «La personne la plus éprouvée par ce qu’elle voit, c’est Obama! explique Maxence Brulard. Les autres sont assez détendus, ils regardent tranquillement ce qui se passe. Obama doit voir tous ces soldats, tous ces hélicos, tout ce sang partout, mais il reste déterminé, impassible. On voit que son visage est très ferme, les yeux presque fixes. C’est lui qui a décidé de tuer Ben Laden mais, en regardant la scène avec ses collaborateurs, il montre que sa décision a été prise au nom de toute l’Amérique.»
Ce qui frappe aussi Maxence Brulard, c’est le geste de Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat américaine. «Mettre la main devant la bouche comme elle le fait, c’est un geste d’autocontrôle et un geste autosécuritaire: est-ce qu’il est possible que je voie bien ce que je vois? Et comment résister au choc? Elle a les yeux hyperouverts, écarquillés, la tête dans une position très attentive. La main manifeste notre pouvoir d’action, la tête notre pouvoir de pensée: la tête de Hillary dit qu’elle voit ce qu’elle a imaginé depuis des mois et qu’elle l’approuve, alors que sa main devant la bouche dit à la fois qu’elle est stupéfaite de voir que les choses se concrétisent mais qu’elle ne veut pas changer le scénario prévu. Son geste, c’est un peu alea jacta est, le sort en est jeté.»
Et les autres participants, comment vivent-ils la fin de cette longue chasse à l’homme? De manière tout à fait banale, comme des fonctionnaires sûrs de leur bon droit et qui n’éprouvent pas le moindre doute. «Le plus cynique de tous, c’est Robert Gates, le ministre de la Défense, explique Maxence Brulard. Son visage ne bouge pas, il est totalement indifférent, ce qui signifie qu’il reste figé dans sa structure mentale, dans sa bonne conscience, et qu’il est complètement insensible à l’aspect émotionnel de la situation. Il a les bras croisés et on sent que tout ce qui est en train de se passer, pour lui, ce n’est que l’élimination d’une cible. Son visage est glacial, il jouit intérieurement et donne libre cours à ses pulsions sadiques. Il incarne l’Amérique de la haine, comme George Bush. C’est l’anti-Obama. J’ai été très choqué, aussi, de voir le nom de code qu’il a choisi: opération Geronimo. Geronimo, c’était un Indien magnifique, un guerrier plein de courage tué par les Américains. Comparer Geronimo et Ben Laden, c’est ignoble!»
Maxence Brulard remarque que Joe Biden, le vice-président américain, s’est figé également dans une posture close. «Regardez sa bouche: elle est totalement méprisante! On voit qu’il considère que Ben Laden n’est qu’un salaud et qu’il refuse l’aspect humain des choses. Il y a aussi un déséquilibre dans le visage, au niveau des yeux: le côté droit est ouvert, le côté gauche complètement fermé. Ça veut dire: «Je suis étonné par ce que je vois, mais je ne bougerai pas. Je reste buté sur ma propre organisation interne et sur ma manière de penser.» Lui aussi, c’est une sorte d’anti-Obama.»
Quant aux autres participants, observe Maxence Brulard, ils jouent un rôle élémentaire et essentiel: ils entourent le chef! Leurs corps sont immobiles, les postures strictes et policées, les regards mécaniques. Le général Marshall B. Webb (au centre) est le seul à faire bande à part, puisqu’il est rivé sur son ordinateur. Le parfait exécutant! Quant aux autres, ils adhèrent silencieusement, comme le symbole de l’unité américaine. «La seule qui se distingue, conclut Maxence Brulard, c’est Audrey Tomason, l’assistante du patron de l’antiterrorisme: elle est belle, elle a un visage intelligent, un regard vif et curieux, on voit qu’elle lève la tête et qu’elle place son corps pour avoir toute sa place. Ça doit être une séductrice, une intrigante!»