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PARENTHÈSE NEW-YORKAISE
PHÉNOMÈNE Entre deux «Danse avec les stars», Bastian Baker a joué dans un club new-yorkais la semaine dernière lors d’un festival qui programmait de jeunes talents internationaux. Un épisode jubilatoire à la hauteur d’un début de carrière fulgurant. Reportage.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 24.10.2012

Dès l’aérogare, a-t-il senti le choc? Bastian Baker n’est pas Nougaro. Mais New York reste New York. Et dans un club alternatif du Lower East Side, un mardi soir en plein CMJ Music Marathon, nid de jeunes talents, la puissance créative de la villemonde est proche du souffle barbare.

Après les Brooklynois de Savoir Adore et les Dublinois de Little Green Cars, ce sera son tour. Un petit Suisse au Living Room, 154 Ludlow Street, sur cette scène qui propulsa Norah Jones, nous dit Jennifer, la propriétaire. Guitare-voix, gueule d’enfant sage jouant les rebelles, Bastian Baker avoue un petit haut-le-cœur mais il gère bien son trac.

Que dire des quarante-cinq minutes de concert qui s’annoncent? D’abord qu’elles sont une incroyable parenthèse dans le prodigieux début de carrière de BB. Repéré par le CMJ (comme les deux autres groupes suisses, Navel et Kaltehand & Natasha Waters), il a évidemment pris cette invitation comme un immense cadeau.

INTERVIEW À CENTRAL PARK

«On n’est pas au début de la conquête des Etats-Unis, c’est clair. Je n’attends rien. Mais je pars du principe qu’il faut jouer partout où tu peux jouer, aussi souvent que possible. D’abord parce que c’est un immense plaisir. Et ensuite parce qu’on ne sait pas… d’un coup, y a un mec qui kiffe et on décroche un autre concert aux Etats-Unis.»

Ainsi commentait-il sa trajectoire, quelques heures plus tôt, en plein Central Park, épaté lui-même de donner sa première interview dans le poumon vert de New York, qui virait à l’orange feu. Le soleil se couchait. La nuit, sa nuit, l’attendait au tournant. «Ma stratégie? C’est de ne pas en avoir. Je fonctionne au coup de cœur, à l’instinct. Il y a un truc qui est fou avec moi, c’est que, depuis le début du projet, un événement positif en a toujours entraîné un autre…»

 

«Ma stratégie? Ne pas en avoir! Je fonctionne à l’instinct»
Bastian Baker

 

En langage courant, on appelle ça une bonne étoile. Elle est quelque part dans le ciel clair de Manhattan ce soir au moment d’entonner Colorfoul Hospital. Tout le monde est là. Disons ceux qui comptent le plus. Bruno (51 ans), le papa, Magali (49), la maman, Margaux (18) et Marine (16), les deux sœurs. Quelques amis. Hyperfiers.

Devant, un pittoresque attroupement de Chinois venus pour l’artiste suivant. Au fond de la salle, un îlot suisse, avec ce drapeau à croix blanche agité par des Chaux-de-Fonniers en vacances ici. Le voilà enchaînant ses ballades dans la fournaise new-yorkaise, dont la prometteuse Give me your heart, qui devrait figurer sur son deuxième album, sortie prévue à l’automne 2013.

A New York, Bastian Baker n’est pas un Justin Bieber de substitution. L’Amérique s’est payé l’original. Est-il un chanteur à minettes? A ceux qui le raillent, lui et ses suites de trois accords sucrés, il répond: «Qu’ils se préparent pour le deuxième album. Mes nouveaux titres compteront quatre, voire cinq accords…»

En ces temps où la réussite l’enrobe voluptueusement, l’artiste aime rappeler que le «projet Bastian Baker», «c’est, à la base, quelque chose de homemade, de complètement artisanal». Il n’a pas artificiellement émergé d’une major. Il est né de ses propres compositions. Baker, qui sait donc d’où il vient, est un singer songwriter et c’est ce qui le rend le plus fier.

 

«Je l’ai vu jouer au Caprices, c’était la ligue B. Puis à Montreux, c’était la ligue A. Ce soir, c’est la NHL!»
Alain, grand-père de Bastian

 

40 000 ALBUMS EN SUISSE

Devant le club, un fort accent vaudois déchire la nuit new-yorkaise. Sous la casquette, c’est Alain, le grand-père, 75 ans, qui a fait le voyage exprès depuis la Suisse. Il s’est dit: «Merde, j’y vais.» Il dit de son petit-fils qu’il «a du chien» et nous sert cette délicieuse métaphore: «Bastian, je l’ai vu jouer au Caprices Festival à Crans-Montana: c’était de la ligue B. Puis à Montreux, c’était la ligue A. Ce soir, c’était la NHL.» Lui, Bruno et Bastian ont tous été hockeyeurs.

Il faut rappeler la progression de Baker depuis qu’il a lâché ses patins. C’est l’histoire d’un gosse de 19 ans (aujourd’hui 21) repéré par le père d’une copine, agent immobilier qui s’improvise producteur, puis par les fondateurs du Caprices. Un single qui cartonne, Lucky. Plein de concerts. Le succès en Romandie. Puis une percée en Suisse alémanique et un couronnement aux Swiss Music Awards.

Bilan? Quarante mille albums de Tomorrow may not be better vendus en Suisse à ce jour, n’en déplaise à tous ceux qui cravachent dans les conservatoires et rêvaient déjà de la Grosse Pomme alors que Bastian n’était pas sec derrière les oreilles. Comment prendre de l’ampleur quand on a conquis son pays? En s’attaquant au marché français, répondirent donc un beau jour Bastian et son manager, homme à tout faire, grand frère, copain comme cochon, Raphaël Nanchen, hyperprotecteur avec son BB.

Ils décrochèrent un Taratata, bon présage. Puis tomba ce dilemme sur leur petite entreprise: une invitation à l’émission Danse avec les stars, qui ne fut pas un choix cornélien, mais «le dilemme d’une vie», résume Bastian. «Je venais de faire le Stravinski et on me proposait de participer à ce que je pensais être de la téléréalité. Or, moi, je voulais être Bastian Baker, pas Bastian Baker de l’émission Danse avec les stars. En fait, ce n’est pas de la téléréalité. C’est une aventure très exigeante artistiquement, très enrichissante. Ce genre de truc, ça te prépare à tout affronter pour la suite.»

UNE GUITARE DE PERDUE…

Personne ne parie encore clairement sur sa tête en France, mais Bastian jouera quandmême à la Cigale le 17 décembre et toutes les grandes radios françaises l’ont, depuis ses apparitions cathodiques, intégré à leur playlist, NRJ, RTL, Chérie FM, Europe 1, Virgin, avec comme conséquence notamment que ce nobody outre-Atlantique est talonné par TF1 jusqu’à New York.

Il fallait les voir, lui et sa partenaire dans le show, Katrina Patchett, surnager dans la marée humaine de Times Square en dansant un jive à quelques mètres du Naked Cow Boy. Les deux se sont obligés à cinq heures d’entraînement quotidien au Dance Pearl Studio, 500, sur la Huitième Avenue.

Dans tous les programmes touffus et riches en émotion, il y a des couacs. Oublier sa guitare dans le coffre d’un taxi new-yorkais en est un. L’illustré, qui s’était vu confier l’instrument, endosse la responsabilité de cet impair, pour avoir accepté de jouer les porte-manteaux. De même qu’il récolte le mérite de l’avoir… retrouvé quelque part au fin fond du Queens non sans avoir soudoyé quelques taxi drivers. Vous avez dit lucky?

 

«Nous, on te promet de t’aider avec nos moyens»
Thomas Schneider, responsable de la Culture au Consulat général de Suisse à New York

 

Avant cela, il y eut aussi les officialités, si l’on peut dire. Nous sommes au Consulat général de Suisse, au 633, Troisième Avenue. Au 30e étage, vue sur les tours de Manhattan, l’ambassadeur François Barras, consul général, et le personnel diplomatique sont entassés dans la cafétéria pour un concert improvisé. Ambiance antiprotocolaire et chaleureuse.

La semaine dernière, c’est Ursula Meier qui défendait ici son film Sister (L’enfant d’en haut), hier Bertrand Piccard. Tout à l’heure, Thomas Schneider, responsable du département Culture, avait dit ceci à Bastian: «Peut-être que tu n’as pas besoin d’aide, peut-être que oui. Nous, on ne peut pas faire de la magie, mais notre tâche, c’est d’aider ceux qui méritent d’être aidés, donc on te promet de le faire avec nos moyens.» Il y avait des boules Lindt farcies au beurre de cacahouètes. On se sentait presque à la maison.

MI-BIEBER, MI-JAMES DEAN

Après BB chanteur, BB ambassadeur de la Suisse à l’étranger, le voici jouant les mannequins sur les toits et dans les rues de New York sous l’objectif de la photographe Heather Sommerfield. Faire le beau, décocher des sourires de tombeur, bomber sa plastique façon Abercrombie & Fitch: Bastian assure que cette comédie l’embarrasse terriblement. L’aisance déconcertante avec laquelle il le fait le rend-il pour autant moins sincère? Les trois accords sucrés ôtent-ils le mérite, le talent et le travail?

 

«Sur scène, je me suis dit: «Wouaw, c’est cool ce que tu fais»
Bastian Baker

 

Nous, on y voit un peu de Bieber et un peu de James Dean à la fois, tantôt un gamin qui s’extasie devant un post Facebook de ses premières fans américaines, tantôt un garçon mature, analysant autour d’une bière, avec lucidité, recul et sens de la répartie, la toute grosse vague qui est en train de l’emporter, quelque part, il ne sait pas très bien où. Alors il profite du rouleau. «Quand j’étais sur scène, au Living Room, il y a un tout petit instant où j’ai décroché, j’ai souri, naturellement, et je me suis dit: «Wouaw, mec! C’est plutôt cool ce que tu fais!»

30 novembre 2012: sortie du DVD du concert à l’Auditorium Stravinsk. Concerts à Berne, Bâle, Zurich, Lucerne et Zermatt les 4, 5, 6 et 7 décembre. Premières parties de Nolwenn Leroy à l’Olympia les 13, 14 et 15 décembre. Concert à la Cigale, à Paris, le 17 décembre.