BERNARD COMMENT: «MON MONDE SE DÉPLOIE DEPUIS PORRENTRUY»
Grâce à «Tout passe», son dernier ouvrage, publié aux Editions Christian Bourgois, l’écrivain jurassien a décroché sa sélection pour le Goncourt 2011, catégorie nouvelles, qui sera attribué le 3 mai. Nous l’avons rencontré dans sa région d’origine, en Ajoie.

Par Blaise Calame - Mis en ligne le 26.04.2011

Porrentruy s’anime doucement en cette belle matinée d’avril, étreinte par la bise. La veille, Bernard Comment a donné une conférence à l’Auberge d’Ajoie, en marge de la sortie de Tout passe, son dernier ouvrage.

Une étape naturelle pour l’auteur, né dans la cité des Princes-Evêques en 1960. Lycéen, il venait déjà dans ce café, dont la terrasse était alors protégée par une couche de lierre et de glycine. Exilé depuis maintenant plus de vingt ans à Paris, le directeur de la collection Fictions & Cie, au Seuil, aime à revenir en Ajoie.

«Pour moi, Porrentruy représente l’enfance, adolescence comprise, souligne l’écrivain. Quand on écrit, cette réserve est fondamentale. On y puise constamment. C’est une question de terre, de gens, de perception du monde. Ainsi, pour moi, le monde ne s’organise pas autour de Paris, où je me sens pourtant très bien, il se déploie depuis Porrentruy.»

 

«Je déteste le milieu littéraire, qui n’est rien d’autre qu’une mafia»
Bernard Comment

 

Regard bleu vif et rieur, cheveux foncés, frisés, petit nez rond, Bernard Comment est ici chez lui. Au Collector Shop, sanctuaire pour fous de vinyles et bibliophiles, voisin de l’Auberge d’Ajoie, il vient du reste saluer le patron, Gérard Comment, son frère aîné.

Six ans les séparent. Un gouffre hier, un souffle aujourd’hui. Passionné de musique, Gérard«a été vitrifié dans les années 70», plaisante son cadet, qui lui doit néanmoins son éducation pop-rock.«Plus jeunes, nous n’avions aucun point commun, renchérit-il. J’étais fou de foot, lui de mécanique. Il démontait puis remontait, dans le désordre, des vélomoteurs.» Piqué au vif, Gérard réagit:«Lui c’était un vrai poids. A 18 ans, je ne songeais qu’à filer en douce le soir. La seule fois où il m’a imité, il s’est pris une gifle!»

LE CAP DES 50 ANS

Le grand frère a pris la tangente, rejoignant Londres en auto-stop, happé par la contre-culture de la fin des sixties. Le petit, lui, s’est construit dans le foot. Ils n’ont fait que se croiser. Bernard Comment a 16 ans lorsqu’un professeur de français aujourd’hui disparu, François Calame, l’éveille à la littérature au lycée.«Cela a été une illumination. Je lui dois d’avoir trouvé ma voie», avouet-il plein de gratitude.

Le regard qu’il pose sur sa jeunesse est tendre, empreint d’une légère nostalgie aussi. Bernard Comment a eu 50 ans l’an dernier. Un cap, franchi sans effusion.«C’est le milieu de la vie, avoue-t-il. Tu entres dans la phase descendante, au moins au niveau du corps.» L’homme de lettres a mal aux genoux. La faute au football, qu’il pratique toujours à Charléty avec les vétérans du PUC (Paris Université Club), le club où évolue aussi son fils Thomas, 11 ans, joueur talentueux.

«Je dois énormément au foot, avoue l’auteur. Dans un vestiaire, tu es confronté à d’autres niveaux de langue, tu t’adaptes. La littérature, c’est pareil. Si tu ne fais que parler et agir comme un écrivain, c’est rasant.» A chaque passage à Porrentruy, il s’efforce d’aller voir un match au stade du Tirage, avec Thomas. Son épouse, Chantal, apprécie aussi les finesses du jeu. Le fiston lui doit en partie de savoir jouer!

 

«Je dois énormément au football»
Bernard Comment

 

Le gamin est un inconditionnel de Cristiano Ronaldo, donc du Real Madrid. Le père aussi a eu ses idoles: Johann Cruyff, Pelé, Karli Odermatt en Suisse ou encore Jimmy Johnston, petit ailier droit frisé du Celtic Glasgow, qui lui a valu le surnom de Jimmy Comment, dont ses plus anciens potes, en Ajoie, l’affublent toujours.

Dans Tout passe, son dernier bouquin, une nouvelle intitulée Hors jeu se situe dans le monde du football. Il y est question de libre-arbitre, de liberté surtout, celle de l’entraîneur du club portugais de Benfica qui, en plein match de championnat, déserte soudain son banc de touche pour s’en aller errer dans Lisbonne… Une bien belle idée.

A Paris, Bernard Comment a publié sous son nom une quin-Le portrait zaine d’ouvrages. Celui-ci pourrait lui valoir le prix Goncourt, catégorie nouvelles, le 3 mai. L’espère-t-il? Sans cacher le plaisir qu’il éprouverait sans doute, il souligne:«Je ne me sentirai pas meilleur écrivain si je l’obtiens.»

EN DÉCALAGE

De nationalité française par sa mère, le Jurassien a gagné à Paris le respect de ses pairs, dont il se sait pourtant différent. Question d’itinéraire. Le sien, parti de Porrentruy, l’a emmené à Genève, à Florence, à Rome.«Aujourd’hui, je me sens comme un Suisse à Paris, en décalage», confie-t-il. A l’entendre, la Ville lumière multiplierait les zones d’ombre.«Je déteste le milieu littéraire, qui n’est rien d’autre qu’une mafia. C’est vrai de tous les milieux parisiens. J’ai dû apprendre la grammaire du jeu, mais il est sain d’en sortir. Cela, c’est mon côté suisse.»

Cela ne l’a pas empêché de faire le buzz l’automne dernier, à Paris comme ailleurs, en publiant les carnets intimes de Marilyn Monroe (plus de 100 000 exemplaires écoulés en France).«Une formidable succession de coups de chance», estime-t-il avec le recul, qui lui a permis de ren-contrer le rocker et poète américain Lou Reed.«On est devenus très potes, on s’appelle une fois par semaine.»

Gagner l’amitié d’une star n’est pas banal pour un enfant de Porrentruy, fût-il devenu directeur d’une prestigieuse collection littéraire à Paris. C’est un peu comme si son propre père, l’artiste peintre Jean-François Comment, décédé en 2002, avait fréquenté Picasso! Comment l’Ajoulot sait encore s’émouvoir.

FABULEUX ATELIER

Les toiles de son père, exposées dans l’atelier, un lieu rare et habité, intégré à la maison familiale, sur les hauteurs du quartier de La Schliff, à Porrentruy, l’inspirent. Jeanne Comment, sa mère, s’en réjouit. Quand on l’interroge sur sa crainte des voleurs, la délicieuse octogénaire répond, pleine d’esprit:«Mais j’aime bien les visites!»

Tandis que Thomas, son fils, s’exerce balle au pied dans le jardin, pour une fois seul, Bernard Comment dit les bonheurs simples et casaniers qu’il éprouve à chacune de ses visites, comme de«manger le jambon à l’os ou la friture de carpes». Que Porrentruy ressemble de plus en plus à une ville à vendre ne lui a cependant pas échappé. Le déplore-t-il pour autant?«Pas totalement, répond-il, parce que j’y retrouve ainsi des permanences, qui contrastent avec la frénésie parisienne et qui, en définitive, me rassurent plus qu’elles ne m’affolent.»

«Tout passe», de Bernard Comment, Ed. Christian Bourgois.