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HOMMAGE
BERNARD GIRAUDEAU
Vaincu par son cancer samedi 17 juillet à 63 ans, le plus marin des acteurs de France avait eu le temps de vivre et celui d’apprendre à mourir. Les livres et la maladie en avaient révélé la part d’ombre, la plus belle.

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 22.07.2010

LA BEAUTÉ DEDANS

Première image, il y a l’attente, l’ennui dans La Rochelle. Il y a l’attente du père, militaire, toujours loin, l’Indochine, l’Algérie. Un jour de cette enfance, il sait que papa a une permission et qu’il va revenir et il veut tant lui faire plaisir, alors il veut tondre le gazon, alors il n’y a forcément pas de tondeuse, et alors il prend des ciseaux. Brin d’herbe par brin d’herbe, il coupe, il le fait jusqu’au bout, il aimerait tellement trouver le chemin vers le père. Un jour, tellement plus tard, il racontera ce moment où son géniteur lui dira avoir «tout raté dans la vie», à part peut-être deux ou trois parties de pêche à l’anguille avec son fils. Bernard Giraudeau a cherché longtemps comment ne pas dire la même chose, comment faire de sa violence, de ses fuites et de ses désirs quelque chose qui ressemblât à sa vérité, peut-être à de l’amour.

LES ANNÉES BEAU GOSSE

Il fallut pour ça prendre la Jeanne d’Arc: 181 mètres de guerre, de croiseur porte-hélicoptères. Il s’embarque à 17 ans, fera deux tours du monde au milieu des sixties. Aller voir derrière la vague, trouver une discipline, sentir, essayer des rêves.

Mais rester assez lucide quand même pour en deviner les limites. Il dira: «La mer porte des rêves que les ports assassinent.» Les putains qui portent votre bonnet à pompon rouge et l’alcool en bordée, ce n’est pas toujours si romantique, vous savez.

Il s’invente une sorte de folie mentale à 20 ans – déjà l’acteur – et se fait réformer. Le croiseur a été retiré du service le mois dernier. A Michel Drucker venu le voir, il dira: «Tu vois, je suis comme la Jeanne d’Arc, je rentre au port.» On ne guérit jamais de ses souvenirs.

A 20 ans, il marche chaloupé comme un marin, il parle mal. L’amour avec une prof de danse, le Conservatoire à Paris, dont il sort premier prix, lui inventeront un nouvel océan de vie, celle devant planches et caméras. Une autre image le raconte: le corps scandaleusement érotique de Valérie Kaprisky, collée seins nus contre sa chemise blanche, et son mouvement de recul à lui, le beau gosse frimeur de L’année des méduses, en 1984. Il est alors l’homme que les femmes aiment: beau à tomber, à tomber dans ces yeux bleu de mer, insolent un peu et cruel sûrement. Ses partenaires de l’époque décrivent pourtant cet orgueil de coq, cette impatience, ce mutisme parfois dépressif ou arrogant, la colère et donc la lézarde en lui: voilà le mouvement de recul. Il veut le triomphe, mais il voudrait aussi autre chose, un voyage vers ce gouffre, cette faille, quelque chose qui ne soit plus la course.

Il aime une femme durant dix-huit ans, Anny Duperey, avec laquelle il fait deux enfants, Gaël puis Sara, mais qu’il n’est pas sûr de rendre heureux. Il dira: «Il faut savoir donner, je crois qu’il m’est arrivé de savoir. Mais il faut savoir recevoir aussi.» Il a l’insécurité des forts, ou de ceux qui se croient forts. Il aime le risque, grimper les montagnes ou parcourir les mers, ou carrément faire des films lui-même (le réussi Les caprices d’un fleuve, en 1996).

Il ne trouve pas la faille, mais la faille le trouve. Elle s’appelle le cancer du rein, en 2000. Il s’en sort, mais fait le malin, comme lorsqu’il va chercher des rognons dans un resto pour les manger à l’hôpital le 31 décembre. La provocation encore un peu, le jeu, le Bernard Giraudeau hâbleur, le cabot une dernière fois.

LES VOYAGES DU PARTAGE

Mais quatre rechutes surviendront, notamment au poumon, et c’est un chemin. C’est un chemin que beaucoup connaissent, car il n’est évidemment pas le seul à avoir du courage, à tenter d’apprendre au moment des tempêtes à vivre plus droit, plus juste, pour apprivoiser la mort comme une chose non plus impossible, seulement profondément juste: une alerte douce, façon de dire aux hommes qu’agitation, fortune ou lumière sont seulement des leurres, de pitoyables attrapecercueils comme les autres.

C’est sans doute affreusement banal de saisir un peu de la vie quand elle menace de claquer la porte, mais il aura cette phrase si belle: «La maladie sans l’amour, c’est la mort.»

Il fait désormais, dès 2001, les voyages du partage, ceux de livres aux phrases courtes, emplis d’embruns de larmes, de quelques regrets, d’un romanesque merveilleusement espérant: Le marin à l’ancre, Les hommes à terre, Les dames de nage. Cher amour, en 2009, s’adresse à une femme rêvée, désirée, pas encore trouvée.

Il écrit: «Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début.» Pour aimer de cet amour-là, il faut s’ouvrir, trouver une paix. Il trouve. Il maigrit terriblement, devient encore plus beau du dedans, un grain de l’essoufflement dans la voix. Il met sa notoriété au service des malades du cancer, des hôpitaux qui manquent de moyens, s’essaie à des thérapies complémentaires, aux lectures philosophiques pour chercher un sens.

Et puis un samedi de juillet, à 7 heures du matin, il ferme les paupières et voit de ses yeux bleus le bleu de la mer encore. Derrière lui, les brins de l’herbe de l’enfance sont enfin coupés net. Il ne sait pas ce en quoi il croit, à quoi il faut s’attendre, mais la curiosité l’emporte. Il se laisse faire, s’avance dans ce bleu. Les marins ne meurent pas et Bernard Giraudeau ne meurt pas. Il s’évade.


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Tags: Bernard Giraudeau, acteur, écrivain, cinéma, disparition, cancer Aller en haut de page Haut de page

 

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