UNE VIE À PLEINS GAZ
Le commentateur moto «chaud bouillant» de la RTS a raccroché son micro le 30 juin dernier. Portrait d’un passionné qui ne compte pas sur la retraite pour s’arrêter.

Par Aurélie Jaquet - Mis en ligne le 17.07.2012

Il en a encore les larmes aux yeux. Sept ans plus tard, l’émotion est intacte lorsque le commentateur chaud bouillant de la RTS raconte ce jour de novembre 2005 qui sacra Tom Lüthi, son Tom Tom, champion du monde à Valence. «Oui, je suis un grand sensible», admet celui qui aurait parié son salaire annuel que jamais il n’aurait la chance d’assister à un tel exploit au cours de sa carrière. Le 30 juin dernier, à 63 ans, Jon-Jon a définitivement raccroché son micro de commentateur moto. «J’avais envie de terminer par le Grand Prix d’Assen, aux Pays-Bas, là où j’ai commencé il y a trente-cinq ans.» Une façon de boucler la boucle avant de lever le pied et de profiter du temps entouré des siens, son épouse, Michèle, 57 ans, et leur fille, Chloé, 28 ans, à qui il a transmis sa passion. «A 18 ans déjà, elle était plus casse-cou que moi. J’ai dû la freiner», ironise Jonzier.


Abonné aux 4ème places

Passionné fou de moto, le jeune retraité des circuits ne cesse de dévier lorsqu’on lui demande de nous raconter sa vie. Il évoque plutôt les mille et un souvenirs glanés au fil de sa carrière. Au point qu’on en apprend presque plus sur Tom Lüthi que sur lui en une heure de conversation.
«Que voulez-vous, la moto, c’est ma vie. A 8 ans déjà, je mettais une pincette et un bout de carton sur la fourche de ma trottinette pour imiter le bruit d’une bécane. Six ans plus tard, je vendais mon train électrique pour me payer un vélomoteur. Il a duré quinze jours, tellement je l’avais maquillé.» A 18 ans, il enfourche sa première vraie bécane et se lance dans la compétition en 500 cm³. Une carrière éclair qui durera trois saisons. Sans regrets. «Il y avait des garçons bien plus doués que moi. J’étais abonné aux 4es places et je n’avais aucune envie de tout sacrifier pour une carrière.» Il quitte alors les circuits pour retrouver les bancs d’école, boucle une formation en mécanique et enchaîne avec un diplôme de dessinateur, puis de constructeur technique. Grand connaisseur d’un sport mineur encore peu médiatisé, il propose des piges ponctuelles à l’ex-Tribune de Lausanne, devenue Le Matin, et à 24 heures, alors Feuille d’Avis de Lausanne, et signe en parallèle, sous des pseudos, au Nouvelliste, à La Suisse, au Sport de Zurich et à L’Equipe. «C’était le rêve: l’été, je bossais pour la moto, l’hiver je partais bourlinguer sac au dos. A cette époque, l’ambiance dans les teams était bon enfant. On n’avait pas un rond, on faisait la route ensemble sur le Continental Circus et je dormais dans les caravanes des mécaniciens ou des pilotes»,
se souvient Bernard Jonzier.
En 1978, il se lance comme consultant au côté de Jacques Deschenaux. Ironie du sort, c’est un problème technique qui lui ouvrira les portes de la TSR. «Le poste avait lâché; Jacques devait courir chercher un technicien et m’a demandé de me débrouiller seul à l’antenne pendant son absence. Boris Acquadro, alors chef du service des sports de la TSR, était par hasard devant son écran ce jour-là. Il a été convaincu par ma prestation.» Ses commentaires enflammés ne passent pas inaperçus et font vite grimper sa cote de popularité. Jusque dans le petit village bernois de Linden, où la famille de Tom Lüthi, en qui Bernard Jonzier a cru bien avant ses confrères alémaniques, est souvent branchée sur la chaîne romande. Sa spontanéité et ses envolées à l’antenne agacent parfois aussi. «Il y a trois ou quatre ans, un cadre de la télévision m’a demandé de me calmer, me soupçonnant de simuler ma passion. Je lui ai répondu que je ne simulais peut-être pas plus que sa femme au moment du devoir conjugal! Cela m’a causé des problèmes durant quelques mois! Cela dit, quand je me réécoute aujourd’hui, je me dis effectivement qu’après tant d’années j’aurais dû me calmer», admet Jonzier, qui confie avoir commenté les 500 courses de sa carrière de journaliste sportif sans notes, debout dans sa cabine. «Je vivais ces rendez-vous comme si j’étais sur une moto, et je terminais bien souvent en sueur derrière mon micro», plaisante le commentateur. Son premier grand prix de l’autre côté de la télévision, il l’a regardé chez lui, dans son salon, avec des copains. «Ils m’ont demandé de leur commenter la course en direct!»


La route 66

Conscient que le micro et l’adrénaline du circuit lui manqueront, il a déjà prévu de revenir de temps à autre, dès 2013, comme consultant au côté de Matthieu Juttens, 26 ans, son successeur. Un journaliste formé à l’école Jonzier, que le jeune homme écoute depuis ses 4 ans. «Je lui ai dit de ne pas m’imiter, de rester lui-même. De toute façon, quand tu fais trois heures et demie d’antenne, tu ne peux pas tricher.»
En plus d’un petit rôle qu’il occupera probablement pour le team de Lüthi, Bernard Jonzier souhaite s’engager comme bénévole auprès de l’association Porte-Bonheur, qui vient en aide aux orphelins de Suisse, et fera la lecture aux pensionnaires malvoyants de l’EMS Clair Soleil, à Ecublens, où sa mère a fini sa vie. Il se réjouit aussi de pouvoir prendre la route avec Michèle, qui partage son amour de la moto, mais aussi du théâtre et des expos. «Je suis un fidèle de Vidy, du Kunstmuseum de Bâle, de la Fondation Beyeler. Et puis je compte aussi profiter de ma retraite pour me mettre à la cuisine!»
Sportif accompli, fou de voyages, Bernard Jonzier l’hyperactif ne compte pas sur sa retraite pour se poser. «On a déjà prévu de partir cet été, avec ma femme et deux couples d’amis, faire la mythique Route 66, aux Etats-Unis. Un vieux rêve. Je raterai deux grands prix. Tant mieux, ça m’aidera peut-être à décrocher.» Bonne route, monsieur Jonzier!