Recherchez
« Article précédent Article interviews n°51/105 Article suivant »
SORTIR DU NUCLÉAIRE
BERTRAND PICCARD: «ON NE DEVRAIT PLUS AVOIR LE DROIT DE GASPILLER DE L’ÉNERGIE»
Réglementer la consommation énergétique, offrir des prêts à taux zéro, utiliser les nouvelles technologies: pour le fondateur de Solar Impulse, la catastrophe de Fukushima doit servir à changer les mentalités.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 12.04.2011

Une chemise noire impeccable, un pantalon de la même couleur, Bertrand Piccard n’a pas la salopette maculée de l’ouvrier mais emprunte la métaphore au registre du plombier. «Boucher les fuites, plutôt qu’ouvrir le robinet», c’est ainsi que l’illustre Vaudois veut résoudre l’équation énergétique de la planète. Depuis maintenant dix ans et le lancement de son projet d’avion solaire, il planche sur des concepts d’efficacité énergétique et sur le développement des énergies renouvelables. A l’heure où la catastrophe de Fukushima remet, en Suisse et dans le monde, l’approche nucléaire en question, Bertrand Piccard ouvre le champ des possibles.

 

«Economiser de l’énergie rapporte de l’argent»
Bertrand Piccard

 

A toute chose malheur est bon: Fukushima fait la promotion des énergies renouvelables…

Il faut prendre les choses dans l’autre sens: c’est le développement durable qui, depuis des années, met en garde contre les excès de notre mode de vie. Fukushima nous rappelle la réalité: même avec des technologies très avancées, dans le pays technologiquement le plus développé du monde, on peut avoir une catastrophe. Tous les arguments de sécurité qui peuvent être avancés maintenant ne seront plus crédibles. On n’est plus dans le débat de savoir si l’énergie nucléaire est bonne ou mauvaise. On doit répondre désormais à la vraie question qui est de se demander si l’on a vraiment besoin du nucléaire.

Pour vous, il faut en sortir?

Il ne faut pas sortir du nucléaire comme un dogme, il faut remplacer le nucléaire qui est une idéologie dépassée et une vieille technologie par de nouvelles, beaucoup plus prometteuses et qui rapporteront beaucoup plus de croissance durable et de profits à notre société.

Abandonner le nucléaire, mais à quelle échéance?

Il ne s’agit pas de tourner le commutateur des centrales actuelles sur off et de revenir à l’âge de la pierre. On ne peut pas se le permettre. Les technologies d’aujourd’hui peuvent faire économiser à un pays comme la Suisse 2% d’énergie par an. Par conséquent, pour les quelques années à venir, on a encore besoin des centrales en fonction, mais pas d’en construire de nouvelles. Si l’on réduit notre consommation, dans quinze ans on n’aura plus besoin de centrales.

Mais comment diminuer notre consommation de 2%?

Quand on a une fuite dans sa baignoire, au lieu d’ouvrir le robinet pour rajouter de l’eau, il faut colmater la brèche. Aujourd’hui, on a des fuites énergétiques énormes, un gaspillage incroyable. Avant de vouloir commencer à produire plus d’énergie, il faut l’économiser. Cela représente des axes lucratifs pour nos entreprises et pour la création d’emplois: investir dans l’isolation des bâtiments, la modernisation des systèmes de chauffage, des voitures consommant moins de carburant, des éclairages avec de nouveaux systèmes, notamment LED, le transport d’énergie avec du courant continu au lieu de courant alternatif et tous les actes de la vie de tous les jours qui permettent de grappiller quelques pour-cent par-ci, par-là.

Par exemple?

Si l’on passe de 25 à 20 ºC dans sa maison, on économise à peu près 40% de la consommation d’énergie de chauffage. C’est colossal. Sans avoir fait quoi que ce soit d’autre. Par ailleurs, on a des chauffages archaïques en Suisse, qui datent d’il y a une vingtaine d’années. Même remplacés par une autre chaudière à mazout, ils conduiraient à une baisse de consommation énorme. L’argument fallacieux est de dire que l’on aura une société de plus en plus électrique et qu’il faudra donc de plus en plus de centrales nucléaires. Il faut considérer l’énergie dans son entier. Economiser du pétrole sur la circulation des voitures est une manière d’améliorer la situation énergétique globale. Si l’on produit de l’électricité avec une centrale thermique et qu’on l’utilise pour des voitures électriques, on produit deux fois moins de CO2 que le même parc de véhicules avec un moteur à explosion. Il est fondamental de comprendre que notre niveau de vie n’en sera que meilleur. Car les programmes d’économie d’énergie rapportent énormément d’argent.

Vraiment?

Oui, car la mise en place de ces nouvelles technologies dynamise notre économie et nos entreprises. Je vous donne un exemple complètement banal. Je vis dans une maison construite en 1977. Cette année, j’ai mis 15 000 francs pour isoler le toit. Du jour au lendemain, j’avais 4 ºC de plus dans ma maison et j’ai pu réduire le chauffage d’autant. Si l’on considère les déductions fiscales sur les travaux d’isolation et les économies de chauffage réalisées, cela rapporte plus que la Bourse! Au moins 12% par an de gains nets sur l’investissement.

Vous chauffez au mazout?

J’ai honte de l’avouer, mais oui. Et, si j’ai isolé ma maison, c’est pour pouvoir maintenant passer à la pompe à chaleur. C’est aussi comme ça que l’on crée de l’emploi et que l’on stimule l’économie. On vit aujourd’hui avec une croissance économique linéaire et non exponentielle, parce qu’à peu près tout le monde dans les pays riches possède la majorité de ce dont il a besoin. Si l’on veut relancer l’économie, il faut proposer aux gens des produits qu’ils n’ont pas encore: les cleantech. Cette consommation rapporte de l’argent à ceux qui la produisent, à ceux qui l’utilisent et l’on est gagnant du point de vue environnemental. C’est une situation win-win de tous les côtés.

Certes, mais faire isoler sa maison, mettre une pompe à chaleur a un prix…

On dit toujours: «C’est trop cher.» Mais c’est uniquement parce qu’on a une vision focalisée et pas globale. On confond le prix et le coût des énergies. Le kilowattheure de solaire va être encore aujourd’hui un peu plus cher que le kilowattheure de nucléaire ou de thermique, mais pas le coût. Car le prix du solaire comprend l’entier du coût de production et de ses conséquences, alors que le prix du nucléaire ou du thermique ne comprend pas les 200 millions d’années qu’il a fallu pour réaliser le stock; il ne comprend pas le coût environnemental des changements climatiques, ni le coût des guerres pour le pétrole ou celui d’une catastrophe nucléaire. Car Fukushima va coûter des centaines de milliards au Japon, si l’on compte la perte de productivité. Tout le pays va se retrouver dans une situation gravissime.

Oui, mais cela ne change pas le prix de la pompe à chaleur pour le petit propriétaire suisse…

C’est vrai que certaines personnes ne peuvent pas se permettre l’investissement, même s’il est rentable. C’est pour cette raison que l’Etat doit concéder des prêts à taux zéro qui permettent à ceux qui n’en ont pas les moyens de faire les investissements nécessaires. Le rôle des politiques est aujourd’hui extrêmement important. Il faut une vision globale et la mettre en œuvre. Comme à la fin du XIXe siècle. La Suisse était un petit pays agricole pauvre et on a mis sur pied des plans nationaux pour creuser des tunnels et construire des barrages. Sur le moment, c’était plus cher et plus compliqué que de passer les cols à dos de mulet et de s’éclairer à la bougie. Et pourtant on l’a fait et c’est ce qui a conduit à la richesse du pays. Il faut exactement la même vision aujourd’hui pour la révolution énergétique.

Vous pensiez il y a quelques années que le bon sens suffirait, vous n’y croyez plus?

Je suis aujourd’hui plus interventionniste que je l’étais, c’est juste. La prise de conscience ne suffit pas. Elle suffit pour changer les pensées mais pas les actes. Il faut mettre en place des normes claires de consommation d’énergie. On ne devrait pas avoir le droit légalement de gaspiller de l’énergie. Je rappelle simplement que des lois interdisent de jeter ses ordures dans la forêt. Pourquoi dès lors a-t-on le droit de déverser autant de CO2 qu’on veut dans l’atmosphère? Aujourd’hui, il est permis d’utiliser une voiture qui consomme 20 litres aux 100: c’est inadmissible.

Sur quelle technique miser: le solaire, l’éolien, la géothermie?

Il ne faut surtout pas croire que le solaire va assurer l’entier de la consommation énergétique de notre planète rapidement. Il faut une diversification des sources d’énergie. De l’éolien, de la géothermie, de la biomasse, de l’hydroélectricité de proximité, avec de petites turbines que l’on peut placer sans endommager l’environnement dans de petits cours d’eau. Ce sont à chaque fois des pour-cent que l’on grappille. Il y a des millions de tonnes de bois qui pourrissent dans les forêts, des déchets organiques avec lesquels on peut produire du gaz.

Ne peut-on moderniser le nucléaire pour le rendre plus propre et moins dangereux?

Pourquoi tourner en rond avec des solutions dépassées, plutôt que d’ouvrir sur de nouvelles solutions. On peut utiliser le nucléaire de manière moins dangereuse en creusant des puits de 5000 mètres pour récupérer la chaleur du noyau de la terre en fusion. Les 99,9% de la masse de la planète fait plus de 100 ºC. Ça veut dire que les 99,9% de la planète produisent l’énergie que l’on essaie artificiellement de créer avec les centrales nucléaires.

Peut-on creuser de tels puits?

Mais on le fait tous les jours pour chercher du pétrole! La géothermie est une solution tout à fait adéquate. Saint-Gall vient de voter un budget pour une importante centrale géothermique.

Economiser 2% d’énergie a-t-il un sens, sachant que, le niveau de vie de la Chine et de l’Inde augmentant, la consommation globale va aller croissant?

Si c’est pour protéger l’environnement, ça n’a pas de sens. Si c’est pour soutenir notre économie nationale, notre pouvoir d’achat et la création d’emplois, ça en a un, oui. On doit réaliser aussi que les Chinois ont besoin des cleantech. Ce serait bien si c’était nous qui les leurs fournissions plutôt que quelqu’un d’autre.

Cela veut dire qu’on consommera plus ces prochaines années…

L’humanité va consommer plus, oui. Si l’on voit que les voisins sont alcooliques et toxicomanes, est-ce une raison pour le devenir soi-même? L’énergie est une addiction. Il est tellement facile d’en consommer plus; et, plus on en consomme, plus on croit qu’on en a besoin. Il faut changer de mentalité.

Réagissez à l'article


Votre pseudo
Texte
(Max 400 car.)
 
Votre email(Ne sera pas affiché sur le site.)
 
Filtre anti-spam : Recopiez le texte ci-dessus
 



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: interview, Bertrand Piccard, nucléaire, Fukushima, Solar Impulse, énergies renouvelables Aller en haut de page Haut de page

 

Réagissez à l'article

OdCtrgugm, le 04.08.2011 à 02:12

AKAIK you've got the anwesr in one!

Réagissez »


A lire aussi

CROISADE

Dr Bertrand Buchs: «On ne doit pas se coucher devant les pharmas»

Après Novartis, ce rhumatologue appelle à boycotter les médicaments de Merck Serono et fustige «la grande trouille» des autorités genevoises. »


ÉCONOMIE

Jean-François Rime: «La bureaucratie coûte des milliards aux entreprises»

Le conseiller national UDC fribourgeois sera le premier Romand à présider l’USAM et son puissant réseau de 300 000 PME. Quelles seront ses priorités? »


MONDIALISATION

Nadine de Rothschild: «Je vais enseigner le savoir-vivre aux Chinois»

Elle se lance à la conquête de la Chine! Impératrice des bonnes manières, la baronne de Rothschild publiera cet été, à Pékin, son best-seller «Le bonheur de séduire, l’art de réussir». »

DOSSIER ÉNERGIE

NUTRITION

Nutrition: le cuit donne plus d'énergie.

La viande cuite apporte plus d’énergie que la viande crue. »


GYMNASTIQUE ASIATIQUE

Vous avez dit daruma taiso?

Cette gymnastique aux exercices millénaires longtemps tenus secrets se dévoile enfin. »


ENERGY DAY

La guerre électrique est déclarée!

Une nouvelle plate-forme internet, de nouvelles étiquettes-énergie et un Energy Day consacré à l’électroménager. EnergieSuisse traque le gaspi. »


INTERVIEW

Jean-Christophe de Mestral: «Le thorium ne doit pas être oublié»

Le monde doit développer de nouvelles énergies. Entre le solaire, l’hydraulique et l’éolien, le nucléaire a encore une carte à jouer: le thorium. Un ouvrage sur cette filière vient de sortir. »


ÉLECTIONS FÉDÉRALES 2011: 4/6

Christian Lüscher dans la vallée verte

Christian Lüscher reste convaincu qu’il faut poursuivre la recherche nucléaire. «L’illustré» l’a emmené dans le Toggenbourg (SG), région qui veut devenir autonome en énergie d’ici à 2034. »


SPÉCIAL FEDERER: LES 30 ANS DU CHAMPION

Une vie 5 en sets: 1981-1993, un enfant de la balle

Dans la banlieue bâloise, Robert et Lynette Federer tentent de canaliser l’incroyable énergie de leur fils à travers le sport. Au tennis, l’enfant se révèle étonnamment doué. »


ÉNERGIE

Doris Leuthard hydraulique

La ministre de l'énergie doit préparer l'avenir sans nucléaire. Sa visite du chantier de rénovation des installations glaronaises de Linthal symbolise cette nouvelle politique énergétique. »


ANTISTRESS

Chiball: boules d’énergie

Cette nouvelle tendance zen contre le stress associe la médecine chinoise à cinq disciplines en utilisant des ballons de couleur parfumés. A découvrir les 5 et 6 juillet à Lausanne. »


MÜHLEBERG (BE)

Remplacer l’atome: mission impossible?

La Suisse renonce à produire de l’électricité nucléaire d’ici à 2034. Solutions pour remplacer ces 40% de courant domestique: nouvelles technologies et économies d’énergie. L’avis de deux experts. »


SORTIR DU NUCLÉAIRE

Bertrand Piccard: «Cessons de gaspiller de l’énergie»

Réglementation de la consommation énergétique, prêts à taux zéro, nouvelles technologies: pour le fondateur de Solar Impulse, le drame de Fukushima doit changer les mentalités. »


ART MARTIAL CHINOIS

Pratiquez le taï-chi pour décupler votre énergie

Art martial chinois séculaire, le taï-chi-chuan est pratiqué par différentes écoles. La méthode Stévanovitch en est une: deux stages permettent de la découvrir. »

DOSSIER: SOLAR IMPULSE

BAL DES DÉBUTANTES

L’expérience unique d’Oriane Piccard

Invitée à participer au prestigieux Bal des débutantes, Oriane fait son entrée dans le monde aux côtés de noms illustres comme Eastwood, Willis ou de Bourbon Parme. »


SALON DU BOURGET 2011

Solar Impulse, la star du salon aéronautique

Hôte d’honneur du Salon du Bourget, l’avion solaire a délivré son message au monde, notamment grâce à ses deux ambassadeurs: Bertrand Piccard et André Borschberg. »


SORTIR DU NUCLÉAIRE

Bertrand Piccard: «Cessons de gaspiller de l’énergie»

Réglementation de la consommation énergétique, prêts à taux zéro, nouvelles technologies: pour le fondateur de Solar Impulse, le drame de Fukushima doit changer les mentalités. »


VIVRE AVEC LE RISQUE

»


LA RÉTRO DE «L’ILLUSTRÉ»

Les mots qui ont fait parler d’eux en 2010

Eyjafjöll, iPad, «Solar Impulse», Peter K., 3D… imprononçables ou envahissants, ces mots n’ont pas pu vous échapper cette année. Retour en mots. »


SOLAR IMPULSE

Les nouveaux enjeux d'une folle aventure

Après le vol de nuit, cap sur l’Atlantique. Toutes les explications sur un projet d’exception. »


AVION SOLAIRE

Vol de nuit de «Solar Impulse»: l’équipe

Derrière les deux pilotes, Bertrand Piccard et André Borschberg, il y a une équipe de quelque 70 membres. Leur mission: faire avancer un projet novateur. »


SOLAR IMPULSE

Vol de nuit de «Solar Impulse»: les pilotes

A l’aube du vol perpétuel, que représente la notion de nuit pour Bertrand Piccard et André Borschberg? Interview croisé. »


SOLAR IMPULSE

Vol de nuit de «Solar Impulse»: le décryptage

Un vol de vingt-cinq heures pour une première historique. Un défi lancé il y a sept ans, en passe de devenir réalité. Mais comment ça marche? »


SOLAR IMPULSE

Vol de nuit de «Solar Impulse»: la préparation

Matériel hypersophistiqué, compétences de vol, résistance au stress et à la fatigue: plongée dans la préparation des aviateurs solaires. »


SOLAR IMPULSE

LE DOSSIER DE L'ILLUSTRÉ

Prenez votre envol avec Solar Impulse. »

Page générée en 205 ms.