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FORCENÉ DE BIENNE
LA FOLLE DÉRIVE D’UN PROF DE MATHS
C’est du jamais vu! Un retraité de 67 ans qui met en déroute les meilleures polices du pays. Qui est-il? Mathématicien aussi génial que dangereux ou homme désespéré par la vente de la maison de son enfance? Enquête sur les traces d’une ombre.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 15.09.2010

Peter Kneubühl allume sa lampe frontale; chez lui, l’électricité a été coupée il y a longtemps. Les volets sont clos, comme d’habitude. Cloîtré depuis plusieurs jours, l’homme de 67 ans, ombre fantomatique de 2 mètres, front dégarni, barbe blanche, erre dans sa villa délabrée. Il enrage contre cette «société pourrie» qui veut lui arracher sa maison, celle de son enfance, là où il a toujours vécu. Elle sera mise aux enchères le 29 septembre, ainsi en a décidé la justice en conclusion d’une longue guerre d’héritage qui l’oppose à sa sœur. Il ne peut pas l’admettre. Cette demeure, c’est ce qui lui reste de ses parents décédés, tant vénérés, tant trahis par cette sœur. Il fulmine: pour l’argent, elle est prête à laisser la maison familiale, elle qui ne s’est même pas déplacée pour l’enterrement de son père, en 2000, et de sa mère, une année plus tard. Non, il n’acceptera pas. Peter Kneubühl songe aux armes qu’il a chez lui, héritées, selon un voisin, de son père, auquel il ressemble beaucoup physiquement. Il sait maintenant ce qu’il doit faire. Le 8 septembre, des visites sont prévues. Il se barricadera. C’est certain, ils enverront ces «Schweinhunde» (chiens de cochons) de policiers le chercher. Ils les connaît bien ceux-ci. Et là…

En intervenant, ce mercredi 8 septembre, au chemin Mon-Désir, à Bienne, dans ce quartier des Tilleuls si tranquille, les policiers savaient-ils qui était réellement Peter Kneubühl, son délire de persécution, son désespoir? Certainement pas. Sinon, comment expliquer qu’ils se soient laissé surprendre par ce frêle professeur de maths à la retraite? C’est pourtant ce qui est arrivé. Tout commence à 7 heures du matin. Les agents arrivent pour permettre la visite de la maison. Mais ils se retrouvent face à un homme déterminé, barricadé et armé. Des renforts – les forces spéciales – sont demandés, les rues bloquées, les voisins immédiats évacués. Durant plusieurs heures, Peter Kneubühl reste retranché et refuse tout contact. Brusquement, dans la nuit, vers 1 heure, il sort par une fenêtre et tire à bout portant avec son fusil sur un membre de l’unité d’élite bernoise. La balle traverse le casque. Le jeune policier s’effondre, grièvement blessé. Quelques secondes de stupeur parmi ses collègues permettent au forcené de s’échapper dans la nuit.

Ce n’est qu’à 14 heures, l’après-midi, que François Gaudy, le chef de l’intervention, viendra admettre devant la presse que le «tireur est en fuite». Entre-temps, l’école a été fermée. Des dizaines de policiers bernois, épaulés par des collègues zurichois, bâlois et argoviens, se sont déployés dans toute la ville. Du jamais vu à Bienne. Par mesure de sécurité, plusieurs notables de la ville sont priés de ne plus dormir chez eux. Pour la police, Peter Kneubühl est devenu un prédateur. Le quartier des Tilleuls est placé en état de siège: barrages routiers, véhicules blindés, tireurs d’élite embusqués aux fenêtres. Et pourtant l’homme parviendra à surprendre une nouvelle fois la police. Surgissant dans le quartier à 3 heures, il ouvre le feu, les forces de l’ordre ripostent. Les habitants compteront quatre coups de feu. Et, chose incroyable, le retraité parvient de nouveau à s’échapper. Ni les chiens policiers ni l’hélicoptère Super Puma de l’armée, équipé d’une caméra infrarouge, ne retrouvent sa piste. La police est ridiculisée. Le vendredi, les recherches s’intensifient. Pas moins de 260 policiers au total sont engagés pour retrouver le fugitif. Sans succès. Des renforts sont appelés, de Lucerne, de Thurgovie… Il reste introuvable.

«Comme un Sioux, il efface ses traces»
Philippe Garbani, vice-préfet de Bienne-Nidau

L’histoire de ce prof de maths à bout de nerfs, prêt à affronter toutes les polices du pays pour défendre sa maison, suscite une certaine sympathie. Elle inspire un groupe de soutien sur Facebook et des jeunes de la ville impriment des T-shirts à son effigie. La presse alémanique le surnomme «le fantôme de Bienne».

Invisible, Peter Kneubühl ne l’a pas été que dans sa cavale, mais aussi durant sa vie. A tel point qu’il n’a aujourd’hui presque plus aucune existence légale. Il ne possède pas de carte d’identité, n’est pas inscrit au contrôle des habitants, ni aux impôts. Il ne touche ni AVS ni aide sociale. L’homme est sans emploi depuis le début des années 90 où, hermétique à l’informatique d’après la police, il a été renvoyé du Technicum de Bienne. Dans une grande précarité, sans voiture ni téléphone, il aurait survécu en vidant petit à petit les deux comptes de sa mère, aujourd’hui à sec.

Il vit reclus chez lui, ne sortant que la nuit. Pour Peter Wyss, un voisin, c’est le décès de ses parents qui l’a anéanti: «Il vivait avec eux et n’avait ni femme ni enfants. A leur mort, il n’avait plus personne.» Peter Kneubühl aurait alors traversé une profonde dépression. Il se referme. «Il a disparu à tel point que personne ne s’est aperçu qu’il disparaissait», commente Philippe Garbani. Le vice-préfet de Bienne-Nidau, lui non plus, ne dort plus chez lui. Pourtant, le magistrat éprouve une certaine empathie pour le personnage: «Ne me demandez pas comment c’est possible, je ne le sais pas. Mais, comme un Sioux, il a effacé ses traces.» Enquêteurs et journalistes peinent à reconstituer le parcours de cet homme. On parle d’un séjour à l’étranger, d’études menées à l’EPFZ. C’est une énigme.

Pourtant, en 2006, le Biennois attirera l’attention des services sociaux, qui demandent une mise sous tutelle. Il s’y opposera avec force. Il envoie alors plusieurs courriers aux autorités, des lettres hallucinantes pouvant aller jusqu’à 275 pages, avec des annexes, dans un allemand parfait, écrites à la machine à écrire, sans rature ni faute d’orthographe. Dans certaines semble se dessiner l’origine de ses troubles: un lourd secret de famille, avec des soupçons d’abus sexuels. «Contrairement à ce qu’on nous reproche, ni mon père ni moi n’avons violé ma sœur», écrit-il. Une sœur haïe qu’il dépeint comme une féministe enragée complotant à la destruction de la masculinité. Aujourd’hui établie dans le Sud de la France, cette femme a coupé les ponts depuis longtemps avec sa famille, avec la Suisse. «Aucune trace d’une plainte n’a été trouvée, souligne le vice-préfet Philippe Garbani. Tout cela n’est peut-être que dans sa tête.»

Malgré ses lettres déroutantes, en 2007 la justice donne raison à Peter Kneubühl. Il n’y aura pas de mise sous tutelle. L’homme redisparaît. Jusqu’à ce mois de septembre 2010 où un cousin éloigné vivant en Angleterre appelle la commune de Bienne. Il a reçu une lettre où le mathématicien lui annonce la vente de la maison, «la fin de tout». Ce proche craint un suicide. La préfecture décide cette fois de faire interner le retraité au Centre psychiatrique de Bellelay, pour son bien. Il refuse. Sa plus grande peur a toujours été d’être placé dans une institution. Mais, dans le même temps, un juge civil, qui tient à procéder à la vente de la maison, décide d’envoyer les forces de l’ordre. Et d’un coup, le 8 septembre, avec l’arrivée des agents, c’est comme si la réalité donnait raison à ses délires paranoïaques: la police veut le tuer. La suite, on la connaît.

CAFOUILLAGE?

Y a-t-il eu cafouillage? Etait-il judicieux d’envoyer directement la police? N’aurait-il pas été possible de retarder les enchères de la villa? Le commandant de la police bernoise, Stefan Blättler, écarte ces questions: «Le besoin de se concerter entre les services sera l’un des enseignements à tirer. Mais pour l’heure il est prématuré de se demander qui savait quoi et à quelle époque. Aujourd’hui, la priorité, c’est de l’arrêter le plus rapidement possible.» Une arrestation qui pourrait prendre du temps, même si la stratégie a changé et que, dans la rue, les agents en civil ont remplacé les policiers en armure de Robocop. Les enquêteurs ont fait une découverte au domicile du forcené, un journal intime. Selon les autorités, Peter Kneubühl y a planifié méticuleusement, avec logique, toutes les éventualités de sa guerre contre la police. «Cet homme n’a jamais eu besoin d’ordinateur, son cerveau est un ordinateur, souligne le vice-préfet Philippe Garbani. Il est capable d’ingurgiter un nombre incroyable de données et de les mettre en ordre.» Matthias Herter, responsable du groupe de négociation de la police bernoise, confirme «l’incroyable perfection de son plan».

Peter Kneubühl est-il réellement ce mathématicien aussi génial que dangereux? Ou alors les autorités n’exagèrent-elles pas ses aptitudes pour masquer leurs propres manquements? Quoi qu’il en soit, l’homme a préparé son combat durant des jours, calfeutré chez lui, enfermé dans son monde. Il sait qu’il a perdu, qu’il va certainement mourir. Seul face à tous.



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Tags: Bienne, Peter Kneubühl, mathématicien, police Aller en haut de page Haut de page

 

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