Quel bonheur! Je viens de gagner 250 000 euros! C’est un e-mail de la Fondation internationale Bill Gates qui me l’annonce. Il est arrivé dans ma boîte aux lettres électronique, avec photo du fondateur de Microsoft, félicitations et numéro de tirage. «Nous sommes heureux de vous informer du résultat des programmes internationaux de gagnants de loterie tenus il y a deux jours à notre siège sis à New York.»
Suivent les indications sur la procédure à suivre pour encaisser ce pactole: envoyer mes coordonnées au cabinet de Me Jean Claude, huissier responsable des opérations, dont l’adresse internet se termine par hotmail.fr. Il faut faire vite. Le «protocole de sécurité» de cette «loterie commanditée par Bill Gates» exige qu’on réagisse «sous 48 heures» et, attention, de façon strictement «confidentielle»…
Tout cela, bien sûr, n’est que du pipeau. Une tentative d’arnaque de plus sur le web. Mais les filous grimpent cette fois d’un degré sur l’échelle du culot en usurpant le nom de Bill Gates et de sa fondation humanitaire.
Faisons mine de mordre à l’hameçon et envoyons nos pseudocoordonnées à Me Jean Claude. La réponse arrive dans l’heure. Jean-Claude Kacou (il a trouvé un nom de famille entre-temps) a «procédé à différentes vérifications» qui, Dieu soit loué, confirment notre gain de 250 000 euros. En témoigne un chèque virtuel attaché à ce courrier et orné du sympathique portrait de Bill Gates. Pour l’encaisser, il suffit maintenant d’envoyer par courrier électronique une copie de notre passeport…
D’un cybercafé
Ce message-là arrive en fait d’Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest. L’adresse IP de l’ordinateur à partir duquel il a été envoyé appartient à un fournisseur d’accès internet ivoirien. «En fait, estime Alain Volery, chef de la Division criminalité informatique de la police cantonale vaudoise, l’escroc a probablement sévi depuis un cybercafé d’Abidjan.»
Dans quels filets tombent les gogos? On le découvre sur un forum internet où une victime de cette pseudoloterie raconte sa mésaventure. «J’ai donné toutes mes coordonnées (carte nationale d’identité, passeport, boîte postale, etc.), scannées, sur e-mail. J’ai même payé des frais «administratifs et juridiques» équivalant à 350 euros, prétendûment pour la légalisation et la certification par le Ministère de la justice. Puis le dossier aurait été acheminé par le cabinet du maître au Ministère de l’économie avant d’être transmis à un établissement financier désigné par la Bill Gates Foundation pour effectuer la transaction financière. Maintenant, il y a un certain Eugène Ossey Amoukou, qui serait directeur adjoint délégué à la Banque nationale d’investissement de la Côte d’Ivoire, qui me réclame des frais de transaction équivalant à 2500 euros (1% de 250 000 euros) dans les quarante-huit heures, faute de quoi je m’exposerai à des pénalités de paiement sur les frais bancaires.» Et cette brave internaute de s’interroger sur le forum: «Est-ce que cette affaire est vraie? Est-ce que ces gens sont crédibles?» Admirons au passage l’imagination de Me Kacou et consorts pour baratiner leurs pigeons, le but étant de les délester d’un maximum de «frais» sous prétexte de leur remettre un gain aussi réel qu’un troupeau de pingouins sous le soleil de Côte d’Ivoire. Que les victimes s’entêtent et le petit jeu peut durer à l’infini. Mais ce n’est pas le seul piège que présente ce type d’attrape-gogo.
Prestations inexistantes
«En donnant vos coordonnées et vos copies de passeport, vous vous exposez à ce que les escrocs usurpent votre identité pour commettre d’autres arnaques, explique Alain Volery. Ils peuvent se faire passer pour vous sur des sites de rencontres, de prêts, de ventes de biens qui n’existent pas. Les astuces sont nombreuses, mais le principe toujours le même: soutirer le maximum à la victime contre des prestations inexistantes.»
A Genève, Nicole Z.* sait mieux que personne ce qu’il en coûte de voir son identité usurpée par les escrocs du web. Son nom est cité par les arnaqueurs de la Loterie Bill Gates comme étant l’une des heureuses lauréates qui a gagné «le mois dernier» le fameux prix de 250 000 euros.
Harcèlement
Appelons-la. Au bout du fil, la malheureuse peine à contenir son exaspération. «Je n’ai jamais participé à cette loterie bidon et jamais donné mon nom à ces escrocs. La seule fois où j’ai scanné mon passeport, c’était pour des raisons officielles. N’empêche qu’ils ont réussi à se l’approprier. Maintenant, je reçois des coups de fil du monde entier, même au milieu de la nuit, de gens qui me demandent si c’est du sérieux. Cela dure depuis des mois. Avant-hier encore, on m’a appelée du Mexique. Ce qu’on peut faire pour stopper ça? J’ai eu des contacts avec la police et la réponse est très simple: rien, absolument rien.»
Ce n’est pas si étonnant: même Bill Gates, le pape du web, est impuissant. Porte-parole de Microsoft Suisse, Barbara Josef le confirme: «Le nom de la Fondation Bill Gates n’est pas le seul à être utilisé frauduleusement dans ce type d’escroquerie. D’autres marques, comme Nike, le sont aussi. A chaque fois que nous avons connaissance d’un cas, nous le dénonçons. Mais les poursuites sont difficiles et nous n’avons que rarement des résultats. Dès qu’un filou est identifié, il y en a un autre qui commence.»
C’est que le jeu en vaut la chandelle. «Les gens se font régulièrement avoir, constate Alain Volery. Pas forcément par cette loterie, dont les ficelles sont un peu grosses, mais par toutes sortes de pièges tendus sur le web. Avec l’internet, les escrocs peuvent atteindre infiniment plus de victimes potentielles qu’autrefois. Et on a l’impression que les gens se montrent aujourd’hui bien plus confiants sur la Toile que dans la vie courante.»
Vous avez aussi gagné à la loterie de Me Kacou? Merci de m’envoyer vos coordonnées, à la rédaction de L’illustré, pour vous avoir prévenu. Un petit chèque sera le bienvenu. Trois fois rien: 250 euros pour commencer, ça vous paraît convenable?
* Nom exact connu de la rédaction