Depuis le début de l’été, il ne dort presque plus. Albert Burnet le répète entre deux gorgées de limonade au pamplemousse: il en a «sérieusement ras-le-bol». Assis dans sa cuisine avec son associé, Maxime Fontolliet, il secoue la tête, impuissant face à la succession de misères qui s’abattent sur eux. Depuis des années, depuis 2002 déjà, ces deux familles du village vaudois de Burtigny sont victimes d’une malédiction. Les étables et bâtiments qu’ils ont mis en commun ont été la proie d’incendies. Cinq au total. La dernière fois, c’était en juillet. Le hangar s’est embrasé en pleine nuit. L’incendie est brutal, immense, sur ce lieu à l’écart du village. Une trentaine de génisses périssent, les autres bêtes sont sauvées in extremis. «Ça fait vraiment mal de voir ça. Les carcasses explosent. Je vous jure, on ne mange plus de viande pendant une semaine.» Six mois avant, c’était le rural au centre du village qui prenait feu. Au milieu de l’hiver, alors qu’il y avait encore de la neige sur les routes. Cette fois, deux veaux sont carbonisés.
«On se demande à qui on a fait une charognerie»
Albert Burnet, paysan de Burtigny
Qui? Pourquoi? Du côté du volubile Albert ou du plus taciturne Maxime, on a beau ruminer ces affaires, aucune piste ne se dégage. Pas d’ennemi suffisamment haineux, assurent-ils. «Celui qui nous en veut, qu’il vienne vers moi et on s’explique. Moi, j’aime la franchise, et les choses, je les dis. Alors, là, on se demande à qui on a fait une charognerie», dit ce sexagénaire, «forte tronche» autoproclamée, agitant son avant-bras recouvert d’une chaussette noire. «Ça? C’est un accident», répond-il sans attendre la question. Une inattention alors qu’il maniait une machine il y a quelques années et la main s’est retrouvé broyée. «Mais je peux tout faire», s’empresse-t-il d’ajouter, le sourire entendu. «Même me gratter le nez.» On regarde le personnage, son T-shirt Suva: «Vous pensez qu’ils me paieront pour la pub?» demande-t-il, se régalant de sa nouvelle boutade. Et d’enchaîner: «C’est comme ça depuis l’accident. Le Dr Blanc m’a dit que lorsqu’on coupe quelque chose, c’est normal que ça ressorte ailleurs, alors je batoille.»
PAS UN ACCIDENT
Du côté de la justice, peu de pistes. La défaillance technique est à exclure, comme l’explique le procureur Anton Rusch, chargé de l’enquête sur l’incendie de juillet. «L’hypothèse la plus favorisée est celle d’une source de chaleur amenée. Et cette source se trouve à l’intérieur du hangar.» L’école des sciences criminelles a même été réquisitionnée pour ce cas. Mais difficile d’en savoir plus, notamment en raison du haut degré de calcination. La police a tenté l’appel à témoins: bernique! «Si les gens parlaient autant aux policiers qu’aux journalistes, peut-être qu’on en saurait plus», lance le magistrat qui s’occupe de l’incendie de décembre. En effet, à Burtigny, ce sont des taiseux. Même la municipalité reste prudente. Ce qui n’empêche pas les rumeurs les plus incongrues de fermenter dans ce village de quelque 350 âmes. Ainsi, on entend parler d’une aïeule richissime, portant le nom d’une célèbre famille bâloise. Elle aurait acheté tous les terrains du coin, ce qui aurait engendré un fulminant désir de revanche chez plein de gens. Evidemment, certains soupçonnent aussi Albert Burnet d’avoir mis le feu lui-même. «A quoi bon, rétorquent tous les paysans contactés. Même financièrement ça ne rapporte rien, que des ennuis.» Il a d’ailleurs été entendu par la police et rien de probant n’en est ressorti. Sauf que, depuis, il est peut-être encore plus méfiant. «Je ne parle pas par téléphone, la Sûreté m’a mis sur écoute», avait-il prévenu.
VIVRE DANS LA CRAINTE
«On vit mal, c’est dur pour ma femme et mes enfants», confie Maxime. L’angoisse de ne pas savoir qui leur en veut à ce point se mêle à la crainte de se réveiller, une nuit, la maison en feu. Sans parler de l’hiver qui approche. Depuis que les vaches restantes sont descendues de l’alpage, elles n’ont plus de toit. Et personne n’est pressé de prêter ses murs aux paysans, maudits à des kilomètres à la ronde. Tout le monde rural vaudois est au courant des incendies. «J’en connais qui seraient intéressés. Mais ils n’osent pas, de peur que ça brûle chez eux», explique un confrère à l’autre bout du canton.
«Et, en plus, ils nous mettent des bâtons dans les roues! grommelle Albert. Avec tout ça, je vais devoir les mener à la boucherie, mes vaches. Quel gâchis!» On finit par comprendre qu’il aimerait reconstruire un abri au centre du village, là où se trouvait le rural brûlé en décembre. Du côté de la municipalité, on rétorque qu’il possède l’autorisation de reconstruire sur sa parcelle en dehors du village. Mais qu’il n’est en effet plus question de rebâtir au centre, à côté des villas. «Lorsque ce rural avait été construit, il était prévu pour 18 vaches, pas pour 60! Voyez si vous mettez 60 bêtes, le bruit, les odeurs…» On devine la crispation. Un village qui s’embourgeoise, qui accueille des citadins férus de campagne, mais si possible une version sans nuisances. «Ils ont fait circuler une pétition pour qu’on enlève les toupins des vaches, poursuit notre paysan. Mais ce sont des chamonix, pas des toupins! Ils sont petits comme ça!» s’indigne-t-il, fermant sa grosse main sur une cloche imaginaire de la taille d’un pamplemousse.
TOUT QUITTER
Certains assurent que «l’ambiance du village s’est dégradée». «Albert Burnet ne nous dit plus bonjour, déplore cet habitant. Et, quand on se fait traiter de crevure, faut pas s’étonner si on prend nos distances.» L’intéressé dément, assure que c’est lui qui n’est plus salué. Avant de parler d’un voisin qui a pesté des années contre ses vaches au milieu du village: «Il m’a dit qu’il ferait tout pour que mes bêtes foutent le camp. Lui, il peut penser que je suis une charogne de crevure, ça me passe dessus comme sur les plumes d’un canard.» Attablé à côté du poêle, Albert Burnet devient pensif. «Je suis né dans cette maison, mais là je réfléchis à la vendre. Je le sais bien, pour les gens, il faudrait qu’on se taille.» Ses yeux bleus se font soudain moins malicieux: «J’ai dit l’autre jour que j’avais honte d’être né à Burtigny. Burtigny, c’est le sommet du blues.»