A la veille d’une table ronde qui doit réunir tous les acteurs liés à la Compagnie générale de navigation (CGN), la polémique enfle entre les défenseurs acharnés des bateaux Belle Epoque et un Etat de Vaud emprisonné dans une logique de comptabilité et de transports publics.
Par
Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 04.08.2010
Le Vevey profile majestueusement ses soixante-cinq mètres en direction du débarcadère. Ses roues à aubes tournent, générant des moutons blancs autour de la coque. Fier vaisseau du Léman promenant sa cheminée jaune et noir le long des côtes, il fait, comme les autres bateaux de la flotte Belle Epoque, l’admiration des touristes et l’orgueil des habitants. Mais plus que tout autre, le Vevey (1907) cristallise aussi la polémique qui enfle autour de la Compagnie générale de navigation sur le lac Léman (CGN). En effet, son permis de circulation arrive à échéance le 30 septembre prochain, et il ne pourra le récupérer qu’au prix de coûteuses rénovations. Ce sera ainsi le troisième bateau historique, avec l’Italie (1908) et l’Helvétie (1926) contraint de rester à quai. Trop pour les amoureux des bateaux à vapeur.
«La flotte historique Belle Epoque génère 40 millions de recettes sur l’arc lémanique»
Maurice Decoppet, président de l’ABVL
Surtout que, depuis l’été 2007 déjà, le Parlement cantonal vaudois prie le Conseil d’Etat de lui soumettre un projet de décret pour le financement de la rénovation du Vevey. Un projet toujours pas présenté qui sème le doute quant à la volonté du gouvernement vaudois de soutenir la rénovation de la flotte Belle Epoque. «Mais j’adore ces bateaux, assure François Marthaler. J’ai assisté moi-même à l’inauguration du navire La Suisse qui vient d’être rénové grâce à des fonds privés, il est tout simplement somptueux, poursuit le chef du Département cantonal des infrastructures.
«On se retrouve face à des gens qui ne
veulent pas dépenser le moindre sou alors que le canton vient de faire
deux ans de suite 1 milliard de bénéfice!»
Laurent Ballif, syndic de Vevey
Un audit commandé en 2009 par les trois cantons contributeurs de la CGN, Vaud, Genève et Valais, a montré qu’il y avait actuellement un doux mélange dans les trois missions dévolues à la CGN, soit: l’offre de transports publics, l’offre touristique et le maintien d’un patrimoine sous la forme de la flotte Belle Epoque. Je vous rappelle que cet audit a été commandé face à l’explosion des coûts de fonctionnement de la CGN qui sont passés de 6 à 9 puis 12 millions. Mais je suis persuadé que l’on peut tirer un meilleur profit de l’utilisation de cette flotte historique.»
LA BATAILLE EST AILLEURS
Dans le fond, tout le monde est d’accord pour dire que la flotte historique, fleuron du lac, est nécessaire à la région. «Selon une étude de l’Université de Saint-Gall, cela générerait des recettes de l’ordre de 40 millions sur l’arc lémanique», explique Maurice Decoppet, président de l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman (ABVL). Ce que veut finalement François Marthaler, c’est remettre de l’ordre dans la maison CGN en distinguant plus fortement les trois missions de la compagnie maritime. Avec, en filigrane, une question de gouvernance. Au fil des rénovations de bateaux financées par des augmentations du capital-actions, les privés ont pris de l’importance au conseil d’administration de la CGN et du coup pèsent sur la marche de l’entreprise. «On est un peu pris au piège, explique François Marthaler, car les défenseurs de la flotte historique ne se contentent pas de trouver les moyens de rénover les bateaux, mais souhaitent influer sur la manière dont ils sont engagés.»
«Il y a actuellement un doux mélange
dans les trois missions dévolues à la CGN, soit: l’offre de transports
publics, l’offre touristique et le maintien d’un patrimoine sous la
forme de la flotte Belle Epoque»
François Marthaler, conseiller d’Etat vaudois, chef du Département des infrastructures
Mettre de l’ordre et régler le pouvoir de chacun, c’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre la réorganisation de la compagnie souhaitée par le chef du Département des infrastructures. «Il faut sérier les problèmes, dit-il, regarder les besoins en termes d’offre de transports publics d’un côté, d’offre touristique de l’autre, et trouver le meilleur moyen d’engager les navires Belle Epoque.» La crainte pour les admirateurs des bateaux à vapeur, c’est que la séparation en entités distinctes de la compagnie proposée ne conduise au final à un abandon progressif de la flotte historique. Surtout qu’après avoir financé à hauteur de 13 millions la rénovation de La Suisse, l’ABVL comprend mal que l’Etat ne fasse pas sa part de ce partenariat publicprivé qu’elle appelle pourtant de ses voeux en payant la rénovation du Vevey. «Parce que l’on se retrouve face à des gens qui ne veulent pas dépenser le moindre sou alors que le canton vient de faire deux ans de suite un exercice avec 1 milliard de bénéfice!» s’emporte le député socialiste et syndic de Vevey, Laurent Ballif.
En fait, le Conseil d’Etat, se basant sur un rapport juridique de ses services, estime que la rénovation du Vevey constitue un nouvel investissement qui, selon la loi sur le frein à l’endettement, doit être compensé par des économies ou des recettes supplémentaires. Un avis de droit qui a conduit, pour ne pas dire obligé, François Marthaler a élaborer un projet de loi faisant passer de 30% à 50% les contributions communales aux lignes touristiques de navigation, une charge qui ne serait ponctionnée que sur les communes au bénéfice d’un débarcadère. Une mesure unanimement décriée.
Il faut dire que cette logique de comptable peine à convaincre le citoyen moyen. Surtout, le déblocage des fonds nécessaires à la rénovation du Vevey montrerait assurément aux défenseurs des bateaux à aubes que l’Etat n’entend pas s’en débarrasser. Un geste symbolique qui permettrait de revoir beaucoup plus sereinement le fonctionnement de la CGN que François Marthaler souhaite, l’Etat ayant ainsi fait la preuve de son attachement à ce pan de patrimoine vaudois. En voulant exiger la réorganisation de la compagnie avant tout, le Conseil d’Etat ne prend pas forcément les choses dans le bon ordre. En restant figé sur une position dogmatique qui consiste à considérer une rénovation comme un nouvel investissement, l’Etat, plutôt que de calmer la crise, l’envenime et prend le risque de se retrouver avec une initiative populaire dans la cale, exigeant le maintien et la rénovation de la flotte Belle Epoque. Une initiative dont les chances d’aboutir seraient loin de la noyade, vu l’attachement des citoyens à cette flotte historique. Une pétition «Assurons un avenir à la CGN!» est d’ailleurs actuellement en circulation, notamment à bord des bateaux, et elle a déjà recueilli plus de 10 000 signatures.
En attendant que se résolvent ses problèmes, et comme pour mieux souligner son rôle de proximité, la CGN continue de secourir des embarcations en détresse. Deux exemples parmi d’autres: le Rhône a sauvé, il y a quelques semaines, deux jeunes qui s’étaient trop éloignés sur un bateau gonflable; tandis qu’il y a dix jours, c’est le Col-Vert qui a récupéré un plaisancier en difficulté sur son pédalo…
UNE FLOTTE EN CHIFFRE
LE «SAVOIE»
Mise en service: 1914
Dernière rénovation en 2004-2006
Coût de la rénovation: 10 millions
Longueur: 67,8 m
Capacité: 560 personnes
LE «VEVEY»
Mise en service: 1907
Doit être rénové
Coût estimé: 13 millions
Longueur: 65,5 m
Capacité: 750 personnes
«LA SUISSE»
Mise en service: 1910
Dernière rénovation en 2007-2009
Coût de la rénovation: 15 millions
Longueur: 78 m
Capacité: 850 personnes
LE «SIMPLON»
Mise en service: 1920
Dernière rénovation en 2003-2005
Coût de la rénovation: 3 millions
Longueur: 78 m
Capacité: 560 personnes
LE «MONTREUX»
Mise en service: 1904
Dernière rénovation en 1998-2001
Coût de la rénovation: 10 millions
Longueur: 68,3 m
Capacité: 750 personnes
LE «RHÔNE»
Mise en service: 1927
Dernière rénovation en 1968-1969
Révision de la machinerie en 2002-2003
Longueur: 67,8 m
Capacité: 850 personnes
LE «VEVEY»
En
septembre, cent deux ans après sa mise à l’eau, ce navire Belle Epoque
sera mis à quai. Son permis de circulation arrive à échéance le 30
septembre, et si les pouvoirs publics ont promis de trouver les fonds
pour le rénover, aucun plan de financement n’a été proposé pour
l’instant.
CHANTIER
D’octobre 2007 à mai 2009, le vaisseau
amiral de la CGN a été complètement rénové dans les ateliers de la CGN, à
Ouchy. Coque, superstructures, machine à vapeur, chaudière, extérieur
et intérieur: le navire a été assaini et restauré pour retrouver son
aspect originel.
L’«ITALIE»
Né en 1908 et désaffecté en 2005,
faute de moyens pour le rénover, l’«Italie» détient un record: 3,5
millions de kilomètres parcourus sur le Léman. Pour le remettre à flot,
l’ABVL a lancé une campagne de récolte de fonds privés.
L’«HELVÉTIE»
Construit
en 1926 sur le même modèle que le «Simplon», ce vaisseau a été
transformé en unité diesel électrique en 1976 avant d’être mis à quai en
2002.