Recherchez
« Article précédent Article le grand reportage n°15/43 Article suivant »
CENTRE DES BRÛLÉS
LES EXPERTS DE LA PEAU
Chairs à vif, souffrances indicibles… C’est le quotidien de l’unité spécialisée du CHUV, qui vient d’être transformée et inaugurée. Récit de quatre jours au contact de ceux qui redonnent une chance à la vie.

Par Marie Mathyer - Mis en ligne le 05.05.2011

Ici, les entrées se calquent sur le rythme des saisons. En hiver, les victimes des sapins de Noël et des caquelons de fondue; en été, celles des barbecues et des fusées. Ce lundi de printemps, le Centre des brûlés abrite Julien, un jeune paysan. Il voulait flamber des branchages sur son terrain agricole: sa journée de travail s’est transformée en tragédie. «Quand je suis allé le chercher au champ, soupire son grand-oncle, encore sous le choc, on aurait dit un revenant. Il avait la figure blanche comme de la farine et tout autour des bouts de peau rouge et noire. Je n’avais jamais vu un truc pareil.»

Ces drames sont le quotidien du Centre des brûlés du CHUV, l’une des deux seules unités spécialisées de Suisse avec celle de Zurich. A Lausanne, le Service de médecine intensive accueille chaque année une cinquantaine de patients gravement atteints, brûlés sur plus de 20% de leur surface corporelle ou sur des zones sensibles. Les séjours y sont très longs: il faut compter un jour de soins intensifs pour 1% de brûlé. Ouvert en 1982, le centre a été récemment transformé. Inauguré le 7 avril dernier, il peut désormais recevoir quatre ou cinq patients dans des conditions d’isolement et de soins optimales.

Aujourd’hui, dans les box rénovés, ils sont trois: Julien, l’agriculteur de 23 ans, brûlé à 20% au visage et aux bras, Louis, 59 ans, brûlé à 95% par un arc électrique sur des rails de chemins de fer, et Saïd, 28 ans, 72% de surface corporelle brûlée après s’être immolé. Le professeur Mette Berger, médecin intensiviste coordinateur du centre, dresse le profil type de ses patients: «Deux tiers d’hommes d’une quarantaine d’années en moyenne; 50% sont victimes d’un accident de travail ou de loisirs, 40% d’un accident domestique et 10% d’une immolation.»

 

«Pour travailler ici, il faut supporter la chaleur et la vue des plaies»
Carine Praz, infirmière cheffe

 

Pansements, tuyaux, machines et couvertures spéciales sur des matelas d’air… Des blessés eux-mêmes, on ne devine que la silhouette. Dans le couloir, les sabots en plastique des infirmières couinent sur le linoléum. Ça sent le désinfectant et un jene- sais-quoi de caoutchouteux. L’odeur vient de l’objet que malaxe Sara, ergothérapeute. «Je fabrique une prothèse pour aider la bouche de Saïd à cicatriser», dit-elle sans quitter son œuvre des yeux. Sur son chariot, le matériel est celui d’une fan de bricolage: perceuse Bosch, scotch et pâte à modeler.

Dans l’unité, une dizaine de métiers se côtoient: infirmières, intensivistes, ergothérapeutes, physiothérapeutes, chirurgiens plasticiens, anesthésistes, diététiciens, psychiatres. Il faut une telle addition de compétences pour guérir des personnes autrefois condamnées. Aujourd’hui, le taux de mortalité est inférieur à 5%.

Derrière Sara, un attroupement s’est formé. Six soignants enfilent blouse jetable, masque, charlotte, gants et chaussons. «On attend la dernière minute pour entrer en salle de douche, souffle Saja, la chirurgienne, derrière son masque. Dedans, c’est les tropiques!» A l’intérieur, on se croirait effectivement à Bornéo: 32 °C et 70% d’humidité. La touffeur est nécessaire. La peau, barrage contre les pertes de liquides et de température, n’existe plus chez les brûlés. Sur sa civière transformée en baignoire style canot pneumatique, Julien est endormi, un tube dans la gorge.

La douche est l’un des premiers soins prodigués à un grand brûlé. En le déshabillant intégralement et en frottant sa peau calcinée, l’équipe médicale peut évaluer l’étendue et le degré de ses brûlures. Pour que les muscles et les chairs puissent gonfler sans être comprimés, les chirurgiens doivent quelquefois inciser la peau brûlée. Penchée sur Julien, Saja, elle, coupe les parties mortes qui ne se régénéreront pas d’elles-mêmes. Les infirmières frottent les plaies avec des gazes trempées de désinfectant. L’eau qui s’écoule à la couleur du sang. «C’est une bonne nouvelle, observe Pierre l’anesthésiste, le signe que les vaisseaux ne sont pas touchés trop profondément.» Les physiothérapeutes profitent de la narcose pour bouger les membres touchés et éviter qu’ils ne se raidissent.

GARE AUX GERMES

A la fin du soin, un autre rituel: se changer, jeter gants et vêtements de protection, remettre des gants. Des gestes effectués 100 fois par jour pour éviter les infections et la propagation de germes résistant aux antibiotiques. C’est la grande crainte d’un tel service. Lors de la réfection des locaux, le CHUV s’est doté d’un box d’un genre nouveau, dont le patient n’a plus besoin de sortir. Louis, porteur d’un VRE, une bactérie multirésistante, en bénéficie. C’est là qu’il sera greffé tout à l’heure, dans cette chambre tout en un à l’odeur écœurante de viande crue et de sang. Devant la porte, Afonso, l’instrumentiste à l’accent brésilien chantant, prépare son plateau chirurgical.

En salle de repos, les soignants engloutissent tartines et fromage. Mais la pause tourne court, un nouveau patient est annoncé, envoyé par un hôpital de zone. L’homme a 38 ans et s’est grièvement brûlé avec l’huile d’une friteuse. Il va falloir constater l’étendue des brûlures, réguler son hydratation et, surtout, lui administrer des calmants. La douleur est au centre de la prise en charge du service. «Jusqu’en 2003, la souffrance n’était pas toujours sous contrôle, rappelle le professeur Berger. Son traitement variait en fonction de la formation des médecins.» L’unité a donc repensé ses protocoles en s’inspirant des soins palliatifs pour les mélanges médicamenteux. Plus surprenant, elle utilise aussi depuis quelques années l’hypnose médicale, spécificité vaudoise. Selon les spécialistes, la technique permet de réduire l’anxiété, la dose d’antidouleurs, le nombre d’anesthésies générales. Elle permet aussi d’améliorer la cicatrisation. Si seuls les malades conscients et cohérents peuvent y avoir recours, ils louent unanimement son efficacité. Les chiffres le prouvent: traités ainsi, les hospitalisés séjournent en moyenne cinq jours de moins aux soins intensifs et coûtent 17 000 francs de moins qu’un patient standard.

HYPNOSE ET SCIENCE

Devant la porte de Julien, Maryse Davadant, infirmière hypnopraticienne, a posé son panneau «Hypnose, soins en cours». Le visage crispé sous les pansements, le jeune homme se réveille de sa douche. Souffle court et voix à peine audible, sur une réglette, il estime à 7 sur 10 l’intensité de son mal. D’une voix douce et calme, la soignante l’entraîne dans le récit d’une promenade au bord de l’eau. «C’est une métaphore du soulagement, décrypte-t-elle. L’histoire devient réelle pour le patient. Elle le détourne de sa souffrance et la calme en augmentant son seuil de tolérance.» Les yeux mi-clos, Julien semble enfin apaisé.

Louis, lui, ne peut pas bénéficier de cette technique relaxante. Même si ses yeux sont ouverts, il n’interagit pas avec ceux qui l’entourent. Son corps n’est plus qu’une plaie, les os et tendons apparents par endroits. «Souvent, les grands brûlés se renferment sur eux-mêmes, explique Carine, l’infirmière cheffe. Avec le choc et les médicaments, certains régressent vers des comportements d’enfant.» Wassim Raffoul, professeur de chirurgie plastique et reconstructive, ajoute: «L’état émotionnel des patients détermine aussi leurs réactions à l’environnement. Ils sont là sans être là, dans des limbes de rêves ou de souvenirs.»

Louis est arrivé il y a une centaine de jours. Ouvrier licencié à la fin d’un chantier public, il a tenté de se suicider sur des rails. Brûlé par un arc électrique mais toujours conscient, il a marché 4 kilomètres pour demander de l’aide. C’est typique des brûlés graves: comme leurs nerfs sont touchés, ils ne sentent plus la douleur. Aujourd’hui, les chirurgiens qui lui ont déjà greffé le torse, feront de même sur ses membres. En l’absence de peau intacte, ils utiliseront un épiderme de culture. «Nous avons les meilleurs jardiniers de Suisse», plaisante à peine le chirurgien. Ces horticulteurs particuliers, seuls du genre en Suisse et reconnus loin à la ronde, prélèvent quelques centimètres de peau saine, en isolent des cellules, les nourrissent et obtiennent des rectangles d’épiderme fixés sur des gazes. Ils formeront un patchwork de peau neuve sur le corps du patient. C’est un travail colossal, minutieux et très coûteux. Cela en vaut-il la peine, si l’on sait que l’homme qui gît sur cette table voulait mourir? Est-ce de l’acharnement? Quelle qualité de vie peut-il espérer? Les soignants affrontent ces questions pour chaque brûlé grave.

«Mais on ne peut pas calculer froidement le prix d’une vie, argumente le professeur Raffoul en fixant la première pièce du nouvel épiderme de Louis. Cet homme viré après une vie de travail est aussi une victime de notre société, d’un système de consommation de l’individu. D’après mon expérience, même ceux qui arrivent après un acte désespéré s’en sortent. Leur passage ici est un électrochoc.»

C’est au dévouement intense des équipes médicales que ces patients-là mesurent peut-être la valeur qu’autrui donne à leur vie.



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: CHUV, Centre des brûlés, peau, Suisse Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

HISTORIQUE

L’héroïque épopée de la Patrouille des Glaciers

En 1943, 54 soldats se lançaient dans la première édition d’une épreuve devenue mythique, la Patrouille des Glaciers, la plus dure, la plus longue, mais la plus belle des courses. »


GUANTÁNAMO

Témoignages de réscapés

Voilà plus de dix ans que l’armée américaine bat des détenus dans ce camp à Cuba. Le récit, cru et violent de quelques-uns, retrouvés dans le monde entier. »


TAÏGA

Des ours dans l'objectif

A la frontière russe, aux confins de la Finlande, le photographe Stefano Unterthiner a passé plus de quatre-vingt nuits à l’affût des ours. Rencontres rares. »

Page générée en 94 ms.