Une nuit, il sortait de boîte et rentrait chez lui à pied quand de jeunes ivrognes l’ont accosté dans la rue et tabassé avant de le dépouiller. – Un jour, elle s’est fait battre par son mari, une fois de plus, une fois de trop. – Un matin, il s’est fait démolir le portrait par un collègue sur son lieu de travail. – Un soir, parce qu’ils ne voulaient pas payer la course, ses clients lui ont cassé la figure avant de déguerpir de son taxi. – Un après-midi, du haut de ses 17 ans, pour une question d’argent, son fils a disjoncté et l’a violemment frappée – une fois de plus, une fois de trop.
Tous font partie des centaines de victimes qui, chaque année à Lausanne, viennent consulter l’Unité de médecine des violences (UMV) pour faire établir un constat de coups et blessures après avoir été victimes d’une agression physique. Un service encore récent. Il a été créé en 2006 et répond de toute évidence à un besoin: en cinq ans, le nombre de personnes qui viennent annuellement s’y confier, se soumettre à un examen médico-légal et recevoir des conseils a passé de 435 à 535 en 2010.
Une table, deux chaises, un lit: le mobilier est des plus spartiates dans les deux salles de quelques mètres carrés où ont lieu les consultations cliniques des victimes, juste à côté des urgences du CHUV. On vient ici sur rendez-vous, si possible dans les vingt-quatre ou quarante-huit heures après l’agression subie. Non pas pour être pansé – les premiers soins restent l’affaire des urgences – mais pour être écouté puis examiné par une infirmière formée spécialement, qui établira avec minutie, règle et appareil photo en mains, le constat médico-légal susceptible d’être présenté dans un tribunal en cas de dépôt de plainte. Chaque plaie, chaque bosse, chaque hématome est consigné dans ce document. Après quoi, la victime est orientée vers les autres institutions qui peuvent l’aider sur le plan juridique ou psychologique.
SERVICE GRATUIT
«En fait, dit Nathalie Romain-Glassey, médecin légiste responsable de la consultation, notre tâche ne se limite pas à la rédaction d’un constat de coups et blessures. Par la qualité de leur écoute, les infirmières doivent déjà aider les victimes dans leur démarche de reconstruction.»
Le service est gratuit et ne s’adresse qu’aux adultes ayant subi des violences physiques. Les victimes d’agressions sexuelles et les enfants maltraités relèvent d’autres filières de prise en charge. Mais, si l’UMV vient à soupçonner lors d’une consultation qu’un mineur est aussi menacé de subir des violences, elle a le devoir de tirer la sonnette d’alarme pour le protéger, en portant la situation à la connaissance du service de pédiatrie. Ces cas-là s’observent surtout dans les ménages où les différends se règlent à coups de poing et d’insultes, une catégorie bien représentée à l’UMV: 30% des personnes qui consultent sont des victimes de violences conjugales; 5% de violences familiales (par exemple des parents battus par leurs ados ou vice-versa) et 65% de ce que l’on nomme «violences communautaires», autrement dit violence de rue, d’immeuble, de parking, de lieu de travail. Après cinq ans d’expérience à la tête de la consultation, Nathalie Romain-Glassey ne le cache pas: «Ce qui m’impressionne le plus, aujourd’hui, c’est la rapidité avec laquelle les gens passent à l’acte. Un rien, une broutille, et c’est le déclenchement de la brutalité.»
Créée au sein du Centre universitaire romand de médecine légale, l’Unité de médecine des violences est ouverte de 8 à 12 heures, 365 jours par an. Ses consultations ont lieu à proximité des urgences du CHUV, rue du Bugnon 44, tél. 021 314 14 14.
LE TÉMOIGNAGE
POIGNARDÉ AU SOUPER DE FIN D’ANNÉE
Valdet Delijaj, 37 ans, est l’une des 2520 victimes qui a eu recours aux services de l’Unité de médecine des violences depuis sa création en 2006. Plus d’un an après sa consultation, il accepte d’évoquer à visage découvert le drame qui l’y a conduit et le soutien qu’il y a trouvé.
L’affaire remonte au mois de décembre 2009. L’entreprise de nettoyage dans laquelle Valdet travaillait fêtait ce soirlà son souper de fin d’année dans un restaurant proche de Lausanne. Raclette, alcool, ambiance. Tout se passe bien jusqu’au moment où l’un des participants commence à importuner ses collègues et d’autres clients de l’établissement. La tension monte, le ton aussi. L’excité s’en prend verbalement à Valdet. Insultes, répliques, début d’empoignades. Les collègues finissent par mettre le fauteur de troubles à la porte.
La soirée se poursuit, mais une demi-heure plus tard, armé d’un couteau de cuisine de 25 cm, l’excité entre dans le café à la vitesse d’une fusée, se précipite sur Valdet et lui plante sa lame dans la poitrine. Elle passe à 2 cm du cœur, touche un poumon et provoque une redoutable hémorragie. Le blessé est conduit aux urgences où les médecins le tirent d’affaire in extremis. De là, après quelques jours, Valdet a été orienté vers l’Unité de médecine des violences. Un service, dit-il, qui l’a énormément aidé. Il y a trouvé d’une part les conseils qui lui ont permis de bénéficier d’un appui psychologique dans les semaines qui ont suivi son agression. Il y a reçu d’autre part le constat médico-légal ultradocumenté sur lequel s’est appuyé le tribunal jugeant son agresseur. L’homme au couteau a été condamné à trois ans de prison ferme.
Valdet, lui, a quitté l’entreprise dans laquelle il travaillait alors et s’est mis à son compte comme parqueteur. Sur la voie qui l’a aidé à reprendre pied, répète-t-il volontiers, l’UMV a joué un rôle déterminant.
EN DIRECT: QUATRE EXEMPLE
COUP DE BOULE SUR LE PARKING
C’est le résultat d’une querelle de parking entre deux Suisses d’ordinaire bien paisibles qui amène François, un employé d’une trentaine d’années, à la consultation. Il rentrait chez lui en voiture quand il a trouvé, garé sur le trottoir, un minibus qui l’empêchait d’accéder à sa place de parc. Appels de phares, coup de klaxon: François s’est impatienté, ce qui a mis le chauffeur du minibus dans une colère noire. En fait, il était stationné là pour déposer une personne âgée, comme François l’a découvert une fois que le minibus est enfin parti. La voie étant dégagée, François est alors entré dans le parking – enguirlandé au passage par la personne âgée, qu’il a lui aussi remise sèchement en place. Une fois garé, il a vu rappliquer le chauffeur du minibus, toujours hors de lui, qui l’a empoigné à deux mains puis lui a assené un violent coup de boule en plein sur le nez. Résultat: départ aux urgences, points de suture et piqûre de rappel du tétanos. Deux jours plus tard, comme on lui a conseillé de le faire, il consulte donc l’Unité de médecine des violences (UMV) pour se faire établir un constat médico-légal. «L’auteur du coup de boule m’a appelé pour s’excuser et me dire que c’est la première fois qu’il perd ainsi ses nerfs. J’apprécie son geste et l’ai remercié, mais je porterai quand même plainte.» A l’UMV, la plaie qu’il porte au visage est dûment mesurée et photographiée. De quoi compléter le rapport détaillé de l’agression que l’infirmière résumera en le dictant. François se verra aussi conseiller de consulter le centre LAVI, qui pourra l’orienter sur tout ce qui a trait aux procédures légales susceptibles d’être entreprises.
DE NUIT, À QUATRE CONTRE UN
Il est Belge, a 22 ans et étudie à Lausanne. L’autre nuit, il remontait la rue de Bourg pour rentrer seul chez lui après être allé au théâtre, quand un groupe de quatre jeunes l’a accosté sous prétexte de lui demander du feu. Il n’en avait pas. Un premier coup de poing l’a jeté au sol, sur le dos, puis le quatuor s’est acharné sur lui à coups de pied dans le corps et sur la tête. Denis a encore été relevé par ses agresseurs, menacé d’être assommé s’il ne se laissait pas dépouiller de tous ses biens – natel, argent, portemonnaie – et frappé d’un dernier coup à la tête qui l’a presque laissé sans connaissance. Quelques minutes plus tard, le groupe de loubards a été identifié par la police, emmené au poste, inculpé et relaxé après une quinzaine d’heures. Denis, lui, a été conduit aux urgences, où a été diagnostiquée, notamment, une fracture d’une arcade sourcilière. Maintenant, devant l’infirmière de l’UMV, il évoque son état psychique. Insomnies. Cauchemars. Flashs où il revoit sans cesse son agression. Pendant une heure, elle note chaque détail de son récit, puis établit le constat détaillé de ses blessures en mesurant et photographiant chacune d’elles. Un document qui sera utile à la justice lors du procès des agresseurs. En attendant, Denis est aussi orienté par l’infirmière sur le centre de consultation LAVI, qui informe notamment les victimes sur les procédures pénales, les accompagne dans les démarches administratives et juridiques et peut aussi leur proposer un soutien psychologique. L’infirmière encourage Denis à demander un tel soutien. «Vous n’allez jamais oublier votre agression. Mais il est important que vous appreniez à vivre avec le traumatisme subi.»
LE MÉPRIS ET LES COUPS DU MARI
Elle a la vingtaine, n’est mariée que depuis trois ans mais dit déjà qu’elle n’en peut plus. Suit une longue liste de vexations, de brutalités et d’insultes dont son mari l’accable. Un vrai macho, dit-elle, qui ne pense qu’à sortir avec ses copains et ne s’occupe jamais de leur petite fille. Il la traite de «pute» et de «salope». Comme elle est Sud-Américaine, avec un permis B, il lui répète que si elle divorce, elle sera renvoyée dans son pays. Au fil des mois, il lui a «presque cassé un bras» dans un accès de jalousie; il lui a lancé un couteau qui s’est fiché dans sa main; il l’a «presque étouffée» en la plaquant sur le lit; il l’a fait chuter violemment dans la baignoire.
Toutes les blessures dont elle a pu souffrir remontent cependant à plusieurs semaines. Aujourd’hui séparée de son mari, elle vient donc consulter un peu tard pour établir un constat médicolégal. Mais l’infirmière décide de recenser les éventuelles cicatrices laissées par les brutalités du mari. La jeune femme ayant admis qu’elle noie parfois ses soucis dans l’alcool, elle est orientée vers un service spécialisé. Et, comme une enfant est impliquée dans ce couple en éruption, l’UMV décide, en accord avec la mère, d’informer son pédiatre.
TABASSÉ PAR SON COUSIN
René, un Malien de 32 ans marié à une Suissesse, vient consulter accompagné de son jeune enfant. L’autre matin, raconte-t-il, il a été frappé à coups de poing par un cousin de sa femme. Il venait d’avoir une dispute avec elle, à cause d’une facture, et lui a donné une gifle, si bien qu’elle a appelé son cousin à la rescousse. Celui-ci est arrivé sans tarder. Il était «surchauffé», dit René. Il a enfoncé d’un coup de pied la porte de la chambre où il s’était réfugié avec l’enfant et a commencé de le cogner, au visage et sur la tête. «J’ai pensé qu’il n’oserait pas me frapper alors que je tenais mon fils dans les bras, mais ça n’a servi à rien», dit René. Les coups ont continué de pleuvoir et l’enfant en a aussi reçu. Finalement, René a réussi à s’isoler sur le balcon pour appeler la police, qui est arrivée avec une ambulance. Le petit a été emmené à l’hôpital, où son état n’a pas été jugé trop inquiétant. Et René s’est rendu aux urgences du CHUV, où on lui a prodigué des soins et conseillé de prendre rendez-vous avec l’UMV pour établir un constat médico-légal de ses blessures. La consultation dure plus d’une heure, pendant laquelle l’infirmière s’efforce avec empathie d’obtenir le récit le plus précis possible de l’origine et du déroulement de la rixe. Ecchymoses, œil au beurre noir, griffures, chaque blessure est mesurée, photographiée, enregistrée dans un rapport que René pourra venir chercher d’ici à quelques jours et qui lui sera utile s’il porte plainte. En attendant, il lui est conseillé de consulter le centre LAVI. Et, comme un enfant est impliqué dans ces querelles familiales, l’UMV décide de porter le cas à la connaissance d’un des services de pédiatrie du CHUV.
INTÉRESSÉ PAR DES COURS?
Entre le 26 mai et le 30 novembre prochains, une série de cours seront organisés à l’intention de professionnels qui, dans leur travail, rencontrent souvent ou occasionnellement des personnes en butte à des situations de violence. Peuvent s’inscrire des professionnels aussi bien de la santé (infirmières, médecins, etc.) que du domaine social et judiciaire. Assurée par des spécialistes de nombreuses disciplines (médecins, infirmières, psychologues, experts de la police scientifique, etc.), cette formation vise à développer un comportement professionnel face à des situations de violence, que celle-ci soit intrafamiliale ou communautaire (violence de rue). Ces cours auront lieu à Lausanne. Ils sont organisés par le Centre universitaire romand de médecine légale du CHUV et la Haute Ecole de la santé La Source.
Pour en savoir plus:
www.chuv.ch/chuv-formation.htm