On connaissait l’Afrique du football, de l’athlétisme, de la boxe, du rugby, voilà l’Afrique du cyclisme: 40 000 licenciés sur les 600 000 qu’en compte la discipline, dont près de deux tiers de Sud-Africains, majoritairement blancs. Emmenés par leurs stars nationales Robert Hunter, coéquipier de Lance Armstrong, et John Lee Augustyn, de l’équipe britannique Sky, les coureurs de la nation arc-en-ciel trustent l’essentiel des titres sur le continent. Dans leur sillage, quelques coursiers d’Afrique centrale, burkinabés et rwandais notamment, solides grimpeurs, s’écharpent pour les miettes.
«J’ai adoré le Cervin, la fondue et le fendant»
Chantal Biya, première dame du Cameroun
Pas trace de Camerounais au champ d’honneur. Mais comment trouver le chemin de la gloire dans un pays où il faut débourser dix fois son salaire annuel pour posséder un vélo de course digne de ce nom? L’argent, plus nerf de la guerre que jamais sur cette terre d’Afrique rongée par la corruption, fléau dévastateur auquel le sport n’échappe pas. Le Grand Prix Chantal Biya, du nom de l’excentrique épouse du président de la république, Paul Biya (78 ans), à la tête du pays depuis le 4 novembre 1982 et réélu dimanche dernier à une écrasante majorité pour un nouveau mandat de sept ans, en fut l’expression quasi caricaturale. Journal de bord de toute une expédition, dans le sillage d’une équipe de jeunes Valaisans, invités par la fédération camerounaise.
Mardi 27 septembre: PREMIER FAUX DÉPART
Ça y est. Dans quelques heures, nos six coureurs âgés de 19 à 26 ans, évoluant en lisière du peloton des professionnels, voleront vers de nouveaux horizons, en quête de découverte d’un continent qui les fascine et les inquiète, comme ils disent. L’équipe Meubles Decarte-Loup Sport répond à une invitation all inclusive de la Fédération camerounaise de cyclisme. Manquent «juste» les billets d’avion, qui ne sauraient tarder, assure l’organisateur, à Yaoundé. Le temps de débloquer la dernière tranche du budget de 400 000 francs généreusement alloué par la première dame du pays. Mais la serrure de la caisse de l’Etat résiste. Alors que l’équipée est en partance pour Cointrin, le départ est finalement reporté de vingt-quatre heures.
Mercredi 28 septembre: CONFUSION ET TRANSPIRATION
Après une dizaine d’heures de voyage, les hommes et leurs machines débarquent à Douala où, contrairement à ce qui était prévu, personne ne les attend. Confusion, crispation, palabres puis décompression. Quatre heures plus tard, terminus Yaoundé. Pluie, 24 °C, 90% d’humidité. Transpiration.
Jeudi 29 septembre: LES SUISSES DOMINENT, LE PRÉSIDENT FULMINE
Le boulevard du 20-Mai (jour de la fête nationale) est en fête pour accueillir le critérium par élimination qui fait office de prologue. Sono, drapeaux, folklore local, hôtesses, portraits géants de la première dame et, bien sûr, propagande présidentielle, tout est en place. Mais trois équipes africaines pourtant dûment annoncées manquent à l’appel. Leurs primes du dernier Tour du Cameroun se seraient envolées. Enlevez le «en», corrige ironiquement un confrère local.
Sur la route, nos Valaisans survolent les débats. Trois qualifiés pour la finale après quatre manches. En tribune, le président de la fédé, François Njélé, chaussures en croco à 2500 euros, costume Armani et bardé d’un demi-lingot d’or en bijoux divers, fulmine. Invités, les étrangers ne sont pas là pour gagner, grogne-t-il. Inexistantes jusque-là, les équipes locales hissent coup sur coup deux hommes en finale. Le message du président a passé. Mais, on le sait, les Valaisans ont la tête dure. Tel un missile, Raphaël Addy coiffe son rival camerounais en finale et endosse le premier maillot jaune. Sur le podium, les sourires sont crispés. Yolande, qui proposait du crocodile et du sanglier «bien cuits» accompagnés de turbercules de manioc à un public clairsemé, ferme boutique. Un peu plus tard, dans sa somptueuse villa où il a convié tous les chefs d’équipes autour d’un dîner largement plus copieux, François Njélé met les points sur les i. Son discours est sans ambiguïté: rapport à la première dame et à l’échéance qui attend son mari, la victoire finale ne peut pas échapper à un Camerounais. Un plan est échafaudé, plus ou moins validé par tous.
Vendredi 30 septembre: LE COUP FOURRÉ
La première étape conduit la petite caravane de Yaoundé à Ebolowa, chef-lieu de la Province du Sud: 160 km de «billard» à travers la luxuriante forêt équatoriale. Déjà sacrifié la veille, Kevin Georges redouble de guigne. Chaîne cassée, le coureur d’Evolène est contraint à l’abandon après seulement 11 km. «Oublié» par le camionbalai, il ralliera l’arrivée en auto-stop, son vélo sur le dos. Dans la touffeur de la saison des pluies, le peloton, en attente du déclenchement des desseins présidentiels, avance à un rythme de sénateur. Comme prévu, «l’échappée» du coureur désigné se produit à une trentaine de kilomètres du but. Face à des rivaux pourtant magnanimes et bienveillants, le champion local se montre incapable de creuser l’écart. Et pourtant, surprise, Yves Negue Ngock pointe 2’50 avant la meute sous la banderole. Un avantage qui intrigue et fait forcément jaser. L’homme a-t-il enclenché le turbo dans les derniers kilomètres? Au vu de son potentiel, l’hypothèse paraît peu vraisemblable. Alors quoi? Dans les conversations, on évoque le secours providentiel d’une moto.
Le président Njélé ayant bizarrement empêché les suiveurs de se projeter vers l’avant de la course à ce moment-là, personne ne peut en témoigner formellement. Et comme le commissaire slovène dépêché par l’UCI pour veiller à la régularité des hostilités n’a rien vu, le résultat est validé. Le vainqueur est fêté en grande pompe. Entre deux envolées à la gloire de Paul Biya et de sa femme, le speaker y va de sa version: «Le soleil a fait son oeuvre», martèle-t-il.
Samedi 1er octobre: «SI TU ATTAQUES, JE T’ÉGORGE»
Le tour est joué. Pourtant «casse-pattes» et propice aux échappées, la deuxième étape menant les coureurs à Meyomessala (165 km) ne débouche sur aucun chambardement. Les escargots servis au petitdéjeuner dans les jardins de la royale propriété du ministre de la Défense que la caravane a ralliée après un transfert de... 150 km auraient-ils dicté le rythme du jour? La réalité est moins drôle et surtout plus inquiétante. Dès le départ, le maillot jaune et ses copains placent le débat sur le terrain de l’intimidation. Injures, menaces et même agressions physiques, tout y passe pour décourager les velléités. Particulièrement visés par ce régime de terreur, les Valaisans, vu la «menace» qu’ils représentent. «Si tu attaques, je t’égorge», lance chrétiennement un des hommes de main du leader à Jonathan Fumeaux, qui se sentait pousser des ailes. L’étape se dénoue finalement au terme d’un sprint en côte à trois duquel ledit Fumeaux et Sébastien Reichenbach sont sortis marron. Pure anecdote. Car au coeur de la région de Sangmélima, fief du président de la république, on n’est pas là pour parler vélo mais politique à une semaine pile de l’élection présidentielle. Pour ceux qui l’ignoraient, un écran géant diffusant en boucle des spots et des chants à la gloire de Paul Biya, repris en choeur par les suppôts du régime, le rappelle jusqu’à l’overdose. Sur la tribune d’honneur, toutes les huiles de la région ont répondu présent. De l’évêque au général en passant par les notables, tout le monde se presse pour Paul Biya. Show devant!
Clou du spectacle, la présence au repas officiel de Chantal Biya en personne, son incroyable chevelure rousse au vent. On y apprendra qu’elle rentre d’un séjour à Zermatt au cours duquel elle a beaucoup apprécié la fondue et le fendant. La Suisse, résidence secondaire du couple... Tout au long de notre route, nous avons vainement cherché la trace – publicitaire – des vingt-deux rivaux de Paul Biya.
Dimanche 2 octobre: LA TRAÎTRISE DU PRÉSIDENT
François Njélé a changé de chaussures, de costume et même de bijoux au matin de cette dernière étape. L’arrogant président de la fédé savoure par avance son arrivée triomphale sur les «Champs-Elysées» de Yaoundé, dans le sillage de «son» maillot jaune. Deux des trois équipes camerounaises vont brutalement gâcher son plaisir en refusant de prendre le départ tant que leurs primes ne leur sont pas remises. Sous pression, Njélé lâche du lest et donne sa parole d’honneur que chaque coureur recevra une récompense de 1000 francs suisses sitôt après l’arrivée. Lors de notre départ, deux jours plus tard, les cyclistes, solidaires et déterminés, attendaient toujours leur argent et poursuivaient leur bras de fer.
Côté suisse, pas de quoi faire grève. Jonathan Fumeaux a remporté la dernière étape, Reichenbach a conservé sa troisième place au général et l’équipe a empoché 2200 francs de primes. Largement de quoi se payer un dernier gueuleton traditionnel comme les étals en proposent le long des routes: à choix, porc-épic, crocodile, zébu, varan, vipère, biche ou chenilles grillées.
Lundi 3 octobre: DEUXIÈME FAUX DÉPART
22 h 45. Avec plus de deux heures et demie de retard, l’avion de la Camair-Co, la compagnie nationale, s’ébranle enfin. Notre correspondance pour Bruxelles à Douala, à trente minutes de là, est en jeu. C’est plus que ristrette. Las, quelques minutes plus tard l’espoir s’envole. Mais pas le Boeing 737, immobilisé sur le tarmac, tous feux éteints. Mort. Une autre course s’engage. Plus pittoresque…
LE 11e GRAND PRIX CHANTAL BIYA EN CHIFFRES
Quoi: course cycliste par étapes de l’UCI* Africa Tour. Porte le nom de l’épouse du président de la république. Où: Yaoundé, capitale politique du Cameroun, et sud du pays
Comment: prologue et trois étapes en ligne (468,5 km).
Combien: 9 équipes de 6 coureurs: France (2), Suisse (1, Meubles Decarte-Loup Sport), Slovaquie (1), Japon (1), Côte d’Ivoire (1), Cameroun (3). Budget: 400 000 francs.
Qui: sélection valaisanne: Bastien Lapaire, Simon Pellaud, Raphaël Addy, Sébastien Reichenbach, Jonathan Fumeaux, Kevin Georges. Directeur sportif: Jean-Jacques Loup.
*Union cycliste internationale