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VÉLO MAGIQUE
ENQUÊTE SUR LE BUZZ QUI SALIT CANCELLARA
Diffusée sur YouTube, la vidéo a mis le monde du cyclisme en ébullition: par un habile collage, elle prétend démontrer que le champion cycliste suisse devrait ses performances exceptionnelles à un moteur électrique dissimulé dans le cadre de son vélo. L’inventeur de cet engin révolutionnaire serait un ingénieur hongrois. «L’illustré» a retrouvé sa trace à Pecs, à la frontière de la Croatie.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 15.06.2010
La séquence fait le délice des internautes et affole le petit monde du cyclisme depuis une quinzaine de jours. Une vidéo de 6 minutes 37 secondes, placée sur YouTube, explique comment Fabian Cancellara aurait remporté le Tour des Flandres et Paris-Roubaix avec une aisance déconcertante grâce à un moteur électrique dissimulé dans le cadre de son vélo. La rumeur enfle depuis que l’ancien coureur italien Davide Cassani, devenu consultant sur la RAI, a expliqué qu’il avait essayé un vélo révolutionnaire doté d’un moteur et d’une batterie cachés dans le cadre, au bruit très réduit, qui aurait déjà fait le bonheur de plusieurs coureurs du peloton international. L’invention n’est pas totalement nouvelle et des ingénieurs planchent depuis plus de dix ans sur cette imposture de l’infiniment petit: il existe par exemple depuis novembre 2004 un brevet de vélo électrique déposé par l’Autrichien Reinhold Gruber, qui crie aujourd’hui au plagiat, mais sa batterie reste visible sous la selle et l’énergie de 60 watts qu’elle dégage serait donc bien inférieure aux 600 watts désormais annoncés.

UN HABILE MONTAGE

«Mon reportage placé sur YouTube a été détourné, s’insurge aujourd’hui Cassani. Je n’ai jamais parlé de Cancellara, ni même fait allusion à lui, les images qui le montrent ont été rajoutées ensuite par un internaute. Moi, j’ai juste essayé ce vélo électrique qui est vraiment extraordinaire en disant qu’il me permettrait aujourd’hui encore de gagner des courses sans être jamais démasqué, et j’ai expliqué qu’il m’avait été remis par un ingénieur hongrois qui m’a dit que, depuis 2004, il a été utilisé à plusieurs reprises sur le circuit professionnel, c’est tout.» 

«Mon reportage placé sur YouTube a été détourné. Les images montrant Cancellara ont été rajoutées»
Davide Cassani, ancien coureur cycliste et consultant pour la RAI

En effet, le film mis en ligne sur YouTube comprend bien trois éléments distincts. Le premier montre un extrait du reportage de Cassani paradant sur la RAI avec le vélo de l’ingénieur hongrois, le second présente un vélo électrique très similaire à celui qu’aurait inventé le Magyar, mais produit par Gruber en Autriche, et le troisième est une compilation d’images TV des démarrages spectaculaires de Fabian Cancellara lors du Tour des Flandres et de Paris-Roubaix… Même les journaux les plus sérieux y vont de leurs analyses fouillées: Cancellara a changé plusieurs fois de monture pendant ses courses victorieuses. Bizarre. Le champion suisse semble parfois actionner un petit bouton placé sur son guidon. Etonnant. Spécialistes, commentateurs TV, anciens champions clament désormais leur intime conviction et y vont tous de leurs déclarations tonitruantes sans avancer aucune preuve en dehors de simples suspicions.

«JUSQU’À 90 KM/H»

Mais qui est donc ce mystérieux ingénieur hongrois qui a mis le feu aux poudres et qui a même contraint le champion olympique helvétique a répliquer par deux fois, d’abord en qualifiant d’«histoire idiote» les soupçons collés à ses basques puis en rugissant enfin: «Le moteur, je l’ai dans mon corps»? Davide Cassani, de la RAI, refuse obstinément de donner son nom, mais il s’appelle István Varjas, dit Stefano, dit Opi, aujourd’hui officiellement domicilié à Monaco. En remontant les pistes, nous avons fini par retrouver sa trace au sud-ouest de la Hongrie, à la frontière de la Croatie, à 220 kilomètres de Budapest, dans la ville de Pecs, 160 000 habitants, où il est né voilà trente-neuf ans, fils d’un ingénieur de la compagnie hongroise d’électricité.

«Il est arrivé dans une grosse cylindrée et était entouré en permanence de quatre ou cinq gardes de corps»

Mais «l’ingénieur hongrois» est plutôt connu aujourd’hui comme un affairiste aux relations pour le moins troubles que comme un Géo Trouvetout de première catégorie. Il a fini par accepter de nous parler au téléphone, affirmant dur comme fer avoir en effet inventé un vélo électrique aux performances inédites, mais il refuse de se laisser filmer ou photographier. Il demande aussi à ce que son nom ne soit pas cité. «Oui, mon invention est révolutionnaire, claironne-t- il au téléphone, parce que mon système peut s’installer sur n’importe quel vélo et qu’on ne voit rien, même pas la batterie. Il pèse de 500 grammes à 1 kilo, dégage une puissance de 600 watts dans son utilisation la plus élevée et affiche une autonomie de 30 à 60 minutes. Je vous assure qu’il peut rouler jusqu’à 90 km/h. Cassani l’a bien essayé, mais il n’a pas été filmé en course pour des raisons de secret du marché. Personne ne verra mon vélo dans son entier avant son lancement, j’espère à l’automne. Mon système est très performant quand il dépasse 100 coups de pédales par minute, il procure une grande rentabilité.»

«CANCELLARA? UN GRAND CHAMPION»

Son vélo aurait-il déjà permis à des cyclistes professionnels de tricher, comme il l’aurait dit clairement à Cassani hors caméra? Varjas joue désormais avec les mots: «C’est possible, je n’ai pas conservé tous les prototypes – une douzaine au total - de mes vélos depuis 2004. Je ne sais pas où ils sont et s’ils sont toujours en circulation…» Mais il avoue connaître Lance Armstrong, qu’il a connu à Moscou en 1989, ou d’autres stars du peloton. Ce qu’il pense de l’affaire Cancellara? «Je ne le connais pas, je ne l’ai vu qu’à la télé. C’est un champion du monde très fort, pourquoi utiliserait- il mon système? Il n’a pas besoin de ça…»

INGÉNIEUR ET CYCLISTE RATÉ

A l’origine, István Varjas est un ancien coureur cycliste, plusieurs fois médaillé dans des courses nationales en Hongrie. A l’âge de 14 ans, il fait le tour du lac Balaton à vélo (206 km) et aurait même reçu les félicitations d’Eddy Merckx, qui lui aurait offert sa montre, admiratif devant ses exploits. Il fréquente l’école de la ville, où il se signale par ses aptitudes assez élevées en physique et en mathématiques, avant d’entamer des études d’ingénieur à l’Université de Pise, en Italie, qu’il ne terminera jamais. «Varjas se prépare pour les Jeux olympiques», titrait fièrement en 1990 le journal local de Pecs. En fait, le Hongrois n’ira jamais à Barcelone: quelques mois plus tard, un accident de la route met fin à ses rêves de victoire. Son entraîneur de l’époque, István Hirth, 62 ans, champion national de Hongrie à dix reprises, a gardé des souvenirs extrêmement précis de son ancien protégé, qu’il a découvert à l’âge de 14 ans. «C’était un garçon brillant dans ses études, intelligent et charmeur, se souvient-il. On le surnommait d’ailleurs Oppenheimer.»

MAUVAIS PAYEUR

Après ses déconvenues sportives, Varjas fonde une société de cosmétiques puis se lance dans la promotion immobilière, avant de créer une équipe de cyclistes amateurs, le team Cornix, qui fera long feu. Tous, à Pecs, n’ont pas conservé la meilleure impression d’István Varjas, dépeint souvent comme un personnage frayant avec la mafia. Il a essaimé des dettes un peu partout, plusieurs centaines de millions de florins, notamment auprès d’un entrepreneur ou d’un ancien associé. «Cette histoire de vélo électrique, c’est forcément encore une de ses magouilles», rigole-t-on aujourd’hui dans les bistrots de Pecs. Mais on ne le voit plus en ville depuis deux ans, où ses cousins habitent toujours la vieille maison familiale. «La dernière fois qu’il est venu, témoigne une de ses anciennes relations, qui supplie de ne pas être citée, il est arrivé dans une grosse cylindrée et était entouré en permanence de quatre ou cinq gardes de corps. On m’a rapporté aussi qu’il menaçait de graves représailles les créanciers qui le harcelaient.» 

«Varjas était un garçon brillant dans ses études, intelligent et charmeur. On le surnommait d’ailleurs Oppenheimer»
István Hirth, ancien entraîneur de Varjas

Il y a deux ans, István Varjas a fait la une des journaux du pays: il possède désormais le titre peu envié du plus mauvais payeur du fisc magyar. Il leur doit toujours un montant total de 694 millions de florins (3,5 millions de francs)! Des accusations contre lesquelles Varjas tient à se défendre en feignant le détachement. «Avoir des dettes, c’est un sport national en Hongrie, plaide-t-il. J’ai moi-même été l’objet de plusieurs menaces de mort et d’une tentative d’assassinat qui m’a obligé à m’exiler durant sept mois en Afrique.» A-t-il des «relations particulières» en Ukraine ou en Russie? «J’ai des amis partout dans le monde», lâche-t-il sans en dire davantage.

«Pour gagner des millions, István est prêt à faire à peu près n’importe quoi», témoigne une de ses anciennes relations hongroises.

L’énigmatique M. Varjas peut en tout cas se targuer d’avoir alimenté un sacré buzz sur l’internet et dans la presse du monde entier. Reste la question du mobile: vengeance, dépit professionnel ou simple vantardise? Sur ce point, le mystère demeure entier.




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Tags: Cancellara, cyclisme, vélo, moteur électrique, vidéo, YouTube, Davide Cassani, RAI Aller en haut de page Haut de page

 

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