A la fois plaintif et menaçant, le brame déchire le silence de la forêt, porte à des kilomètres. Comme chaque automne depuis la nuit des temps, le cerf pousse son grand cri rauque. Pour les hardes de biches en chaleur, c’est une arme de séduction, le signe qu’il est, cette année encore, le plus fort, le mieux à même de les couvrir, de transmettre le meilleur du patrimoine génétique aux futurs petits faons, d’assurer la survie de l’espèce. Pour ses éventuels concurrents, le rugissement d’une profondeur inouïe résonne comme une mise en garde, une intimidation avant d’en venir à se battre si nécessaire, parce que, durant le court mois que durent les amours du cerf, l’animal ne s’en laisse pas conter.
TROPHÉE DE BOIS
En Suisse, le rut du cerf rouge, comme on l’appelle aussi ici, dure de la mi-septembre à la mi-octobre. C’est la période durant laquelle les femelles et les mâles se réunissent; un seul cerf pouvant veiller sur plusieurs dizaines de femelles qu’il surveille de très près, sachant qu’une biche n’est sexuellement réceptive qu’un seul jour par année! Tout gonflé de testostérone, le cerf peut alors se montrer agressif si un rival empiète sur son territoire. A priori rituels, les combats peuvent aussi laisser des blessures graves, voire conduire à une mort cruelle quand deux cerfs restent prisonniers de leurs bois emmêlés... Ces extraordinaires trophées qui tombent chaque année à la fin de l’hiver et qui repousseront plus grands, plus lourds d’ici à l’été suivant. Curiosité de la nature, les bois, qui ne sont pas des cornes mais plutôt des sortes d’os, ne trouvent leur utilité qu’une fois morts. Quand l’animal se sera débarrassé (en se frottant aux arbres) de l’enveloppe duveteuse qui en a assuré la croissance à la manière d’un placenta pour un foetus.
BÊTE DE COURSE
Puissamment musclé, monté sur des pattes fines, avec un dos droit et plat, l’animal est sculpté pour la course. En forme, un mâle peut piquer des pointes à près de 70 km/h! Avec ses petits sabots bien taillés, il sait sauter aussi et l’eau ne l’arrête pas. Si, conséquence du morcellement des territoires (routes, barrières), le cerf tend à se sédentariser, il a jadis parcouru d’immenses distances à la recherche de nourriture et pour échapper à ses prédateurs. Moins fine bouche que le chevreuil, mais plus gourmand que les bovins, le cerf élaphe mange de l’herbe, des bourgeons, des jeunes pousses d’arbre, des baies, des fruits, des champignons. Durant la mauvaise saison, il va manger pratiquement tout ce qu’il trouve pour apaiser sa faim et faire travailler son insatiable estomac de ruminant: lichens, mousses, écorces et aiguilles de conifères. Ainsi les cerfs ne sont pas toujours bien vus des forestiers. En trop grand nombre, ils peuvent infliger de sérieux dégâts à la sylve. Parce que le cerf élaphe vit en hardes, séparées par sexe. La famille mère, c’est-à-dire une femelle avec ses jeunes de l’année et de la précédente, est l’unité de base de la harde qui est guidée par une biche plus âgée. Entre une biche et ses petites, les liaisons étroites subsistent souvent durant toute la vie. Au contraire, les jeunes mâles quitteront définitivement leur mère à l’âge de 2 ou 3 ans, et iront former leur propre harde avec d’autres mâles plus âgés.
MÉMOIRE DE LA PRÉHISTOIRE
Au moment de l’apparition de l’homme sur Terre, le cerf a déjà plus de 30 millions d’années. Il a survécu aux quatre dernières glaciations, et puis aux lions des cavernes, aux tigres à dents de sabre, aux meutes de loups. Des premiers matins du monde le cerf est la mémoire; avec l’ours, il est le plus grand des animaux des forêts d’ici.
Bien avant de savoir écrire, Homo sapiens a salué le Cervus elaphus. Il y a 20 000 ans, sur les parois des grottes préhistoriques, les premiers chasseurs ont souvent représenté l’une de leurs proies favorites. Pour sa chair qui est succulente, pour ses os et ses bois dans lesquels ils taillent leurs premiers outils, pour sa peau souple et imperméable dont ils s’habillent. Ainsi l’homme doit une partie de son existence au noble animal.
Son port de tête altier, son large poitrail, sa majesté naturelle et sa couronne de bois font de lui le seigneur de la forêt. A côté de la fleur de lys, les rois de France en ont justement fait l’emblème de leur pouvoir et le trophée de choix de leurs plus grandes chasses à courre. Pour l’homme du Moyen Age, le cerf est un animal familier. Du fait de son ardeur durant le rut et de son grand brame, le cerf est un puissant symbole de virilité et de renaissance. Le futur saint Eustache aura, entre les cornes d’un grand cerf, la révélation du Christ; et depuis, par le «miracle» de ses bois qui repoussent, l’animal est aussi devenu le symbole de la résurrection.