CESLA AMARELLE: «LA GAUCHE DOIT ÊTRE PLUS CLAIRE SUR L’ASILE»
Afin de sauver les valeurs de l’asile, la conseillère nationale socialiste en appelle à la fermeté envers les délinquants qui prennent en otage les procédures.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 12.09.2012

Le parti socialiste suisse est-il à un tournant? Le week-end dernier, 600 délégués réunis en congrès à Lugano se sont dotés, après des mois de controverse, d’un message sur la politique migratoire. Un débat hyper sensible à gauche, entre lutte contre les abus et défense des valeurs humanistes. Le point avec la conseillère nationale Cesla Amarelle. Ancienne présidente du parti socialiste vaudois, l’Yverdonnoise de 38 ans, également professeure de droit des migrations à l’Université de Neuchâtel, s’est imposée comme une référence en Suisse romande sur les dossiers politiques concernant les étrangers.

Le congrès de Lugano a marqué l’épilogue de plusieurs mois de polémique au sein du parti socialiste autour de la migration. Pourquoi n’arrivez-vous pas à débattre de ce thème sans que cela tourne au psychodrame?

Il est vrai que les discussions sont vives autour de l’asile. Le parti socialiste a toujours été incarné par des personnes aux trajectoires humaines très intenses vécues comme un combat pour des valeurs, à l’image d’un Jaurès assassiné. Le droit d’asile fait partie de ces combats, c’est un message extrêmement fort que délivrent les Etats en affirmant qu’ils sont prêts à accueillir toute personne persécutée et qui s’est battue pour sa liberté. Débattre de ce sujet, pour de nombreux socialistes, c’est toucher à quelque chose de sacré. Mais aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence: l’asile est en crise.

Quelles en sont les causes?

On a restreint les moyens de migrer de manière ordinaire. Aujourd’hui, nous avons une migration d’élite, qui ne concerne, pour les non-Européens, que des individus extrêmement bien formés. Alors ils sont nombreux à se tourner vers la voie de l’asile, parce qu’ils ne savent pas comment faire autrement. Utilisé pour des raisons purement économiques et, dans une minorité de cas, dans un but criminel, ce même asile est vidé de son sens. Pour le Maghreb, par exemple, il y a eu une première vague de réfugiés qui demandaient refuge parce qu’ils luttaient contre le régime de Ben Ali; mais, une fois la dictature tombée, dans ce couloir migratoire se sont engouffrés des gens qui n’avaient rien à voir avec l’asile.

C’est ce qui explique la volonté de durcissement de la direction du parti socialiste?

Il ne s’agit pas d’un durcissement, mais d’une clarification. S’il y a eu confusion, celle-ci vient du fait qu’il y a eu plusieurs versions du message de la direction du parti, dont la première était certes dure. Mais la dernière, retravaillée, finalisée à Lugano et amplement influencée par les sections romandes, est acceptable.

Mais quand votre parti commence à évoquer des centres spéciaux, on n’est plus très loin des centres d’internement prônés par l’UDC…

Personnellement, je suis opposée à ces centres spécifiques pour requérants récalcitrants. J’ai vu des cas de personnes analphabètes jugées récalcitrantes juste parce qu’elles ne comprenaient pas ce qui leur était demandé. Nous devons nous concentrer sur les fondamentaux. A la base, il faut s’opposer aux mesures de contrainte. Toutefois, si quelqu’un a tué ou commis des actes pénaux lourds, il doit être sanctionné et renvoyé. C’est comme cela que cela doit marcher, et non pas avec une étape intermédiaire, entre asile et délinquance.

Vous seriez donc favorable aux renvois forcés?

Non. Pour moi, on n’utilise pas l’argent de l’Etat pour renvoyer de force, entravés, des gens qui n’ont rien fait. C’est contraire aux valeurs socialistes et aux valeurs humanistes. Si quelqu’un est venu chercher ici une vie meilleure, rien ne justifie qu’on le renvoie ainsi. C’est inadmissible. Il faut l’aider à franchir le pas du retour en lui offrant un programme d’aide. Mais, à titre exceptionnel, pour des individus qui ont commis des délits graves – condamnation effective de plus de deux ans –, on doit pouvoir utiliser la force publique comme ultime recours pour les renvoyer.

C’est quand même un ton nouveau au parti socialiste…

Non, c’est la position du parti socialiste vaudois depuis dix ans. Dans le cadre de notre engagement à lutter contre les renvois, nous prévenons les différentes associations de défense des requérants que nous ne nous mobilisons qu’en faveur de personnes sans casier judiciaire lourd. Notre combat, c’est le syndicaliste colombien pourchassé par les narcotrafiquants ou la grand-mère bosniaque qui a vu ses enfants se faire massacrer à Srebrenica. Et Dieu sait qu’il y en a, des cas comme cela, des dossiers solides. Ce sont ceux-ci que nous défendons.

Certains, à la gauche du parti, à l’image de l’Argovien Cédric Wermuth, regrettent un «aplatissement devant la droite».

Je ne suis pas d’accord. Il ne s’agit pas de renier les valeurs socialistes, mais de préserver le droit d’asile. Et il est légitime que la Suisse se protège vis-à-vis de personnes qui commettent des délits pénaux lourds et portent atteinte à ses concitoyens.

Le problème de l’asile n’est-il pas que beaucoup de requérants ne sont pas «renvoyables»?

Le problème, c’est que l’on ne renvoie pas des gens à qui l’on interdit de travailler et qu’on laisse à l’aide d’urgence (ndlr: entre 4 et 10 francs par jour et un lit provisoire, souvent en abri PC) durant de nombreuses années. C’est un régime extrêmement dur. On mange rarement chaud. On n’a jamais d’intimité. Nous devrions distinguer deux catégories différentes, les personnes que l’on peut renvoyer et celles que l’on ne peut pas. Ces dernières devraient être autorisées à travailler.

 

«Il faut simplifier l’ensemble du droit des étrangers»

 

Une telle autorisation ne va-t-elle pas inciter les requérants à rester en Suisse le plus longtemps possible?

Ceux dont on sait qu’ils ne seront jamais renvoyés ne peuvent pas être laissés indéfiniment dans le désœuvrement, sans espoir, avec juste l’aide d’urgence. A un moment donné, on doit les laisser travailler. Sinon, on crée une situation sociale explosive. L’aide d’urgence devient alors une machine à fabriquer de la délinquance. C’est pourquoi les cantons ne veulent pas la généraliser. Il faut trouver un statut juridique pour ces gens «irrenvoyables».

Ces dernières années, la loi sur l’asile a été révisée à dix reprises. Comment expliquer que l’on n’ait toujours pas de solutions à ces problèmes?

A force de révisions, le système est devenu incompréhensible. Il n’y a plus que les spécialistes très pointus dans le domaine qui y comprennent quelque chose. Il faudrait simplifier l’ensemble du droit des étrangers, rappeler les principes de base de notre politique d’accueil et pacifier le débat.

Comment apaiser ce débat, qui est aujourd’hui des plus passionnés?

A gauche, on rassurera et gagnera en crédibilité en étant clair sur le fait que l’on doit sanctionner les comportements répréhensibles des délinquants qui ne sont pas des réfugiés. A droite, on doit arrêter de penser qu’il suffit de taper du poing sur la table, de durcir à outrance le droit d’asile, comme le fait un Christoph Blocher, en affirmant «On les met tous dehors!», pour croire que cela va se faire. La gestion de l’asile nécessite un retour à de la clarté, de l’humanisme et du pragmatisme. Les solutions passeront par un consensus politique. Je caresse l’idée de créer un groupe interparlementaire sur le sujet. Il en existe sur tout, la souveraineté alimentaire, les énergies renouvelables… mais il n’y en a aucun sur les migrations.

N’y a-t-il pas déjà la Commission des institutions politiques, à laquelle vous siégez?

Oui, mais il n’est pas possible pour l’instant d’y construire des compromis. Il y a trop de hard liners avec des Christoph Blocher, Martin Bäumle ou Philipp Müller. A droite, notamment en Suisse alémanique, l’asile reste une poule aux œufs d’or, qui permet de légitimer un discours purement répressif. Ils passent leur temps à répéter qu’il faut durcir la loi pour diminuer l’attractivité de la Suisse. Mais ce n’est pas la solution. Les facteurs qui nous rendent attractifs, ce n’est pas le droit sur l’asile, c’est le fait que nous sommes un pays avec un niveau de vie élevé et un taux de chômage en dessous de 5%.

Vous êtes également professeure en droits de l’homme et en droit des migrations. D’où vient cet intérêt pour ces domaines?

D’abord, je me rends bien compte qu’il est nécessaire d’enseigner ces matières sur le plan juridique. En partie aussi par mon parcours personnel. J’avais 5 ans quand je suis arrivée à Yverdon-les-Bains, fuyant l’Uruguay. Socialistes, mes parents étaient très impliqués, dans les années 70, au sein de la résistance à la dictature. Ils ont fini par être recherchés par les polices des dictatures d’Amérique du Sud.

Vous êtes donc passée par la filière de l’asile?

Non, nous n’avons pas eu à le faire, car mes parents sont des scientifiques, bien formés, et ils ont trouvé une autre voie pour venir en Suisse, notamment grâce à leur travail dans les organisations internationales. Mais la sensation d’être persécutée, je l’ai ressentie très jeune. Enfant, j’avais peur des uniformes et des bergers allemands. Les personnes qui font et refont le débat sur l’asile sont souvent à mille lieues de s’imaginer la trajectoire d’un requérant.

C’est donc ce qui a motivé votre engagement politique?

Pas uniquement. Jeune, je me suis engagée pour préserver la Grande Cariçaie ou pour la révision des bourses d’études. J’ai aussi été marquée par les combats d’un Salvador Allende, d’un Robert Badinter, d’une Simone de Beauvoir ou, plus proche de nous, d’une Ruth Dreifuss et d’un Dick Marty. Ce sont à chaque fois des individus qui ont dit non, qui ont placé les principes de valeurs des droits humains au-dessus de tout. Et l’asile – protéger des gens qui se battent pour leur liberté – est une valeur noble au sens fort du terme.