Six heures trente. Il est l’heure pour Mélissa de rentrer en prison. De son plein gré, puisque cette jeune femme de 27 ans est l’une des 258 agents de détention que compte Champ-Dollon. Une stagiaire qui a vécu de plein fouet les événements mouvementés de l’été. Minimutinerie des détenus en mai, deux tentatives d’évasion, une en août et une en septembre, la première s’étant soldée par cinq gardiens blessés. Parmi eux, une jeune femme de la génération de Mélissa. «Je me suis souvent demandé comment j’aurais réagi à sa place. Le détenu qui l’a attaquée était plutôt balèze.»
Question légitime, Mélissa est ceinture noire de karaté. Elle a choisi un métier difficile. Gérer le quotidien de 604 détenus dans une prison conçue pour 270, de quoi réfréner les ardeurs. Mélissa obtiendra son diplôme en 2012. Elle aime le contact humain, se confronter à différentes cultures. Avec 108 nationalités à Champ-Dollon, elle est servie.
Il se dégage d’elle une autorité naturelle perçue par les détenus. «Ils sentent peut-être que je n’ai pas peur du contact physique. L’important, c’est de ne pas montrer ses failles, car ils vous observent tout autant qu’on les observe. La manière d’ouvrir la porte d’une cellule le matin peut influer sur leur humeur. Nous ne sommes pas là pour jeter de l’huile sur le feu.» La preuve par l’acte quelques instant plus tard, en ouvrant une porte avec un sonore: «Bonjour, messieurs!» Ferme mais humaine, c’est le plus difficile des défis à tenir.
DRAPS NOUÉS
Dix heures, quartier nord. Cent gaillards qui sortent d’un coup dans le couloir pour aller à la promenade, c’est une expérience à vivre. Les quatre gardiens, deux hommes, deux femmes (toujours mélangés), sur l’étage sont sur le qui-vive. Dans sa cabine, le chef d’étage contrôle les écrans. Les détenus passent au magnétomètre pour s’assurer qu’aucune arme ne circule. «L’escalier est toujours délicat, il n’y a pas de caméra, et c’est là que les règlements de comptes s’opèrent!» explique Philippe, 48 ans, dont vingt-trois en prison. La gardienne agressée était sous ses ordres. Il a vécu aussi la dernière tentative d’évasion de nuit. «Ils avaient noué des draps, comme dans un Lucky Luke, et cassé la fenêtre avec la porte des toilettes. Heureusement, les dispositifs de contrôles électroniques ont décelé la tentative au bon moment!»
«Je n’ai pas peur, mais je suis sur le qui-vive en permanence»
Mélissa
«Attention, c’est chaud, avertit Philippe. Restez en retrait.» Et le chef de pointer deux groupes d’Albanais et d’Africains qui se regardent en chiens de faïence. «Les poings sont serrés, ça peut péter à tout moment!»
On admire le sang-froid de Mélissa lorsqu’elle se mêle aux hommes dans l’escalier. Au retour, un détenu la frôle et pose sa main avant elle sur la poignée de la cellule. Passe d’armes silencieuse. L’homme retire sa main. Plus tard elle dira: «Le plus stressant, c’est de ne pas savoir ce qui peut se passer dans la minute qui suit. Il y a beaucoup d’ondes négatives qui circulent dans une prison, le soir, je suis souvent crevée!»
Un détenu la remercie, il a apprécié un geste à son égard. «J’essaie de prendre un peu de temps pour les écouter, mais c’est de plus en plus dur. Pourtant, ce sont des êtres humains, on n’a pas à les juger!» Ce qui ne l’empêche pas de se renseigner. «Je veux savoir à qui j’ai affaire. Le plus difficile, ce sont les tentatives de suicide, quelquesunes par année. L’autre jour, j’ai découvert un jeune qui avait avalé une fermeture éclair!»
Ne lui dites pas qu’un gardien ne fait qu’ouvrir et fermer des portes. «On court toute la journée!» Dans les minutes qui suivent se succéderont la distribution de courrier, l’épicerie, un transfert, la visite aux assistants sociaux (70% des détenus les sollicitent autant pour des cigarettes qu’en raison de détresse profonde).
SIX AGRESSIONS
Onze heures, le repas. Un détenu au mitard (cellule forte) appuie en permanence sur la sonnette. «Il devra patienter, soupire Philippe, il faut être deux pour lui amener son plateau, il est dangereux!» Au quartier sud, le repas est pris en commun sur des tables à tréteaux. Mélissa est allée donner un coup de main. Un gardien expérimenté nous assure que le maton stupide et cruel dépeint dans les films aurait une espérance de vie très courte à la prison.
La jeune stagiaire enregistre. «J’admire l’esprit de corps qui règne parmi les anciens, confietelle. Je crois que les jeunes gardiens sont plus individualistes.» L’attaque subie par leurs cinq collègues est sur toutes les lèvres. Le danger vécu en commun semble souder les âmes. Certains avancent qu’un spray au poivre ne serait pas du luxe (les gardiens ne sont pas armés). Philippe, lui, a vécu six agressions. Il y a trois semaines, un détenu lui a lancé une poubelle sur un bras. Il s’est fait mordre, aussi, il y a quelques années, par un prisonnier séropositif. «Je ne vous dis pas les mois d’angoisse. Heureusement, aujourd’hui les débriefings avec les psys existent. Mais parfois mon stress refait d’un coup surface!»
En prison les insultes fusent. «Nik Oumek» (nique ta mère) égratigne parfois les oreilles des gardiens. «Je sais qu’ils m’insultent dans leur langue, mais si je ne comprends pas, je ne réagis pas, sourit Mélissa. Qui doit faire face comme Céline, sa collègue, à des situations parfois difficiles, notamment avec les prisonniers musulmans qui ne peuvent accepter l’autorité d’une femme. «Ils font semblant de ne pas entendre, passent la tête haute. Il nous arrive de crier plus que les hommes, car notre voix ne porte pas autant!» Mais le fait d’être une femme peut aussi permettre de dénouer plus facilement un conflit. Ce que leurs collègues mâles apprécient.
«Ily a beaucoup d’ondes négatives qui circulent dans une prison»
Mélissa
Quinze heures, la douche. Encore un moment de tension dans la vie d’un gardien. Les passages sont minutés et certains dépassent le temps autorisé. «Cinq détenus qui refusent de réintégrer leur cellule, cela se gère; lorsqu’ils sont cent, c’est explosif», glisse Hans, chef d’étage. On observe Céline, fine et féminine, déambuler parmi une dizaine d’hommes en serviette de bain, sevrés de tout contact féminin. Sacré cran!
CELLULES BONDÉES
Seize heures. On retrouve Mélissa à la fouille d’une cellule prise au hasard. Odeur âcre de sueur, au mur des empreintes de détenus faites on ne sait avec quelles substances. La surpopulation carcérale, tout à coup, n’est plus un concept mais une réalité. Mélissa découvre que les vis d’une étagère ont disparu. Un cadre de plateau a servi également à faire un crochet qui sera confisqué!
Dix-sept heures. La voilà réquisitionnée pour accompa gner des détenus à la salle de sport. Diego, le gardien chargé des lieux, est aussi ceinture noire de jiu-jitsu, Mélissa cause boutique. Au mur, la liste des punitions en cas de crachat ou de désobéissance. «Les détenus aiment mieux être mis au mitard trois jours que d’être privés de sport», explique Diego, vingt-deux ans de carrière. Mélissa prend note. Dix-neuf heures. Fin d’une journée de gardienne de prison. Mélissa en enchaîne trois de suite avant trois jours de congé. Il semble qu’elle ait laissé son masque d’impassibilité au vestiaire. On lui demande, devant la grille d’accès, ce que Champ-Dollon a changé dans sa vie. «Je crois que l’univers carcéral m’a fait découvrir la complexité de l’être humain. Oui, j’ai grandi en prison.»