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LE TÉMOIGNAGE
RAYMOND ET MARIA: «ON S’EST RETROUVÉS SI SEULS»
Leur fils Philipp, un jeune Bernois de 15 ans, est mort en juillet 2008 sur le chantier Nespresso d’Avenches. Il est tombé de 40 mètres de haut le premier jour de son stage. A l’issue du procès, les parents témoignent de l’horreur qu’ils ont traversée et des mensonges qu’ils ont dû avaler.

Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 19.04.2011

Sept heures du matin. La journée s’annonce caniculaire dans ce village de l’Emmenthal. C’est les vacances d’été et Philipp part pour son premier jour de stage sur un chantier. Il se retourne, dit au revoir à Maria, sa mère, «avec son sourire de toujours». Elle reste à la maison avec le cadet, Tobias. C’est à son tour de préparer le repas de midi. Ils mangent une pizza. Sans savoir que Philipp est mort depuis deux heures. «Une connaissance m’avait dit qu’ils cherchaient des jeunes pour un job très simple», raconte Raymond, le père. Cet ami travaille pour une entreprise d’étanchéité bernoise qui a décroché un contrat sur le site Nespresso, à Avenches. Raymond en parle à son fils, âgé de 15 ans. Avec ce stage d’une semaine, il pourra s’offrir le PC portable dont il rêve. Une situation plus qu’ordinaire: un fils qui veut gagner ses premiers sous. Et un père qui tente de l’aider. Mais aujourd’hui, dans un douloureux chuchotement, ce père insiste: «C’est moi qui ai parlé de ce stage à Philipp.» Sa main tapote nerveusement la table. «On ne m’avait pas dit que c’était à 40 mètres de hauteur. On m’avait assuré que ce serait facile, sans danger.» Son épouse ne cesse de le rassurer. Se sent-il coupable? Ce père ne peut répondre. Il ferme les yeux.

 

«On m’avait dit qu’ils cherchaient des jeunes pour un job très simple»
Le père de Philipp

 

Le procès qui oppose cette famille à l’entreprise d’étanchéité s’est terminé mardi dernier. Les quatre membres sont accusés d’homicide par négligence. Ironie du sort qui s’acharne, les audiences se sont déroulées en français, puisque le for se trouve dans le canton de Vaud, là où Philipp est mort. Mais ni les accusés ni la mère de Philipp ne comprennent le français. Seul Raymond le parle: il a passé les dix premières années de sa vie en Alsace. Les accusés ont plaidé l’acquittement, chacun renvoyant la responsabilité plus loin. On dirait une banale histoire d’assurance, servie dans des termes juridico-techniques. «Mais notre fils est mort, on dirait que tout le monde l’oublie», s’exclame le père, anxieux du jugement le 6 mai. Il aimerait surtout que la justice se prononce, tenter de retrouver une sérénité, même s’il a du mal à y croire.

«ON A PERDU NOS DEUX FILS»

Les parents tournent les pages d’un classeur à la couverture ornée de tournesols. Ce classeur tout bien rangé, ordonné, qu’ils feuillettent avec amour et douleur. «Oui, c’est ce qui nous reste de lui», répond Raymond. Philipp, avec ses fines taches de rousseur sur le nez. Là une photo passeport, la même que l’on retrouve sur la porte du frigo ou l’étagère du salon. Puis des vues du bâtiment et du toit: une immense surface de 50 mètres sur 100. A vue d’œil, aucun danger. Mais c’est compter sans cinq ouvertures carrées, recouvertes d’une planche de bois. Ces puits de lumière auraient dû être sécurisés. Mais il ne l’étaient pas, et c’est dans le quatrième que Philipp a chuté. «Il est tombé de 40 mètres. Il s’est écrasé. Il n’avait aucune chance.»

Depuis, Raymond et Maria essaient de croire «que la vie a un sens». «Mais en perdant un fils, on a perdu les deux.» Silence. Le père détourne pudiquement la tête. Sa voix flanche lorsqu’il explique: «Depuis ce jour, Tobias n’est plus le même.» La famille a dû déménager et vendre la maison à perte, Tobias ne supportait plus de voir la chambre de son frère. «Et, moi, je croyais toujours entendre le Töffli, le vélomoteur, de Philipp remonter la route.» Un sourire se dessine à l’évocation de ce joli souvenir. Mais on sent une amertume qui s’est greffée à leur tristesse. Celle d’avoir été trop souvent laissés démunis, mal informés, même trompés. Le policier qui annonce la mort de Philipp n’est pas au courant des circonstances. Il quitte Maria et Tobias hagards, se contente de leur remettre un bout de papier avec quelques numéros de téléphone. Il est 14 heures. «Pendant quatre heures, on ne savait pas que Philipp était décédé!» s’exclame Maria. Un ami conduit les parents à l’institut médicolégal de Lausanne, où se trouve leur fils. Là-bas, ils sont accueillis par un «Vous cherchez quoi?», avant d’apprendre que les «visiteurs» ne sont pas admis. Ils insistent et, après une longue attente, une «exception» est autorisée, leur lance une employée peu amène. «Ils ont sorti Philipp. On a seulement pu voir sa tête. Il avait la bouche ouverte. Et toutes ses dents cassées.» Alors que se grave à jamais cette image, l’employée s’impatiente. «Comment peut-on avoir si peu de compassion?» se demandent encore ces parents.

DEUX ANS APRÈS, LA VÉRITÉ

Dans un premier temps, les ouvriers et responsables de l’entreprise d’étanchéité leur donnent une version «peu crédible». Sur le toit, le chef d’équipe et son ouvrier auraient dit à Philipp de s’éloigner du périmètre, dangereux. Ils le lui auraient répété à plusieurs reprises. Et voilà, il n’a pas écouté et il est tombé. Un récit laconique, déroutant, désinvolte. Sans parler du fait que Philipp n’avait pas l’âge légal pour se trouver là-haut. Puis, en septembre 2010, soit deux ans plus tard, ces deux mêmes personnes viennent chez Raymond et Maria. Ils veulent simplement «rectifier un point». Raymond insiste: «Oui, c’est ce qu’ils ont dit: rectifier un point.» C’est là que les parents apprennent que l’ouvrier était bel et bien avec Philipp en train d’enlever la planche qui recouvrait le puits, lorsque celui-ci est tombé. Deux ans qu’ils refusent de croire que leur Philipp n’est pas celui qui a chuté dans un trou parce qu’il a voulu faire l’idiot. Des mots qui font bondir la mère. «Pourquoi nous le dire si tard! Comme si c’était un détail!» Le père les reçoit comme un maigre soulagement. «Cela prouvait que Philipp n’était pas l’inconscient décrit dans leur première version, même si personne ne peut nous dire pourquoi il est tombé, à la fin!» La planche a-t-elle été tirée trop fort par l’ouvrier? Philipp s’est-il pris les pieds dans le sol cannelé? La question cruciale n’aura pas de réponse, l’ouvrier concerné tournait la tête à ce moment-là. Et le chef d’équipe était de dos. Dans ce drame de l’indifférence, personne ne l’a vu tomber.

Leur fils Tobias rentre. Il revient de la répétition de sa confirmation. «Ce sera notre première, en juin», dit doucement le père. Philipp aussi devait se faire confirmer. Il est mort juste avant. Ses parents avaient économisé pour lui offrir un voyage au Canada. «C’était son rêve. Il était fan de hockey, avait un niveau prometteur.» Deux semaines après le décès, ses parents ont reçu la nouvelle: Philipp, double national, avait été accepté en sélection nationale de France.



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Tags: Raymond, Maria, Philipp, chantier, Nespresso, Avenches Aller en haut de page Haut de page

 

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