Lorsqu’ils sont entrés dans les entrailles de San José, le 5 août, ils étaient les damnés de la terre. Des moins que rien, des mineurs de fond risquant chaque jour leur vie pour toucher le salaire de la peur. Ils sont ressortis les 12 et 13 octobre comme des héros, accueillis par le président de la République du Chili et 2000 journalistes accourus dans le désert d’Atacama. Sont-ils pour autant tirés d’affaire?
Au-delà du soulagement d’être rescapés de l’enfer après septante jours à 700 mètres sous terre, les 33 mineurs pressentent que cette hystérie autour de leur histoire pourrait mal finir. «Nous ne sommes pas des artistes ni des stars. Nous sommes des gens ordinaires», implore Edison Peña. Premier mineur à regagner son foyer, il a dû, seul et sans escorte, affronter une armée de micros et des voisins en transe qui tapaient sur sa voiture. La porte de son appartement refermée, il se retrouva nez à nez avec un célèbre animateur de la télévision chilienne. En direct, évidemment.
Mario Gómez, le doyen, Franklin Lobos, l’ancien footballeur, et le Bolivien Carlos Mamani ont été fêtés par leur quartier. Ariel Ticona a pu découvrir sa fille Esperanza, née durant son absence. Yonni Barrios, le mineur attendu à la surface par deux femmes, a finalement préféré sa maîtresse à son épouse, mais sans effusion. «Plus tard, ma chérie», lui intima-t-il en refusant ses baisers devant les caméras.
Avant leur libération, les «33» ont suivi un cours de techniques d’interview par vidéoconférence afin de les préparer. Première leçon: dire «no». Deuxième leçon: le dire poliment. Juan Carlos Aguilar passa rapidement aux travaux pratiques. «Nous avons passé L’événement un pacte au fond de la mine et j’espère que mes compagnons le respecteront. Nous avons besoin de temps pour digérer ce qui nous est arrivé. Je suis sûr que vous comprenez Lui a aussi promis à sa compagne de l’épouser enfin. «J’attends de voir», rétorque celleci. Juan Carlos semble moins précis désormais… «Y a rien de sûr», lâche-t-il avant d’éconduire les importuns. «Je suis très reconnaissant à la presse, mais je ne vais pas ventiler ma vie privée dans vos pages.»
Il y a ceux qui ne comprennent pas cette frénésie. «Ce n’est pas juste, estime Víctor Segovia. Nous ne sommes personne, juste des gens qui ont survécu.» Les 33 miraculés savent que les mines chiliennes ont fait 31 morts depuis le début de l’année. Víctor Zamora a failli équilibrer les comptes. Quelques mois plus tôt, il réchappa de justesse à l’effondrement d’une paroi. L’un de ses amis proches eut la jambe broyée. Après cet acci-dent, la direction avait disposé des provisions dans le refuge, au cas où…
Et il y a ceux qui cherchent à en tirer profit. Un des plus sollicités est Florencio Avalos, le premier à être sorti. Son épouse, Mónica Araya, fait l’intermédiaire. «Combien offrez-vous? Rien? Désolé, j’ai d’autres demandes…» «Tout ça leur monte à la tête», soupire Guadalupe Alfaro, la mère de Carlos Bugueño. «Ils demandaient tous la même chose: «Combien? Combien d’argent j’ai reçu?»
RECORDS D’AUDIENCE
Difficile de leur en vouloir. L’épopée des «33» a passionné le monde entier. Aux Etats-Unis, ABC News a réalisé sa plus forte audience de l’année. Discovery Channel prépare une émission spéciale, déjà programmée pour le 28 octobre.
Hollywood s’intéresse évidemment à ce formidable happy end. Cinq réalisateurs auraient déjà été approchés, tout comme l’acteur espagnol Javier Bardem. Quant aux livres, ce n’est plus désormais qu’une question de semaines.
Les mineurs voudraient écrire le leur. Au moment de remonter à la surface, Víctor Segovia oublia les carnets sur lesquels il avait consigné l’aventure dans ses moindres détails. Celui qui le suivait les lui remonta. Il est aussi question de faire un film à partir des images tournées par Florencio Avalos. Juan Illanes, ancien militaire, a été nommé porteparole du groupe. A l’hôpital, il s’était aménagé un bureau pour traiter les nombreuses sollicitations.
Sous terre, les «33» se sont promis de partager les retombées de leur odyssée commune et de ne rien dévoiler des dix-sept premiers jours, les plus terribles. Mais déjà quelques révélations remontent à la surface. «Nous attendions la mort», avoue Richard Villaroel, qui a perdu 12 kilos. Il parle d’une «peur intense» et d’un «profond désespoir» jusqu’à l’arrivée des secours. Certains «ne quittaient plus leur lit de camp et espéraient la fin».
Daniel Sanderson, un mineur dont le tour prit fin juste avant l’éboulement du 5 août, raconte avoir reçu une lettre de l’un des emmurés lui faisant part des tensions en sous-sol. «Il y a eu des bagarres, des coups de poing.»
Víctor Segovia, l’écrivain, a d’abord rapporté la vérité officielle. A son ex-épouse Soledad Moreno, qu’il l’aime encore, il a écrit: «A toi je peux bien dire la vérité. Je ne sais pas comment nous avons fait pour ne pas devenir tous fous.» Peut-être parce que beaucoup avaient senti venir l’accident. «Cette mine pleure trop», expliquait Dario Segovia à sa compagne la veille du drame. «Je n’aimerais pas être de quart lorsque la montagne s’effondrera.» Il avait congé le 5 août, mais personne à San José n’est en mesure de refuser un jour extra payé au double du prix normal (200 francs).
SORTIR, MORT OU VIF
Mario Gómez, 63 ans, quatre enfants, sept petits-enfants et cinquante et un ans de mine, avait même indiqué à son chef une sortie de secours plus sûre. «Son chef lui a demandé de lui faire un croquis, mais rien n’a été fait», se lamente son épouse, Liliam Ramírez. Mario Sepúlveda, lui, avait contracté une assurance-vie supplémentaire. «Si un soir je ne reviens pas, avait-il prévenu son épouse, réclame tous nos droits.»
Edison Peña n’avait rien prévu, rien vu venir. Il était là par… amour pour sa logeuse rencontrée lors d’un séjour professionnel à Copiapó. La mine embauchait… Sous terre, pour calmer son angoisse, il partait courir une dizaine de kilomètres les premiers jours. A la lueur de sa lampe frontale, Dario Segovia, treize frères et sœurs, a écrit à sa mère. «Pardonne-moi, ma petite maman, si comme fils je n’ai pas été bon. Plus tard, nous parlerons.»
Certains plaisantaient, comme Víctor Zamora, le comique en chef. L’une de ses cibles favorites était Yonni Barrios, attendu en haut de la mine par sa femme et sa maîtresse… «Le seul qui ne veut pas remonter, c’est lui», rigolait-il. Mais, depuis le refuge, Barrios faisait passer un tout autre message à sa famille: «Sortez-moi de là. Mort ou vif.»
Lorsque les réserves d’eau vinrent à se tarir, ils se résolu-rent à boire une eau souillée d’huile pour moteurs. Il était 6 h 30 le matin du 22 août lorsqu’une sonde perça le toit de la mine. Richard Villaroel abandonna sa partie de domino et se précipita pour signaler la présence des survivants. Fous de joie, ils chantèrent l’hymne national.
L’angoisse ayant fait place à l’espérance, certains taboustombèrent. «Le cannibalisme, on y a tous pensé, avoue Richard Villaroel. Après, c’est devenu un sujet de plaisanterie, mais jamais avant.»
Dimanche, quelques-uns sont retournés à San José pour découvrir le camp et prier. José Henríquez, le chef spirituel des mineurs, veut redescendre. «Je souhaite me reposer quelques mois et ensuite reprendre mon métier.» Mais pour les «33», l’avenir est incertain. Huit ont plus de 50 ans, le groupe San Esteban, gérant la mine San José, est au bord de la faillite et ils ont pour seule garantie de toucher leurs arriérés de salaire de septembre et un solde de tout compte, après l’intervention de l’Etat, qui avait fait geler les biens du groupe. Ils vont aussi toucher 2000 francs chacun d’un entrepreneur anonyme et 10 000 francs d’un millionnaire excentrique, Leonardo Farkas. Pas de quoi prendre sa retraite.
Le gisement San José, propriété de l’entreprise Minera San Esteban, pourrait devenir un musée à ciel ouvert, un lieu de mémoire et d’espoir. «Pour guider l’espérance des Chiliens dans le futur», a annoncé le président Sebastián Piñera, qui se balade désormais avec des pierres de Copiapó dans la poche. Pour lui, ce tas de cailloux est une vraie mine d’or.