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RÉVÉLATIONS
SEXE, DROGUE ET MULTIPLICATION DES BOÎTES DE THON
Journaliste américain installé au Chili depuis quinze ans, Jonathan Franklin fut le seul autorisé à suivre les opérations parmi les sauveteurs. Il révèle que les mineurs ont reçu de la marijuana et des revues pornos, mais décrit surtout un contexte social et des enjeux politiques.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 22.02.2011

«Tout indique dans ce paysage que nous nous trouvons dans une région minière – depuis les bordels ouverts 24 heures sur 24 (40 francs la passe) jusqu’aux camionnettes alignées devant Antay, un nouveau casino qui s’emploie à aider les mineurs à accomplir ce qui semble être chez eux une prédisposition génétique: dépenser un mois de salaire en une seule soirée.»

D’emblée ou presque, le ton est donné. Les héros de la mine de San José, sortis vivants de dix semaines coincés sous une montagne de l’Atacama, sont des durs, des hommes de peu d’éducation et de beaucoup de caractère. La publication de l’édition américaine du livre de Jonathan Franklin, 33 men (la version française, Enterrés vivants, est sortie cette semaine), a donné lieu a de croustillantes révélations: pour tenir, les mineurs ont reçu de la marijuana, et aussi des films pornos, après que l’idée de leur envoyer des poupées gonflables eut été abandonnée. Mais ce qu’explique Franklin, c’est que les putes, la cocaïne, l’alcool, et même «l’homosexualité temporaire», ont de tout temps fait partie du tableau.

«Mario se prenait pour la vedette, tout le monde voulait lui casser la gueule»
Omar Reygadas, mineur

Le livre rappelle ce que l’on a oublié. Les chiffres. Effarants: 69 jours (du 5 août au 12 octobre) à 700 mètres sous terre, par 32 °C et un taux d’humidité de 95%, à la suite de l’effondrement de 700 000 tonnes de roches. Chances de survie: 2%. L’explosion, qui a littéralement cassé la montagne en deux, crève les tympans d’Omar Reygadas et fait s’envoler Víctor Zamora (qui en perd son dentier). Le nuage de débris mettra six heures à retomber. Pour se protéger, les hommes descendent tout au fond, dans le refuge. Un trou de 50 mètres carrés creusé dans une zone épargnée par les forages. Il y a 10 litres d’eau, 16 litres de lait, 18 litres de jus de fruits, 1 bocal de pêches au sirop, 2 boîtes de petits pois, 4 de haricots, 20 de thon, 1 de saumon, 96 paquets de biscuits.

L’auteur insiste sur le contexte local. Traumatisés par les années Pinochet, les Chiliens ne supportent plus la notion de «disparus». Il faut retrouver au moins les corps. De plus, le président Sebastián Piñera, élu depuis quelques mois, a vu son programme politique enterré par un tremblement de terre enregistré à 8,8 sur l’échelle de Richter. Cette seconde catastrophe doit prouver qu’il est un homme d’action. Le sauvetage devient une affaire d’Etat, médiatisée avec soin. Lorsqu’une caméra accède enfin par sonde jusqu’au refuge, le gouvernement pousse en avant Mario Sepúlveda, charismatique et positif. Les images sont retouchées, les infections fongiques gommées, les scènes de mineurs en pleurs coupées. Le gouvernement ciblera également le profil du premier rescapé et l’ordre de passage du Bolivien du groupe (5e).

D’emblée, les mineurs prient collectivement le matin et votent pour chaque décision, mais l’ambiance est délétère, le ton hargneux, l’odeur insupportable. Beaucoup sont accros à quelque chose, en plus du tabac. Alcool, cocaïne, le sevrage est brutal. Des clans se forment, selon les affinités ou la parenté. Il y a trois campements. Tenaillés par la faim, ils ont des hallucinations, voient des ombres, font des cauchemars, tombent en dépression, parlent aux rochers et se comptent 34 car «Dieu est le 34e mineur».

«JE VOULAIS MOURIR EN MINEUR»

Le désespoir est à son comble les quinzième et seizième jours. Certains rédigent des lettres d’adieu, dont Mario Sepúlveda, le boute-en-train. «On était dans la salle d’attente de la mort. J’avais envie de mourir et d’être tranquille. (…) J’ai rassemblé mon casque, mes affaires, j’ai roulé ma ceinture et posé mes bottes l’une à côté de l’autre. Je voulais mourir en mineur.»

Les Chiliens ont tous en mémoire «les Uruguayens». Ces rugbymen rescapés d’un accident d’avion dans les Andes qui avaient mangé leurs compagnons morts pour survivre. Eux sont mieux équipés: ils ont de quoi faire cuire la viande. Le petit Claudio Yáñez semble mal en point… Et puis ils le connaissent à peine… «Tous pensaient qu’ils allaient se manger les uns les autres», dira Daniel Sanderson, le confident de plusieurs des 33. Le prêcheur José Henríquez désamorce la tension en tentant le miracle de la multiplication des boîtes de thon. Certains y croient, d’autres en rient, tous oublient pour un temps leur désespoir. Le lendemain, la sonde perce enfin le plafond du refuge.

Ils sont vivants! La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans tout le pays. Chaque Chilien se souviendra toute sa vie de ce qu’il faisait lorsqu’il a appris que les mineurs étaient vivants. Mais il faut encore les sortir de là. L’arrivée des experts de la NASA sur le site de San José est un choc des cultures. Comme si les Experts enquêtaient avec l’inspecteur Derrick. Les Chiliens surmontent pourtant tous les obstacles avec des bouts de ficelle et des initiatives individuelles.

Si les sauveteurs sont engagés dans une course contre la montre, les mineurs doivent endurer un marathon. La cadence de la navette qui les approvisionne est volontairement accélérée pour les obliger à travailler et à rester actifs. Les sauveteurs rétablissent le contremaître Luis Urzúa dans son rôle de chef. Chacun se voit attribuer une nouvelle fonction: livreurs, technicien du son, caméraman, secrétaire, biographe. Les plus inutiles sont bombardés «assistant environnemental» ou «assistant médical». Le chef psychologue filtre le courrier, limite les appels téléphoniques aux familles à une minute par jour. En fait-il trop? Les prend-il pour des demeurés? Pour des rats de laboratoire? Les mineurs renvoient des pierres aurifères pour acheter des policiers afin qu’ils mettent le psy en taule.

«CE QUI A FICHU LA MERDE EN VÉRITÉ, C’EST LA TÉLÉ»

L’ambiance est très tendue. Le psy est mis au repos, son remplaçant ne censure plus le courrier. Les familles font passer de la drogue, des amphétamines, du chocolat. Ça devient le Loft. Les 33 commencent à faire des caprices, renvoient un dessert qu’ils ne trouvent pas bon. A coups de bulldozer, ils se creusent une piscine. Le médecin a parfois l’impression d’être pris pour le room service. «Ce qui a fichu la merde, en réalité, c’est la télé, dira l’un d’eux. Quand elle est arrivée, plus personne ne se parlait.» Ils s’y voient chaque soir au journal de 21 heures. Ils dédicacent des dizaines de drapeaux chiliens chaque jour, prennent des cours de communication, cherchent un nouveau porte-parole pour remplacer Sepúlveda, drôle mais pas assez subtil et qui joue trop la vedette. «Tout le monde voulait lui casser la gueule.»

Le 65e jour, la foreuse de Jeff Hart, un Américain venu spécialement d’Afghanistan, réalise enfin la jonction. Mais l’air frais qui s’engouffre dans le boyau de 80 cm de largeur modifie la température de l’air et contracte les parois. Les jours suivants, la montagne craque dangereusement. Certains le prennent comme un avertissement divin: je vous donne une seconde chance, mais montrez-vous-en dignes. Avant de remonter – avec la musique de leur choix – les mineurs se rappellent leur promesse: pas de détails sur les épisodes douloureux, pas de critiques des autres, pas de tentatives commerciales individuelles. Le «pacte du secret» tient toujours, tant bien que mal.

Enterrés vivants - La véritable histoire des 33 mineurs chiliens, de Jonathan Franklin, Ed. Robert Laffont, 350 pages: 38 fr. 40.



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Tags: Chili, mineurs, survivants, révélations Aller en haut de page Haut de page

 

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