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ANNÉE DU LAPIN
VOYAGE CHEZ LES CHINOIS ROMANDS
Ils sont 10 000 en Suisse et constituent une communauté discrète, travailleuse et accueillante. Qui sont les Chinois d’ici? Comment vivent-ils? Rencontres insolites.

Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 18.02.2011

Nouvel An chinois ou pas, Chez Xu, toutes les tables sont réservées. C’est ici, dans ce restaurant simple mais réputé, que la communauté chinoise de Lausanne se retrouve. Enfin, communauté, c’est beaucoup dire. Car en Romandie les Chinois vivent un peu chacun leur vie. Rien à voir avec Paris ou Milan, pas de Chinatown dans les villes helvétiques. Ici, on parle d’une immigration «très qualifiée»: 10 000 personnes, avant tout des étudiants, fonctionnaires internationaux, scientifiques ou banquiers. Et bien sûr des cuisiniers. Comme M. Xu.

Pour cet ancien soldat de 47 ans, le travail vient avant la fête. Son Nouvel An, il le passera à courir d’une table à l’autre, comme tous les jours de la semaine. Lui et son épouse sont nés dans un village du Henan, une région pauvre du centre de la Chine. Il est arrivé en Suisse en 1993, sollicité par un compatriote qui cherche un cuisinier. Pendant sept ans, il économisera chaque centime. Avant d’ouvrir son propre établissement, qu’il baptise sobrement Chez Xu. Son épouse, discrète et efficace, s’excuse de ne pas bien parler le français: «Même mon chinois n’est pas bon!» Le couple ne s’est permis qu’un luxe, récemment: M. Xu a fait venir un neveu, qui le remplace au wok: «J’étais trop fatigué.» Pour la première fois, il sourit: «Mais, là, je vais avoir un nouveau restaurant, près de la gare!»

GAUlTIER ET TRADITION CHINOISE

Le travail. C’est au nom de cette valeur que la plupart des Chinois sont venus en Suisse. Li Xihua, 30 ans, s’est lancé, lui, dans la couture. Ce styliste «très bosseur» a réussi à ouvrir une boutique à Lausanne. Des créations qui mêlent tradition chinoise, du Jean Paul Gaultier et des mangas japonais. Il parcourt son magasin, son univers, et ne peut s’empêcher de tripoter les étoffes. «Là, je suis comme un poisson dans l’eau!» La nuit, parfois, il se relève pour griffonner sur papier des robes imaginées. Li Xihua a débarqué ici il y a dix ans pour parfaire ses connaissances en économie. «Vraiment pas mon truc», sourit-il. Six mois plus tard, il fait le grand saut et s’inscrit dans une école de stylisme. «Déjà tout petit, j’adorais confectionner des habits pour les poupées.» Il bûche son français et enchaîne les boulots d’étudiant. Participe à des concours. En gagne. Sa petite réputation en poche, il se trouve un associé en Chine. Aujourd’hui, il possède trois enseignes, dont deux en Chine, là où se trouve l’usine de production. «Je suis tombé amoureux de la Suisse. C’est calme, les gens ne passent pas leur temps à stresser, comme à Canton ou à Pékin», confie celui qui a grandi à Hainan, une île tropicale au sud de la Chine, où les cocotiers poussent au bord du sable.

SAUVÉE PAR LE TA Ï-CHI

Mme Xia, elle, s’est exilée pour des raisons politiques. A la fin des années 80, à la veille des événements de Tianan men, ses parents font pression: elle doit partir, pour que «son fils bénéficie d’un environnement serein». La famille a déjà enduré trop de souffrances. Ses grands-parents étaient gouverneurs et propriétaires d’industries textiles. Des origines aisées qui vaudront aux Xia d’être taxés d’«ennemis du peuple» sous Mao. La famille sera non seulement dépossédée de ses biens, mais Mme Xia et ses trois frères sont envoyés en camp de rééducation. «On ne peut pas comprendre. Ma famille a toujours eu un grand respect pour les gens. Et, là, on s’est retrouvés sur le trottoir, la maison séquestrée, toutes nos affaires détruites. On nous crachait au visage.»

Elle ressert du thé afin de masquer ses yeux qui s’embuent et file chercher la seule photo de ses parents qui a pu être épargnée. Dans le camp de travail, elle a connu les heures passées à genoux devant un portrait de Mao. Puis les jours à «faire la digue humaine» dans un petit lac, à cause d’une pénurie de sacs de sable. Elle a 22 ans et croit mourir. Elle se raccroche à la phrase d’un acteur d’opéra, l’un de ses compagnons d’infortune: «Tu dois vivre. La vie, c’est le mouvement!»

Prémonitoire? C’est dans le secteur horloger, à Shanghai, qu’elle se retrouve à la fin des années 70. La Chine veut créer ses propres montres à quartz, et Mme Xia a des compétences linguistiques. «Toute la documentation, les manuels étaient en français. Mais je n’y comprenais rien! J’avais étudié le français diplomatique, pas horloger!» lance-t-elle, presque encore indignée.

Puis viendra l’heure du départ. Elle quitte son pays et, à 40 ans passés, s’inscrit comme étudiante à l’Université de Neuchâtel. «Je n’avais pas le choix. A Shanghai, j’avais un travail, des responsabilités. Mais j’ai dû tout recommencer.» A écouter cette sexagénaire sereine dans son joli salon de La Chaux-de-Fonds, on peinerait presque à croire ce qu’elle a enduré. Elle dit que c’est le taï-chi qui l’a sauvée, cette gymnastique qu’elle pratique «tous les jours», insistet- elle, en détachant bien les mots, son bras battant la mesure.

Aujourd’hui retraitée, elle se décrit comme «une véritable Chaux-de-Fonnière»: «Je ne compte pas retourner en Chine. J’ai pris trop d’habitudes suisses. Et, ici, les gens sont vraiment nickel!»

«ICI ON MANGE COMME CHEZ NOUS»

Retour chez Xu. Ce soir-là, une dizaine d’étudiants font la fête avant de rentrer au pays célébrer le début de l’année du Lapin. Un joyeux cri retentit: «Cha dai jiu!» (ndlr: «Le thé remplace l’alcool!») lancentils en chœur, levant leur thé parfumé au jasmin. Tous font partie du comité de l’association des étudiants chinois de l’UNIL et de l’EPFL, subventionnée par le Ministère chinois de l’éducation. Les plats défilent: salade d’algues, porc caramélisé, crêpes au canard. «Ici, on a l’impression de manger comme chez nous, ça fait du bien», s’exclame l’un d’eux, qui vient de débarquer avec un sac rempli de chocolats pour ses parents. Il vient d’une province méridionale, le Guangxi, et n’était pas sorti de Chine jusqu’à l’année passée: «D’ailleurs, avant l’âge de 14 ans, je n’avais jamais vu d’étranger.» Pourquoi la Suisse? Souvent par hasard. En Chine, les bonnes universités sont prises d’assaut. Et difficile pour tous d’aller aux Etats-Unis, l’eldorado. Peu comptent rester après leurs études, trop dur de trouver un travail ici. Mais ils aiment la région, pratiquent le ski aux Portes du Soleil et le VTT, même s’ils n’ont pas beaucoup d’amis suisses.

LE DIMANCHE À L’ÉGLISE

M. Xu, toujours aussi actif, dépose sur leur table un énième plat, du bœuf pimenté. Lui, son seul jour de repos, c’est le dimanche. Ce jour-là, avec sa femme, ils se rendent à l’église chrétienne évangélique de Sévelin, à Lausanne, religion assez répandue chez les Chinois d’ici. Une trentaine de personnes sont assises dans le temple pour écouter le pasteur Lo. On en retrouvera certaines le jeudi soir suivant lors d’une autre réunion évangélique, le «groupe des sœurs». Au deuxième étage d’un bâtiment du centre-ville, une quinzaine de femmes s’activent. Presque toutes en habit rouge, Nouvel An oblige. Sur la table, chacune dépose son tupperware: vermicelles, raviolis, salade de pommes ou oreilles de porc. A côté d’un radio-CD qui crachote une chanson chinoise, trois femmes roulent des tangyuan dans leurs mains, des boulettes de farine de riz, tradition méridionale pour la fête. On sert de l’eau chaude dans des tasses en plastique. Avant de partager les victuailles, une prière. Puis chacune des seize convives se présente. Deux étudiantes, une femme qui tient un tea-room, l’épouse du patron du Canard pékinois, «passée en vitesse», car elle doit «vite retourner s’occuper du restaurant». «Aujourd’hui, c’est spécial, explique Amy. Mais d’habitude nous parlons de questions féminines. Sur les enfants, le couple, vous voyez?»

«QUE SAVEZ-VOUS DE CONFUCIUS?»

Echanger, mais aussi préserver la culture et, surtout, la langue. Tous les mardis et vendredis soir, 150 Chinois ou Sino-Suisses se rendent ainsi à l’école. A Genève, dans une classe du collège de Budé, une quinzaine d’élèves sortent leur manuel. «Ne perdons pas de temps, on doit préparer la chanson!» Le professeur An Ruiping lit d’abord un passage des Entretiens de Confucius: «Que savez-vous de lui?» Quelques réponses évasives. «Un homme important, non?» lance une fillette, tandis que sa petite voisine étouffe un rire gêné. «Comment? Vous ne savez pas qui est Confucius?» feint de s’égosiller l’enseignant. En perpétuel mouvement, il blanchit le tableau noir de caractères. Penche ses lunettes rondes sur les cahiers des élèves. Ecarte les bras pour expliquer à quoi correspond une ancienne unité de mesure.

LE CHINOIS AMOUREUX DU VIN

Direction le Chablais vaudois. On y a rendez-vous avec Wang Jian, 30 ans. Son français est teinté de mélodie valaisanne. Et sa tasse de thé à lui, c’est… le vin. Il est le premier Chinois à être inscrit à l’école d’agriculture de Châteauneuf. Et aussi le premier à avoir décroché son diplôme d’oenologue à Changins. Pourtant, à son arrivée, Wang Jian était venu dans une école à Sion pour apprendre… l’allemand! «L’image que j’avais de la Suisse était limitée. Je croyais qu’on y parlait que l’allemand, et qu’il y avait des jets d’eau partout», plaisante-t-il, racontant sa perplexité lorsqu’il s’est retrouvé un samedi gris de novembre 2001 dans un Sion vide et froid. Très vite, toutefois, il s’y est plu. Et, alors que tout le destinait à reprendre la boîte d’architecture de son père dans l’Anhui, une province proche de Shanghai, il décide de rester pour réaliser son rêve: faire du vin. Wang Jian vit désormais à Villy-sous-Ollon, est marié à une Vaudoise «de Châteaud’ Œx», travaille chez les frères Rapaz, à Bex, parle du meilleur moment pour tailler la vigne, «lorsqu’elle pleure». Il préfère le chasselas vaudois au fendant valaisan. Seul son objectif à long terme rappelle son origine: il rêve d’avoir ses propres vignes, dans sa province natale. «J’essaierai d’y lancer du vin blanc, qui se marie mieux avec la cuisine chinoise.» Il conclut: «Eh oui, j’ai deux pays!» Avant de finir son riz frit… avec une fourchette. Mais cela, il ne faut surtout pas le répéter.

 


SI VOUS ÊTES INVITÉS

VOUS MANGEZ DANS UNE FAMILLE CHINOISE? KIT DE SURVIE EN CINQ POINTS

  1. Si aspirer bruyamment ses nouilles est de bon ton, se moucher à table provoquera en revanche la stupéfaction. Pire encore si l’on remet le mouchoir sali dans sa poche…
  2. Boire en suisse est à proscrire. Que ce soit de l’alcool fort ou du vin, chaque gorgée doit faire l’objet d’un toast.
  3. Terminer son bol de riz en fin de repas laisserait croire que l’on n’a pas été assez nourri.
  4. Planter les baguettes dans un plat ou dans son riz rappelle les rites mortuaires. Il faut les poser alignées à côté de son assiette.
  5. Enfin, lors des salutations, faire la bise n’est pas habituel. Préférer une poignée de main, lâche, sans planter les yeux dans ceux de son interlocuteur ni écraser ses phalanges.



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Tags: Chine, Chinois, Suisse romande, Nouvel An chinois, année du Lapin Aller en haut de page Haut de page

 

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