Attroupés devant une machine à presser des pièces de monnaie, des touristes chinois s’amusent à actionner les rouages d’un mécanisme aussi passionnant que celui d’une montre. Côté pile, 2 francs sacrifiés sur l’autel du souvenir. Côté face, la Jungfrau. A 4158 mètres d’altitude, la montagne se fait désirer, cachée derrière un épais brouillard. Vingt-deux Pékinois sont pourtant montés jusqu’à la station de chemin de fer la plus haute d’Europe pour jouir du panorama qu’offrent les Alpes suisses. Seul réconfort, ils emporteront au fond de leur portefeuille une image gravée dans l’argent.
Peu importe, pas le temps d’être déçu. «Beautiful, beautiful», «magnifique, magnifique», répètent-ils. D’ailleurs, le voyage promet d’autres merveilles. Pendant cinq jours, ils découvriront Genève, Zurich, en passant par Montreux ou encore Lucerne. La Suisse n’est souvent qu’une étape de trente-six heures d’un circuit européen, de l’Allemagne à la France. Les deux favoris dans le cœur des 12 millions d’Asiatiques ayant voyagé en Europe en 2011.
Avec ses 400 000 visiteurs chinois en 2010, le pays d’Heidi peut se féliciter d’une fulgurante augmentation de 48,8% par rapport à l’an passé, selon Suisse Tourisme. Notre groupe l’a choisi comme unique destination. Un séjour prolongé, mais non moins rythmé. Ils profitent de leurs vacances du Nouvel An chinois, célébré cette année dès le 23 janvier. Le Dragon synonyme d’intelligence et de fortune chasse les mauvaises influences du Lapin.
Premier contact visuel avec nos visiteurs de l’Empire du Milieu, et premier obstacle, la langue. Un sourire, un salut réciproque de la main suffiront pour qu’un semblant de confiance commence à s’installer. Avec des applaudissements en gage de bienvenue, nous prenons place dans leur bus. Débute alors le marathon. Piégé dans la circulation genevoise, le chauffeur prend du retard sur le programme. La guide chinoise, rompue aux aléas des voyages organisés, tente de rattraper le temps perdu. Elle se met à raconter l’historique de la ville. Ses vocales saccadées et rapides donneront la cadence du périple.
CONTRÔLER LE TEMPS
Visite éclair au mur des Réformateurs, au jet d’eau et à la place des Nations. Après trois clics d’appareils photo, les touristes chinois s’impatientent. Ils veulent déjà repartir. «Si tu ne contrôles pas le temps, c’est lui qui te contrôlera», proclame solennellement M. Chuan Khoo Bok dans un anglais maîtrisé, mais mal articulé. Sous les traits d’un visage ridé et un ancien chapeau mandarin, il rappelle un vieux sage. Cet entrepreneur sexagénaire connaît bien l’Europe pour y avoir travaillé. Sa femme, de dix ans sa cadette, était curieuse de connaître la France et l’Italie. Elle a dû se résoudre à choisir la Suisse. L’obtention du visa y est moins difficile que pour les pays de l’Union européenne.
Le détour par le château de Chillon n’enthousiasme guère nos Chinois. Seul le polaroïd réussit à leur arracher un joli sourire. Ils se mettent en scène dans un décor pittoresque, un passage obligé qu’ils raconteront fièrement aux amis restés en Chine. Nos vingt-deux Pékinois se réjouissent enfin (il est à peine 15 heures) de prendre la direction d’Interlaken, la Mecque pour les férus de montres suisses.
Le pèlerinage se fait en silence. Les six couples et les trois familles se parlent très peu. A chacun son dialecte, certains sont originaires de provinces éloignées de Pékin, comme le Hubei ou le Ningxia. C’est un peu comme demander à un Norvégien de discuter avec un Italien le premier jour, un monde les sépare. Les plus jeunes ont les yeux rivés sur l’écran de leur iPad. Les paysages défilent, sans qu’ils n’y prennent garde. Parlez-leur de la Gruyère, les rares connaisseurs vous répondront par le mot cheese, «fromage», mimeront une grimace et des crampes à l’estomac. Pas une seconde à perdre avec des spécialités trop locales. Ils mangent chinois dans des restaurants asiatiques. Ils tiennent à un service impec. Le voyage leur coûte plus de 4000 francs par personne. Une somme considérable sur leur revenu annuel se situant entre 15 000 et 45 000 francs. La plupart sont cadres dans des entreprises. Cette classe moyenne en pleine ascension peut parfois dépenser en un jour le salaire mensuel d’un ouvrier chinois qualifié, soit 583 francs.
FIÈVRE ACHETEUSE
Arrivés à Interlaken, certains se mettent à courir d’une boutique à l’autre, pris d’une frénésie acheteuse. La rue Höheweg s’offre à eux, de chaque côté des bijouteries se juxtaposent. Tels des temples dédiés à l’horlogerie swiss made. Wang Nan, trentenaire et productrice dans une boîte événementielle, avoue visiter la Suisse dans le seul but de s’acheter une montre. Et de marque, s’il vous plaît. Son look de it-girl européenne, sac Louis Vuitton à son bras, trahit un certain orgueil. Le voyage vaut même la peine de laisser son mari bloqué à la douane en Chine, comme elle le raconte, un peu gênée. Elle gagne 25% sur les prix chinois en achetant sa montre ici, exempte de la taxe à l’importation. Une semaine aussi spéciale pour les horlogers d’Interlaken, aux anges, aidés par leurs vendeuses asiatiques à faire des affaires. Rœlof Hoogezand, responsable de la boutique Omega, tient à préciser qu’«ici, rien ne se négocie. Les touristes sont prêts à mettre le prix.» Comme ce jeune fiancé qui dépensera plus de 5000 francs pour le plus grand bonheur de sa belle, avec désormais une Omega à son poignet.
D’autres, comme Chen, n’ont pas contracté la fièvre acheteuse. Ce sympathique jeune homme parle un français presque parfait. Il a fait ses études à Lyon. Lui aimerait s’essayer au ski et retrouver la neige qui n’est toujours pas tombée sur Pékin. Il patientera jusqu’au lendemain. C’est sur le chemin de la Jungfrau, à l’arrêt de la Petite Scheidegg, qu’une spontanéité enfantine se révèle. Leurs visages peu expressifs jusquelà s’illuminent de gaîté. Emmitouflés dans leurs doudounes colorées, ils descendent joyeusement du petit train. Ils s’empressent d’enlever leurs gants et plongent allégrement leurs mains dans la neige. Malgré le froid, la joie et les rires se propagent à tout le groupe. Grâce à une neige aussi précieuse que de l’or en barres, qu’ils ne désirent, cette fois-ci, pas emporter avec eux.