Début 2012, le grand joueur d’échecs qu’est Christian Levrat a avancé la première pièce en lançant un vaste débat sur la migration au sein de son parti. Inhabituels dans la bouche d’un socialiste, ses propos (il évoque un retour possible des contingents d’étrangers si l’on ne cadre pas davantage la libre circulation) ont surpris et choqué à l’interne. Le président du PS suisse a-t-il commis une profonde trahison des valeurs de la gauche ou s’agit-il juste d’un banal stratagème électoraliste? Pour y répondre, le Fribourgeois nous a donné rendez-vous dans son fief, l’hôtelrestaurant Le Tonnelier, en plein centre de Bulle. Il s’y installe tout sourire, ravi de pouvoir en débattre.
Etrangers, migration, libre circulation. Depuis le début de l’année, on vous entend beaucoup sur ces thèmes. Etes-vous bien toujours président du parti socialiste?
Oui. Et un parti socialiste décidé à reconquérir du terrain sur ces dossiers.
Pour quelles raisons?
L’automne dernier, dans les régions frontalières, le climat s’est tendu. C’est vrai pour Genève. C’est vrai pour le Tessin. Regardez la progression des mouvements populistes comme la Lega et le MCG. Il faut y voir un signe précurseur de ce qui pourrait se passer dans l’ensemble du pays. En Suisse, le climat autour de la libre circulation se détériore très rapidement. Il est clair qu’en l’état on ne gagnera jamais un vote sur l’extension des Accords bilatéraux à la Croatie, un non qui, je le rappelle, signifierait, en raison de la clause guillotine, la fin de la libre circulation. Le consensus social sur lequel repose la politique migratoire relativement ouverte vis-àvis des ressortissants européens s’érode. Il faut prendre des mesures pour le restaurer. On ne pourra le faire que si l’on aborde de front un certain nombre de problèmes.
Vos prises de position ont néanmoins heurté beaucoup de socialistes…
Je peux le comprendre, mais ils ne sont pas si nombreux. La plupart partagent cette analyse.
Reste que l’imitateur Yann Lambiel a récemment déclaré que, en vous écoutant à la radio, il croyait entendre Oskar Freysinger. Vous n’avez pas un peu peur que le message passe mal?
Non, parce que notre concept est totalement opposé à celui de l’UDC, qui prône une fermeture des frontières. Mais c’est un débat qui reste difficile à gauche. Mon rôle en tant que président du PS n’est pas d’évacuer les débats les plus difficiles, c’est de faire en sorte que mon parti se positionne clairement. Nous devons nous concentrer sur les thèmes qui préoccupent la population afin de proposer des solutions pragmatiques et réalistes, et non pas seulement un discours sur les valeurs. Juste avant les élections fédérales, un sondage mesurant la crédibilité des partis donnait, sur le domaine des étrangers, 67% à l’UDC, 9% au PS, moins de 5% pour le PDC, le PLR et les Verts. Je ne suis pas prêt à accepter cet état de fait.
D’un autre côté, un récent sondage montrait que les préoccupations principales des Suisses étaient l’emploi et les retraites, avant l’asile. Ne devriez-vous pas vous battre sur vos fondamentaux?
Oui, et nous le faisons toute l’année. Y compris dans le dossier de la libre circulation. Nous ne soutenons évidemment pas qu’il y a trop d’étrangers, mais que les Suisses n’en profitent pas. Nous sommes face à un paradoxe. Les chiffres macro-économiques bons - une croissance acceptable (20% ces dix dernières années) et un taux de chômage largement inférieur à celui des voisins - s’opposent à la réalité vécue par les gens. Ceux-ci voient leur salaire stagner. Ils rencontrent des difficultés immenses à se loger, en particulier sur l’arc lémanique. Ils font face à des infrastructures de transports saturées ou encore à une élévation des exigences posées aux étudiants à l’entrée des universités et dans les hautes écoles. Les bénéfices de la libre circulation ne profitent qu’à quelques-uns, les employeurs et les propriétaires fonciers, alors que les nuisances de ce développement économique reposent sur le plus grand nombre. Nous sommes ici au cœur de notre engagement pour les classes moyennes et pour les milieux populaires.
N’avez-vous pas été trop loin en évoquant un possible retour des contingents d’étrangers pour les régions frontalières?
Il n’y a pas de discussion sans un minimum de provocation.
Ça rappelle quand même des périodes peu glorieuses de notre pays…
C’est la politique qu’on connaissait jusqu’en 1998. Je suis content que les gens aient réagi à mes propos, d’autant plus qu’il ne s’agissait pas d’un plaidoyer pour l’introduction de contingents mais d’une mise en garde. Notamment à l’adresse du centre droit: si nous n’arrivons pas à renforcer les mesures d’accompagnement, nous nous retrouverons alors contraints un jour de revenir à un contingentement.
Que signifie pour vous renforcer les mesures d’accompagnement?
Cela veut dire introduire des salaires minimaux, intensifier les contrôles et renforcer les sanctions contre les entreprises contrevenant au droit du travail. Les collectivités publiques doivent également prendre conscience qu’il leur faut construire elles-mêmes des logements. Car le marché dysfonctionne complètement.
Au final, n’allez-vous pas juste renforcer les eurosceptiques et participer au repli de la Suisse?
Il y a un risque évident de voir la Suisse se replier sur elle-même. Mais ce n’est pas en niant le problème qu’on va y répondre. Eviter le débat, c’est assurer aux forces les plus nationalistes une suprématie sur le discours public qui me paraît dangereuse. Il faut aborder ces thèmes de manière frontale, affronter les craintes de la population, lui expliquer les solutions que nous proposons. Il faut la convaincre de soutenir une politique migratoire ouverte.
Qu’entendez-vous par politique migratoire ouverte?
C’est une politique qui permet à des étrangers en possession d’un permis de travail de venir en Suisse, mais sans discriminer la population résidente. Une politique qui se mène dans l’intérêt du plus grand nombre. Aujourd’hui, je considère comme erronée la politique de croissance menée dans les régions lémanique ou zurichoise. Cette politique de croissance, qui représente une part importante du bilan migratoire, vise à attirer coûte que coûte, à coup de dumping fiscal, des entreprises étrangères. Celles-ci arrivent le plus souvent avec leurs cadres et une majorité de leur personnel. Ces implantations améliorent les chiffres de la promotion économique, mais ne profitent pas à la population sur place. Qu’elle soit suisse ou étrangère, d’ailleurs. Elles participent à créer artificiellement une situation de surchauffe économique. Je suis surpris de voir les radicaux et le PDC camper sur leurs positions, répétant comme des mantras que la libre circulation est une des conditions du succès de la Suisse.
Ce qui est vrai, non?
C’est vrai. Mais ils ne convainquent plus.
Votre discours est très pragmatique. Où sont donc passées les grandes valeurs d’humanisme et d’ouverture de la gauche?
Je suis favorable à l’ouverture. C’est une valeur essentielle de la Suisse. Mais elle ne peut se faire que si elle repose sur un consensus social assez large. Dès le moment où celui-ci disparaît, on doit se poser la question des mesures à prendre. J’ai toujours affirmé que la libre circulation constituait une révolution. A cause de la droite, qui s’est montrée extrêmement frileuse, les mesures d’accompagnement ont été insuffisantes. Aujourd’hui, après dix ans, je constate qu’il faut intervenir, sinon c’est toute la politique migratoire qui va s’effondrer. Pour moi, c’est avec un discours réaliste que l’on défend des valeurs. Les gens attendent des solutions.
«Il faut affronter les craintes de la population»
Christian Levrat
Est-ce donc la fin d’un angélisme de gauche?
Il ne me semble pas qu’il y ait eu un angélisme de gauche. Mais c’est en tout cas le début d’une nouvelle phase dans le débat sur les mesures d’accompagnement et la migration.
Avec Mme Sommaruga qui veut accélérer les procédures d’asile, puis vous-même qui demandez des mesures sur la libre circulation, votre parti n’est-il pas en train de dévier à droite?
Non. Le PS a toujours eu un positionnement nuancé sur la libre circulation. Ce qui est nouveau, c’est notre critique de cette croissance exagérée, sur l’arc lémanique pour rester en Suisse romande. Le domaine de l’asile est très différent, c’est une procédure humanitaire par laquelle la Suisse accorde protection à des personnes menacées. Cette politique est constitutive de l’identité même de la Suisse. Surtout, il faut insister sur le fait que l’asile ne représente qu’un très faible pourcentage des étrangers en Suisse. L’enjeu de la politique migratoire ne se joue pas là.
Que pensez-vous néanmoins de la volonté de votre conseillère fédérale d’accélérer les procédures?
Le grand défi de Simonetta Sommaruga est de pouvoir accorder le plus rapidement possible la protection aux gens qui en ont besoin. Et de trancher sans attendre le sort de ceux qui doivent rentrer chez eux. Je pense qu’elle est sur la bonne voie en voulant accélérer les procédures d’asile tout en renforçant la protection juridique des requérants. C’est un équilibre raisonnable, que je défendais déjà dans les années 90. Nous y parviendrons en engageant du personnel supplémentaire pour traiter les demandes, et des juges pour statuer sur les recours. Les coûts engendrés seraient rapidement amortis par une réduction de la durée des procédures. En fait, c’est juste l’inverse de ce qu’avait fait Christoph Blocher à l’époque: il a réduit massivement le personnel affecté à ces tâches, ce qui a eu pour effet de rallonger la durée des procédures.
Finalement, votre positionnement n’est-il pas juste un coup tactique pour reprendre des voix à l’UDC?
Non, l’UDC ne m’intéresse pas. S’il y a un positionnement tactique, il est davantage destiné au centre droit. Sa position de Calimero, à l’image des conseillers d’Etat vaudois et genevois Philippe Leuba et François Longchamp, qui consiste à répéter qu’il y a un vrai problème mais à ne rien entreprendre, n’est pas tenable. Il faut agir pour redonner confiance à la population, notamment en matière de libre circulation. Sinon, nous perdrons les votations qui nous attendent.