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MAGIE
CHRISTIAN RAPPAZ: «J’AI VOLÉ AVEC LA PATROUILLE SUISSE»
J’avais un rêve: me glisser parmi nos chevaliers du ciel et voltiger dans la troisième dimension à leurs côtés. Le 28 avril, à Emmen, il est devenu réalité. Surréaliste, époustouflant, inoubliable. A découvrir aussi en version film sur l’application iPad de «L’illustré».

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 25.05.2011

Comment décrire? Des mots existentils pour exprimer pareilles émotions, raconter tant d’émerveillement? Imaginez: quarante-cinq minutes à virevolter, monter en flèche, piquer du nez, tournicoter autour de nos mythiques sommets, faire des loopings, des tonneaux, voler au-dessus des autres, dessous et même sens dessus dessous. Tout ça à 900 km/h avec, aux commandes de notre fabuleuse monture, la crème de la crème de nos pilotes de chasse. Plus qu’un rêve. Une fiction. Un cadeau du ciel et des militaires. Après Ernesto Bertarelli, Didier Cuche, moi. Je me pince…

Par où commencer quand des souvenirs et des sensations aussi intenses tournent à Mach 2 dans sa tête? Par la fin, allez. C’est ce que vous attendez. Eh bien non, je n’ai pas été malade. Ni vomissement, ni malaise, ni voile noir malgré une pointe appuyée à 5,6 G*, lors du looping final. Rien. Même pas peur. «Un vrai Walliser», a décrété «mon» pilote, Dani Hösli, 52 ans, 5000 heures de vol sur jet, commandant de la Patrouille depuis onze ans, après avoir drivé l’un des six Tiger rouges à croix blanche autant d’années. Un baron. Le genre de cador avec lequel vous vous envolez les yeux fermés, si j’ose dire, tant sa maîtrise et sa précision sont parfaites. Grâce à cette confiance aveugle, j’ai pu déguster ces trois quarts d’heure magiques de la première à la dernière seconde. De l’instant où le «monstre» a fait rugir ses 21 000 chevaux pour s’arracher du sol, à son retour «à l’écurie» en rang serré en passant par une bonne partie des vingt et une figures du programme. Le tango, le super canard, le flirt et même la Federer, pour citer les plus poétiques.

«NOUS SAUTONS DE CIME EN CIME»

De la folie. Du pur bonheur. Une jubilation presque infantile qui agacera, peut-être à raison, les défenseurs de la nature ou autres combattants du bruit. «La Patrouille n’occasionne pas de sorties supplémentaires. Ses pilotes volent de toute façon tous les jours. Pour eux, c’est juste un changement d’avion», se défend le lieutenant-colonel Hösli, certain que l’escadrille des voltigeurs est l’image de marque de l’armée. Son étendard. Championne du monde? «De la précision», ose le boss, laissant aux Italiens la palme de l’élégance et aux Français celle du dynamisme. Des fans, la Patrouille en compte en effet des milliers. Qui suivent de près ou de loin sa quinzaine de meetings annuels, dont un tiers à l’étranger. En ce jour d’entraînement, au moins 200 d’entre eux, appareil photo et jumelles en bandoulière, se pressent derrière les grillages longeant la piste lucernoise. La veille, ce fut le tour de 400 écoliers de la région et l’avant-veille, de pensionnaires d’EMS et d’hôpitaux voisins. De notre avion, qui roule maintenant vers son point de départ, je perçois clairement cet immense élan de sympathie que suscitent ces hommes et leurs machines, et je mesure la chance que j’ai d’être là. Dernier salut, et Dani me demande par radio de fermer ma verrière. Cette fois, plus de dérobade possible. «Décollage dans une minute.» Les moteurs «explosent». Sous le casque et la cagoule, le bruit reste supportable. Le démarrage est fulgurant. Je suis écrasé dans mon siège éjectable. 100, 200, 300 mètres et, hop, l’oiseau s’envole. Il est 14 h 02. Deux coups d’ailes et voilà déjà le lac de Zurich. Deux de plus, bonjour les Grisons. On surfe, on glisse, on valse dans un espace apparemment sans dimension qui donne une sensation de force et de légèreté sublimes. Dani me teste. Demi-tour à droite puis demi-tour à gauche. «Ça va? Au fait, tu es marié? Des enfants? Oui? Alors, je vais faire attention», plaisante-t-il, en «frôlant» les crêtes des Alpes avant de plonger plein pot dans la vallée. On saute de cime en cime. Le Dammastock, le Titlis, l’Eiger. «Tu vois le Lauberhorn, là-bas? C’est moi qui détiens le record de la descente: quatre secondes.» Avec Dani, le partage est constant. Adorable, je le sens à l’écoute de chaque attente, de chaque ressenti.

«FACE À MOI, LES CADRANS S’AFFOLENT!»

Coup d’œil à droite. Sortie de nulle part, la Patrouille nous a rejoints. Derrière Zimi, le leader, j’aperçois très distinctement Gali, Tödi, Gandalf et Maestro (leurs noms «d’artiste»). Ils sont là, à portée de main, à 2 mètres les uns des autres. Je distingue leur surnom écrit à l’arrière du casque. Manque Billy, contraint de se poser en raison d’un petit problème technique. Commence alors une demi-heure de pure voltige. Entre deux cabrioles et deux montées de G (merci la combinaison anti-G), j’essaie de profiter de chaque instant, de chaque poussée. De faire des photos aussi. Pas évident, même si, serré dans mon harnais, je fais corps avec l’avion. «Si tu laisses tomber l’appareil, on pose», me prévient Dani. Qui me propose le manche en riant. N°n merci. Il y a trop à regarder, trop à vivre, à s’enivrer. Car, moi, je ne reviens pas demain, hélas! Comme pour me punir, Dani en remet une couche. Une grosse. Face à moi, les cadrans s’affolent. Ça sent la fin. Banco. Une descente en piqué sur l’aéroport, un dernier virage à gauche pleins gaz, et la piste se profile. On pose. Premiers partis, derniers arrivés. Il est 14 h 47. Dernier tour de roues, dernière accolade, dernier sourire, dernier merci, dernier au revoir à une équipe exceptionnelle de gentillesse. Bizarre. Alors que je redoutais de m’envoyer en l’air, je découvre soudain que le plus dur est de revenir sur terre…

«L’UN DES PLUS BEAUX JOURS DE MA VIE»

Comment en suis-je arrivé là? Tout a commencé par la fascination qu’a toujours exercée sur moi le vol majestueux de ces grands «condors» et la faculté de ces surhommes qui les «dressent» pour les réduire au rang de simples joujoux. Emergea donc l’idée de dédier un reportage à notre escadrille vedette, par immersion en son sein. Voler? Pourquoi pas. Mais encore fallait-il convaincre les Forces aériennes et son comité, décideur suprême. Demander ne coûte rien, finalement. Et un, et deux, et trois e-mails. Puis l’attente. Interminable. Et le OK. Enfin. Un accord de principe, conditionné à l’ultime obstacle d’un parcours de combattant: la visite médicale à l’Institut de médecine aéronautique de Dübendorf. Pas pour rire. Quatre heures pleines, à courir, pédaler, donner du souffle, du sang, du pipi, ouvrir l’œil, tendre l’oreille. La totale. Avant le verdict du médecin-chef en personne: bon pour le service sans aucune limitation. Une petite phrase qui vaut son pesant d’adrénaline. A lire et à relire pour y croire. Rendez-vous à Emmen, le 27 avril, 0900 tapant.

La galère. Il pleut des cordes sur la banlieue de Lucerne ce mercredi matin. Un comble après quatre mois de sécheresse. De quarante-cinq minutes, mon vol pourrait du coup être amputé de moitié. Heureusement, demain est un autre jour. Grâce au ciel, il restera l’un des plus beaux de ma vie…

 

* G est le symbole de la force de gravitation que subit le corps par l’accélération: à 2 G, celui-ci double de poids; à 3 G, il triple, et ainsi de suite.

Pour tout savoir sur la Patrouille: www.patrouillesuisse.ch et www.lw.admin.ch

 


DE TOM CRUISE À LA RÉALITÉ

Nos as de la voltige sont pères de famille, sympas, drôles, accessibles et disponibles. Des hommes comme vous et moi. A 1000 à l’heure près…

On les imagine baraqués, les yeux forcément bleus ou noirs, le sourire craquant, beaux gosses quoi. Syndrome Top Gun. Mais de Tom Cruise à la réalité, il y a un monde de fiction et d’illusion qu’il convient de dépasser. A Emmen, sur l’une des quatre bases qu’occupent les jets de combat des Forces aériennes suisses, point de Maverick et encore moins de Charlie. Juste des hommes. Sept avec leur commandant, 32 ans de moyenne d’âge, 28 pour le plus jeune. Ni stars ni acteurs, mais vrais pilotes de F/A-18, ayant suivi huit longues années de formation avant de faire de leur passion leur profession. Un gagne-pain payé un peu plus de 8000 francs par mois, une paille à l’aune des risques du métier. Mais, pour ces gars simples et sympas, limite humbles, l’argent ne fera jamais le bonheur. Etre aux commandes d’un avion de chasse était leur rêve d’enfant et ce rêve se réalise à chaque fois qu’ils s’installent dans un cockpit. Et ils en profitent à fond. Car le rêve a ses limites: 55 ans pour les pilotes «normaux», 42 pour les as de la Patrouille et les pilotes opérationnels. Lesquels intègrent ce saint des saints par cooptation et à l’unanimité de leurs coéquipiers. Et, quand on y est, on y reste. En quarante-sept ans, un seul pilote a quitté l’escadrille avant l’âge. Question d’honneur, de fierté, de plaisir surtout. L’effet de groupe aussi. Ces garçons bien sous tous rapports, qui apprécient un verre de blanc à l’apéro du soir et de rouge en soupant mais ne transigent pas sur les huit heures de sommeil réglementaires, partagent leur quotidien près de cent jours par année. Et plus encore si l’on ajoute les pique-niques en famille. Une cohabitation qui forge un collectif soudé au titane. A la Patrouille, la star, c’est l’équipe. Un pour tous, tous pour un. Quand on virevolte à près de 1000 à l’heure, en pilotage manuel, sans assistance radar et à 2 mètres les uns des autres, la devise prend tout son sens.


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Tags: Christian Rappaz, Patrouille suisse, avions, Tiger, Forces aériennes suisses Aller en haut de page Haut de page

 

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