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CONSEIL FÉDÉRAL
«CINQ FEMMES, ÇA DONNERAIT UN NOUVEL ÉLAN À LA SUISSE»
Il y a dix-sept ans, sa non-élection sonnait comme une gifle envoyée à la figure des femmes de ce pays. Aujourd’hui, la socialiste genevoise se réjouit de la prochaine majorité féminine au gouvernement: «Il est temps!»

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 07.09.2010

Elle rentre à peine de quelques jours passés à son chalet de la vallée de Joux. Tout sourire, Christiane Brunner invite à s’attabler dans la bibliothèque de son appartement du quartier de Champel, à Genève. Elle propose une eau minérale, s’allume une clope. Aujourd’hui en retraite politique, l’ancienne présidente des socialistes, figure de proue du combat féministe, a accepté de commenter l’élection du 22 septembre, qui verra le Parlement élire une quatrième femme, voire une cinquième, au Conseil fédéral. Elle, mieux que personne, mesure la portée de cette journée «historique».

Le 22 septembre, vous serez à Berne?

Non, je vais rester chez moi, où je suivrai l’élection à la télévision. Je ne veux pas aller sur place au Palais fédéral. Ces élections me créent encore beaucoup d’émotions. L’ambiance, la tension lors du dépouillement des bulletins… Et là tout particulièrement, avec l’élection d’une quatrième, voire d’une cinquième femme au Conseil fédéral, cette journée pourrait être historique pour la Suisse. La distance me préservera. Car je ne vous cacherai pas que je n’arrive pas à me défaire d’une angoisse.

Une angoisse, laquelle?

Que ce 22 septembre le Parlement finisse par élire deux hommes. Je sais, c’est irraisonné, mais cette peur est en moi. Elle est liée à mon parcours, bien sûr, mais pas seulement. En 2003, j’ai vécu la nonélection de la radicale Christine Beerli comme un traumatisme. Elle était hypercompétente pour le poste de conseillère fédérale. Et on a élu Hans-Rudolf Merz, alors qu’il avait cent fois moins de compétences, d’assise politique et d’expérience qu’elle. Mais c’était un homme… Aujourd’hui encore, je ne comprends toujours pas ce choix.

Cette future majorité de femmes au Conseil fédéral, la vivrez-vous donc comme une revanche?

Une revanche? Non. Mais plutôt comme une satisfaction morale pour toutes ces années où nous n’y étions pas, pour le fait que nous n’ayons obtenu le droit de vote qu’en 1971. Je n’oublie pas qu’à 20 ans je ne pouvais pas voter. Et, s’il devait y avoir cinq femmes, ça ferait quand même du bien! Cela donnerait un nouvel élan à ce gouvernement et offrirait une autre image de la Suisse et des femmes en Suisse.

Pensez-vous que la population est aujourd’hui prête à cette majorité de femmes?

Certainement. Les gens considèrent qu’il est aujourd’hui temps que cela arrive, que cela est juste. Dans la population, il y a une réelle ouverture et un espoir de changement.

Pourtant n’évoque-t-on pas sur la place publique ces futurs «crêpages de chignon» s’il devait y avoir une majorité de femmes?

Ces histoires de crêpage de chignon… Les hommes, spécialement au Conseil fédéral, ne nous ont-ils pas prouvé qu’ils étaient aussi capables de se crêper le chignon?

Ou qu’il ne faut pas trop de femmes, car elles font de la politique avec des sentiments?

Mais heureusement qu’elles le font! Si nous avons des sentiments, c’est pour les exprimer. Les citoyens et les citoyennes ne veulent pas des blocs de marbre au Conseil fédéral. Et les femmes ne doivent pas devenir des hommes. Ou, plus précisément, les politiciennes ne doivent pas adopter l’image masculine stéréotypée. Les femmes pratiquent une politique différente, de manière plus pragmatique, davantage centrée sur la recherche de solutions. Dans un exécutif, ce sont des qualités appréciables.

Pourtant, même votre amie Micheline Calmy-Rey a provoqué une polémique en prétendant qu’une trop forte majorité de femmes au Conseil fédéral pouvait poser problème. Cela vous a-t-il fâchée?

Non, car elle ne l’a jamais dit comme ça. C’est un journal qui a mal interprété ses propos dans un titre.

Mais n’a-t-elle pas évoqué qu’une trop forte majorité de femmes poserait la question de la représentativité du Conseil fédéral?

Je ne peux pas lui donner tort. Nous nous sommes battues toutes ces années pour qu’il y ait des femmes au Conseil fédéral avec l’argument que les femmes – la moitié de la population – n’y étaient pas représentées. On ne peut pas prétendre aujourd’hui que cette représentation des sexes n’a plus d’importance.

Mais n’est-ce pas dépassé? Un homme ne doit-il pas se sentir représenté par une femme, et vice-versa? N’est-ce pas la compétence seule qui doit primer?

Dans l’idéal, nous devrions nous préoccuper uniquement des compétences, c’est certain. Mais il faut rester attentif. En prétendant que nous avons dépassé cette question, nous risquons de nous retrouver dans la situation où il n’y aura plus aucune femme au Conseil fédéral. Les équilibres restent si fragiles. D’ailleurs, cette majorité issue du 22 septembre ne sera que momentanée. Micheline Calmy-Rey devrait bientôt se retirer. Et il reste des incertitudes sur la réélection d’Evelyne Widmer-Schlumpf. Je suis convaincue que, si l’on ne parle plus de représentation des sexes, ce seront très rapidement les femmes qui en feront les frais.

Avec cinq femmes, le Conseil fédéral ne serait-il finalement pas trop déséquilibré en faveur des femmes?

Je crois que nous pouvons supporter ce petit déséquilibre en faveur des femmes qui, je le souligne, ne concerne que le Conseil fédéral. La société dans son ensemble reste fortement déséquilibrée en défaveur des femmes, que ce soit dans le monde professionnel, en politique ou dans la prise en charge des tâches domestiques et éducatives. Une majorité au gouvernement aura un effet d’identification dont les femmes ont encore besoin.

Mais qu’en sera-t-il alors de l’identification des garçons?

Il y aura encore deux conseillers fédéraux auxquels ils pourront s’identifier. Et les hommes sont encore largement majoritaires au Parlement ou dans les exécutifs cantonaux. Je ne me fais aucun souci pour les petits garçons.

Une telle majorité de femmes pourrait-elle contribuer à améliorer l’image de la Suisse à l’étranger?

Oui, même si les principaux ambassadeurs de la Suisse sont déjà des femmes: Doris Leuthard et Micheline Calmy-Rey.

Cela ne vous énerve-t-il pas que, quand on parle de la présidence de Doris Leuthard, on commente davantage ses tenues et son sourire que sa politique?

Bien sûr que ça m’énerve! Mais, dans un autre sens, je suis satisfaite que les politiciennes d’aujourd’hui aient su garder leur image féminine. Leur identité, car beaucoup de femmes s’expriment également au travers de leur habillement. C’est finalement bien qu’on écrive de Doris Leuthard qu’elle est souriante, avenante et que ce soit bien perçu. On ne demande pas aux politiciennes d’être tristes comme la pluie. Je remarque également que les choses ont bien changé. Auparavant, on regardait uniquement le look. Les critiques étaient même parfois en dessous de la ceinture. Aujourd’hui, on ne se permet plus ce genre de choses. Et chacun reconnaît l’existence d’un incroyable vivier de femmes politiques compétentes en Suisse.

Cette élection démontre qu’il existe un important réservoir de politiciennes socialistes en Suisse alémanique, qu’il n’y a peut-être pas en Romandie. Cela vous inquiète-t-il?

Il y a quelques années, on m’a dit exactement le contraire… Sans compter que Liliane Maury Pasquier ou Géraldine Savary seraient tout aussi compétentes que les femmes alémaniques pour briguer un siège au gouvernement.

Avec le recul, regrettez-vous de n’avoir pas été élue au Conseil fédéral?

Non, je n’ai pas de regrets. J’ai eu beaucoup d’autres satisfactions, en tant que parlementaire, présidente des socialistes ou à la tête d’un syndicat. Je n’en avais pas fait un plan de carrière. Il faut rappeler que je me suis retrouvée candidate un peu par hasard ou par défaut. A l’époque, la candidate naturelle en Suisse romande, c’était Yvette Jaggi. Mais elle ne pouvait pas se présenter. Au Conseil fédéral siégeait déjà Jean-Pascal Delamuraz. La clause cantonale était stricte. Il ne pouvait y avait deux Vaudois.

Lors de votre candidature, vous avez subi beaucoup d’attaques. Cela vous a-t-il marqué?

Oui, c’était vraiment horrible. On a tout critiqué: mon look, ma «coiffure de coiffeuse», mes bottines, ma famille patchwork avec mes enfants pas tous du même mari, mon avortement. C’était très violent. La presse a même évoqué des photos de moi en petite tenue, des clichés qui n’ont jamais existé. En revanche, cela m’a valu des marques incroyables de solidarité de la part des femmes, qui n’acceptaient pas qu’on traite l’une d’entre elles de cette manière. J’ai été très soutenue. Je le suis toujours.

On vous en parle encore?

Oui, cet épisode a marqué les gens. Des femmes m’arrêtent encore dans la rue pour me dire qu’elles trouvent injuste ce qu’on m’a fait, ou pour me raconter qu’elles ont pleuré ce jour-là. L’identification a été très forte. Il ne faut pas minimiser l’effet de cette non-élection sur la mobilisation des femmes, en politique, au niveau national, mais aussi communal, ainsi que dans la société en général. En 2003, dix ans après, une artiste m’a offert une peinture qu’elle avait réalisée juste après: un tableau rouge où l’on voit de la rage. S’il doit y avoir cinq femmes au Conseil fédéral ce 22 septembre, ce sera un peu grâce à tout ça. Si.

 

 


 

MON MONDE

3 femmes…

Elisabeth Kopp

«C’est une histoire pathétique. Tout ça pour un homme… Sa carrière a été brisée à cause de son mari qui baignait dans des affaires troubles. C’est triste. La faute lui incombait, et c’est elle qui a payé.»

 

Brigitte Bardot

«C’est une personne qui ne me parle pas. Je ne peux pas m’identifier à Brigitte Bardot, d’une part parce que je n’ai pas son physique, et d’autre part par ce qu’elle représente. Je n’ai rien à dire sur elle.»

«Je n’arrive pas à me défaire de l’angoisse que le Parlement élise deux hommes»

 

Carla del Ponte

«C’est une femme que j’admire. Elle a occupé des fonctions extrêmement difficiles. Elle a du punch, ne s’en laisse pas compter. J’aime sa manière d’aborder les problèmes: une forte tête qui parle avec ses tripes.»



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Tags: interview, Christiane Brunner, femmes, majorité féminine, Conseil fédéral, gouvernement, politique, Suisse Aller en haut de page Haut de page

 

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