Canterbury, dans le Kent, 13 octobre. Après une tournée couverte de compliments outre-Atlantique et cinq semaines de vacances, le cirque Eloize essuie les plâtres d’un théâtre inauguré deux jours plus tôt pour la première européenne de son nouveau spectacle, ID, comme «identité». Deux camions de matériel, six heures de montage pour le dispositif scénique et les décors. L’après-midi est laborieuse. Le plateau est superbe mais un peu étroit pour installer les cinq projecteurs vidéo. On se débrouillera. Seul sur scène, Fletcher Sanchez, un petit Brésilien costaud comme un Turc tente d’apprivoiser son nouveau mât chinois. «Il est un peu trop souple, plus difficile à travailler», explique ce docteur en biologie moléculaire reconverti dans les tours de force par passion du spectacle. Avec leur dégaine de vrais rappeurs, arrivent les danseurs, sauf le Franco-Laotien Kone Thong, retenu à la douane pour une embrouille de passeport. Il faudra improviser. En coulisses, derrière le régisseur des projections qui font une bonne part du décor, la contorsionniste Emi Vauthey échauffe les muscles de ses longues jambes. Enfant de Cugy (VD), elle a fait ses premiers tours de piste à l’Ecole du cirque de Lausanne puis des entrechats au sein de l’atelier Rudra-Béjart, avant d’être engagée par Jeannot Painchaud, l’un des Québécois fondateurs du cirque Eloize, en 1993, et le metteur en scène de ce septième spectacle. Dix-neuf ans à peine, gracieuse comme une biche, la Vaudoise rayonne de bonheur. «Elle est extraordinaire, résume son employeur, on a juste dû attendre qu’elle soit majeure pour l’engager!» S’activent aussi deux costumières sur les habits toujours mis à rude épreuve par les prouesses des artistes. Arrive encore une mauvaise nouvelle: Thibaut Philippe, virtuose du vélo trial, souffre d’une côte fêlée. Repos médical forcé pour quelques jours. Impossible de le remplacer, le spectacle doit malgré tout continuer. A l’heure du spectacle, tous les ennuis semblent miraculeusement s’évaporer dans les cintres. Les danseurs et les circassiens entrent en scène, badauds anonymes d’une Metropolis futuriste. Quelques-uns se heurtent, menacent de s’empoigner. Pour les beaux yeux d’une fille ou pour l’honneur de la bande, ils vont chercher à s’épater, rivaliser d’adresses et d’acrobaties.
POÉSIE DES CORPS
On pense à West Side Story. Comme les Jets et les Sharks, ils vont finalement préférer la danse à la bagarre, la jonglerie aux coups de couteau pour s’imposer. En se mettant cul par-dessus tête, la contorsionniste va séduire un de ces B-Boys qui fait la pièce droite sur sa casquette. Eblouissant. Plus tard, elle emballera un patineur surdoué dans son grand tissu tombé du ciel. Et puis le jongleur arrive, étourdissant de vitesse et de précision, tandis que les projecteurs lâchent dans la salle des centaines de petites balles rebondissantes. Simplement magique. Rayons vivants de sa grande roue Cyr (du nom de son inventeur, membre d’Eloize), Josianne Levasseur laisse sans voix de poésie et d’agilité. Enfin, le long final dont on en redemande, quand les artistes marchent contre les murs, propulsés jusqu’au toit des immeubles par la puissance d’un trampoline géant. C’est juste magnifiquement dingue. Par sa rapidité, par son rythme, par nature, un spectacle du cirque Eloize ne se raconte pas. Il se dévore des yeux, fait mal au ventre (surtout les contorsions d’Emi), il couple le souffle, il souffle par tous ces prodiges de virtuosités. Rompant radicalement avec les trois précédents (Nomade, Rain et Nebbia), ID va surprendre les admirateurs de la Trilogie de la Terre qu’avait mise en scène tout en douceur le Tessinois Daniele Finzi Pasca. Mais la nouvelle troupe réunie par Jeannot Painchaud a su conserver l’essentiel de ce qui a fait la réputation du grand petit cirque de Montréal: un mélange soigneusement dosé de gymnastique et de poésie.
«ID», par le cirque Eloize.
Théâtre du Léman, Genève. Du mardi 29 novembre au dimanche 4 décembre. Billeterie: FNAC et Ticket Corner